02 juin 2008
Holy End
On m’avait assuré qu’en galopant vers l’ouest je rencontrerai immanquablement la fortune, sous la forme de terres achetées pour une bouchée de pain ou de rivières qui charriaient l’or. Depuis de longs mois, je chevauchais en solitaire, me faisant embaucher de ci de là pour de menus travaux, et la fortune était toujours à l’horizon.
Malheureusement, il est dans la nature de l’horizon de reculer à mesure que l’on croit s’en approcher. Je ne rencontrais que de nouvelles villes de bois, qui surgissaient comme des champignons dans le sillage d’un rêve, ce rêve qui était aussi le mien jusqu’à ce que la lassitude et les désillusions m’aient transformé en errant cynique, un quasi-despérado.
Crimson était une de ces villes, parmi tant d’autres, où les cow-boys allaient claquer leur paye au saloon et avec les dames qui accompagnaient la progression des colons vers l’ouest. La seule différence notable sans doute à Crimson, c’était Nada.
- Nadia ? Demandais-je quand on m’en parla pour la première fois.
- Non, « Nada »…En fait personne ne sait comment elle s’appelle, ni d’où elle vient. Le vieux Glush l’a ramassée un jour avec sa carriole, sur un chemin perdu.
Et le vieux Glush, une bonne âme mais les pieds sur terre, avait vite compris ce qu’il pourrait en tirer. En échange de quelques dollars qu’il encaissait directement, chaque gars de Crimson pouvait la posséder dans sa grange. Ce fut lui qui me la présenta, comme « une jolie fille docile et qui ne me coûterait que la moitié du tarif des professionnelles » Les professionnelles du coin, en effet, auraient bien fait sa fête à leur concurrente déloyale si Glush n’avait pas soigneusement veillé sur son gagne-pain.
Elle se tenait assise sur une vieille caisse, dans un coin de la grange. Ses yeux bleus ne semblaient pas me voir, jusqu’à ce que Glush lui parle du « nouveau cow-boy qui vient d’arriver en ville » Alors seulement elle se tourna vers moi en me gratifiant d’un sourire, et dans un croisement de jambes qui révéla sa jarretière, prit une pose qui se voulait provocante. Elle devait avoir vingt cinq ans et en dehors de sa vieille robe déchirée et ses cheveux en bataille, c’était une jolie blonde. Pourtant, l’étrangeté de son allure ne me la rendait pas désirable…Je préférais décliner poliment l’invitation…A peine étais-je sorti que j’entendis Glush s’écrier « Tu peux pas être un peu plus convaincante, au lieu de rêver ? » suivi du bruit retentissant d’une claque. Je n’aimais pas spécialement qu’on frappe les femmes, mais depuis longtemps je ne me sentais plus concerné par les affaires des autres…Les nouvelles terres de l’Amérique, avec ses putes, ses macs, ses chercheurs d’or, prédicateurs ou hors-la-loi, tout cela faisait partie du même panier de crabe qui m’était désormais étranger…J’allais me changer les idées avec quelques verres de whisky…Le lendemain je me fis embaucher par un propriétaire local, pour m’occuper de son bétail, le protéger des voleurs et aussi pour chasser tout intrus de ses terres ou de ce qu’il avait décidé être ses terres…J’aurais pu aussi bien lui servir de tueur à gages si l’occasion s’était présentée, mes notions du bien et du mal étaient mortes avec mes illusions.
Nada aurait dû rester une rencontre très fortuite : mon travail rapportait suffisamment pour que je me paye quelques cuites avec mes collègues et quelques distractions avec les filles du coin, même plus chères. L’incident qui mit fin à tout cela eut lieu environ au bout de deux mois. Une nuit je quittais le saloon, pour rejoindre l’hôtel où je logeais lorsqu’un remue-ménage inhabituel m’attira vers la grange de Glush. Je ne sais pas pourquoi je décidais d’aller voir de quoi il s’agissait, j’eus souvent par la suite l’occasion de me le demander. Peut être était-ce l’effet du whisky que j’avais ingurgité ce soir là. Toujours est-il que la première chose que je vis, à la lueur des lampes à pétrole, fut Nada, à moitié nue, attachée face à une poutre et entourée de trois cow-boys, dont un avec qui je travaillais. Si j’étais éméché, eux étaient largement saouls. Deux prostituées « officielles » de Crimson se tenaient dans un coin.
- J’te dis qu’elle sent rien ! S’écriait l’un des hommes.
Et il abattit le ceinturon qu’il tenait à la main, sur le dos de la jeune femme. Je ne voyais pas le visage de Nada, dans l’ombre, mais elle ne cria ni ne sursauta.
- Ca lui fait pas plus d’effet que quand on la baise !
- Ben frappe plus fort pour voir si elle est insensible, cette dingue ! Répondit une des filles.
Un nouveau cri s’éleva ; c’était le vieux Glush que je n’avais pas remarqué d’emblée : il était ligoté par terre et protestait, parce que « ces voyous lui abîmaient sa marchandise qui lui coûtait si cher à nourrir »
J’ignore encore ce qui me fit agir à ce moment : l’alcool ? Un reste d’intérêt pour le prochain ? Ou une rage qui éclatait soudain devant la vérité sans masque de l’humanité et de la conquête de l’Ouest ? J’envoyais mon poing dans la mâchoire de celui qui maniait la ceinture. Avant que ses acolytes n’aient pu réagir, je les tenais en respect avec mon colt. A l’aide de mon couteau je tranchais les liens de Nada. Je l’observais remettre le corsage qu’on lui avait arraché : ses gestes étaient lents, son visage ne manifestait aucune émotion. J’avais pitié d’elle : c’était sans doute une demeurée. Quand Glush l’avait ramassée, peut être venait-elle de perdre ses parents dans un accident de chariot ou une attaque à main armée. Je portais même un peu trop mon attention sur elle, négligeant les deux filles dont une, alors que nous sortions, faillit me planter un petit stylet dans le dos. Je la frappais du revers de mon arme et, emportant Nada sur mon cheval, je quittais Crimson au galop, sans même avoir touché ma paye…J’entendis alors sa voix pour la première fois.
- Merci, me dit-elle, vous m’avez tirée de leurs griffes…Mais je ne suis pas encore libre !
Elle ne s’exprimait pas comme une simple d’esprit. Je m’étais peut être trompé à ce sujet, mais je voulais lui préciser les choses :
- Ecoute bien. Il est hors de question que je m’encombre d’une fille, ok ? Tu es bien gentille, mais je te dépose où tu veux et je continue mon chemin. Tu venais d’où quand Glush t’a emballée ?
- D’une petite ville appelée Holy End, plus à l’ouest, au pied d’une montagne…
Pas plus que moi elle ne pouvait retourner à Crimson. Je ne pouvais quand même pas la laisser en pleine nuit au milieu de la plaine, alors aller à Holy End ou ailleurs…Ce ne serait qu’une étape, et je ne tenais pas à la trimbaler longtemps avec moi.
- Et à Holy End tu faisais…La même chose qu’à Crimson ?
- Non, Holy est une ville minière…Je voulais la quitter, mais ce n’est pas possible comme ça….
- Alors pourquoi tu veux y retourner ? C’est pas les bleds pourris qui manquent…Va falloir s’arrêter pour dormir, mon cheval aussi à besoin de repos, à nous transporter tous les deux…
Lorsque je m’éveillais, au lever du soleil, Nada était en train de faire chauffer ma cafetière sur un feu de brindille.
- J’ai fait du café…
- A propos, « Nada », c’est quoi ton vrai prénom ?
- Je ne sais plus…
Ca n’avait pas l’air de la contrarier plus que ça... Nous nous remîmes en marche et bientôt, la montagne dont elle m’avait parlé commença à être visible à l’horizon. Durant la traversée de la plaine, où nous ne croisâmes que quelques coyotes et rapaces, elle resta très longtemps silencieuse. Ce n’était pas pour me déplaire ; je suis moi-même du genre taciturne. Le soir, alors que je m’enveloppais dans ma couverture, elle semblait rêver, assise sur le sol, les yeux perdus dans la nuit .Elle était déjà debout lorsque je m’éveillais. J’en vins à me demander si elle dormait quelquefois…
Il nous fallut deux jours pour atteindre Holy End. Les maisons étaient groupées au pied des contreforts rocheux où s’ouvraient plusieurs galeries. Des rails en descendaient. Je vis de loin des hommes conduire une mule, qui tirait un wagonnet. J’avais déjà connu des localités semblables. Un endroit jusque là désert, où un filon d’or à été découvert, attirait les prospecteurs comme une charogne les vautours. Une nouvelle ville apparaissait alors. Et souvent, lorsque le filon se révélait trop pauvre, voire une simple rumeur née d’une veine de métal un peu brillant, elle se trouvait réduite à l’état de ville-fantôme, plus vite qu’elle n’avait surgi.
Pourtant en y pénétrant, Holy End m’apparut comme différent de toutes les bourgades, minières ou pas, que j’avais pu traverser jusque là. Ma première sensation fut qu’il y régnait une ambiance…singulière. Des hommes, des femmes, passaient dans la rue en portant des outils et tous semblaient affairés. Personne assis sur les vérandas, pas même un vieux sur un rocking chair, pas d’enfants qui jouaient dans la poussière. Alors que l’arrivée d’un étranger est d’habitude source de curiosité et même de méfiance, là où les prospecteurs se jalousent leurs concessions, on semblait ignorer notre présence. Ce ne fut que lorsque j’aidais Nada à descendre de mon cheval qu’un homme se dirigea vers nous. Quinquagénaire aux cheveux gris, vêtu de blanc, il avait l’air d’un pasteur, si ce n’était l’étoile sur sa poitrine et la vilaine cicatrice qui lui barrait le visage.
- Alors, tu es revenue, toi ! Dit-il à Nada.
Moi qui m’attendais à ce qu’il l’appelle par son vrai nom, j’en étais pour mes frais…
- Merci de l’avoir ramenée, Monsieur, ajouta-t-il à mon intention. Je suis le Shérif Wiltrust.
- Prenez soin d’elle ! Lui lançais-je.
Après mon départ en catastrophe et deux jours de chevauchée à travers cette région désertique, et avant de repartir à travers un paysage similaire, j’avais besoin de rincer mon gosier asséché avec quelques doses d’alcool. Laissant Nada dans les bonnes mains du shérif, je me hâtais vers l’enseigne du saloon, que j’avais repéré aussitôt arrivé. Je remarquais à peine que les carreaux étaient cassés, cela arrive fréquemment suite à des bagarres, et je poussais la porte…Et ce fut un choc.
Sous une couche d’épaisse poussière, gisaient des chaises et des tables diversement abîmées. Des tâches de liquides collants, répandus autour de débris de bouteilles, maculaient le comptoir et le plancher, reflétés par le grand miroir fendu et moucheté derrière le bar. Spectacle de désolation que je n’avais jamais encore contemplé : un saloon abandonné dans une ville encore habitée.
- Il n’y a plus de saloon, dit Wiltrust qui arrivait derrière moi, Nada sur ses talons
Je pensais qu’avec son air de pasteur, il allait me faire un sermon sur les lieux de perdition que sont ces établissements, mais il ajouta :
- Il a été saccagé quand les Indiens ont attaqué la ville…
- Les Indiens ? Mais je n’ai pas entendu dire qu’il y ait eu de problèmes avec les Indiens depuis très longtemps !
- Nous en avons eu ici…Il semble que Holy End soit bâti sur un territoire sacré pour eux.
Il désigna son visage balafré :
- Un coup de tomahawk…
- Et vous ne craignez pas qu’ils reviennent ?
Il ne répondit pas. Pour la première fois, je vis une émotion sur le visage de Nada : elle avait l’air terrifiée par l’évocation de cette attaque indienne. Son attitude étrange venait donc de cet évènement, qui l’avait profondément perturbée ? Enfin, je n’avais plus rien à faire là et puisque je ne pouvais même pas y boire un coup de whisky…Je retournais à mon cheval et commençais à le détacher…
Nada m’avait rejoint, toujours la même expression de terreur dans ses yeux bleus.
- Vous n’allez pas me laisser…
- Mais oui ma cocotte, je vais te laisser…Je t’ai sortie de la grange de Glush, je t’ai ramenée chez toi…Tu veux quoi de plus, que je t’épouse ? C’est les indiens qui te font si peur ?
- Je vais retourner à la mine…On travaille tous à la mine…On est des esclaves !
- Des esclaves ? Mais vous n’êtes pas des nègres, vous avez le droit de partir si vous voulez…Tu vois, j’ai fait pas mal de boulots, certains très durs, mais aucun employeur n’a pu me garder de force quand je voulais partir !
Pour moi le monde était une jungle où chacun devait s’en sortir seul ou mourir, j’en avais l’exemple tous les jours devant les yeux. Aucune théorie philanthropique ou sociale à la mode n’y changerait rien. Alors pourquoi une fois de plus cette fille me donnait-elle envie de m’occuper d’elle, d’agir à l’opposé de mes principes ? J’étais pourtant sûr que je n’en étais pas amoureux et que je ne la désirais même pas. Une raison qui m’aurait fait ricaner si quelqu’un d’autre me l’avait exposée m’apparut confusément : je voyais dans sa détresse comme un symbole de l’innocence maltraitée ! Je me dis que j’avais trop chevauché au soleil, ou que le whisky commençait à me faire des trous dans la tête.
Pour la deuxième fois en trois jours, j’allais me mettre dans une situation délicate à cause d’elle…
- Mais qu’est ce que je peux faire pour toi, à la fin ? Je suis pas Robin des Bois, moi !
- Allez à la mine…Comprendre ce qui nous tient prisonniers. En fait je ne sais même pas ce que c’est…Depuis que les indiens ont attaqué, c’est pire !
Avec elle je ne devais pas m’attendre à plus d’explication. Je décidais donc d’aller jeter un œil à la mine…
Je tentais d’être le plus discret possible. D’ordinaire, les mines d’or étaient protégées par des hommes armés qui escortaient le minerai jusqu’au local où il était lavé et les paillettes d’or extraites. Mais rien de tout ça à Holy End. Pas de gardes. Des ouvriers des deux sexes poussaient des chariots remplis de roches et de terre pour les vider plus loin, formant ainsi une haute pyramide à l’entrée de l’exploitation. Je continuais tranquillement jusqu’à une série de maisons qui semblaient être les bureaux, et comme à mon arrivée en ville, personne ne faisait attention à moi. Je poussais une porte.
Le local était dans le même état que le saloon : meubles brisés, dossiers répandus par terre, encriers brisés. La mine fonctionnait sans service administratif. L’inscription sur la porte d’à coté indiquait qu’il s’agissait du bureau du Directeur. J’y entrais. Cette pièce là était moins saccagée, mais tout aussi abandonnée et couverte de poussière. Un cahier trainait et je le feuilletais.
8 janvier 1849 : Cette montagne est remplie d’or ! Toute la journée nous avons sapé et la teneur aurifique du minerai est incroyable ! De plus le filon semble très étendu…Notre fortune est faite !
Il s’agissait vraisemblablement d’un journal tenu par le directeur. A suite continuait à décrire, avec une euphorie qui se ressentait à la lecture, l’avancé de l’extraction et le rendement. Ceux qui travaillaient dans cette mine n’avaient rien des «esclaves » décrits par Nada. C’étaient des prospecteurs qui se partageaient la concession, et donc les bénéfices. Au mois de mars, cependant, le ton changeait :
Le chef indien de la tribu du coin est venu nous voir, accompagné de guerriers armés : il faut absolument, selon lui, que nous arrêtions notre exploitation…
Le bruit de la porte interrompit ma lecture. Je fermais vivement le cahier. Wiltrust venait d’entrer.
- Il n’y a rien d’intéressant ici, Monsieur…
- Ho, dis-je, j’étais surpris de voir qu’il n’y a plus de bureaux…
- Nous n’en avons plus besoin…Mais l’accès à la mine est interdit aux étrangers, vous devez bien comprendre…L’or attire les convoitises !
- Mais justement, où est l’or ? J’ai l’impression qu’on ne sort que de la roche de ces galeries…
J’entendis un déclic. Il avait son revolver à la main et venait de l’armer. Il ne le pointait pas sur moi, son attitude restait courtoise.
- Monsieur, vous n’avez rien à faire ici…Quand quittez-vous Holy End ?
Je n’étais guère en position de discuter.
- Pas de soucis, dis-je, je m’en vais !
Je sortais en évitant tout geste brusque. La raison la plus élémentaire me disait de fuir cette ville étrange, tout en sachant que j’allais continuer me mêler de ce qui ne me regardait pas, à cause de cette fille, dont je n’avais même pas envie. Et d’abord, pourquoi n’avais-je pas envie d’elle? Elle était belle et d’ordinaire je n’étais pas difficile. Un mystère de plus.
Je la retrouvais sur le chemin de la mine. Elle marchait d’un pas lent, vers ce travail qu’elle avait voulu fuir. Je la mis au courant de ma rencontre avec le shérif.
- Revenez à la nuit tombée, Wiltrust sera en ville. Je vous ferai voir la mine…
- Wiltrust, c’est qui ? Le patron, le contremaître ?
- Wiltrust est comme nous, mais il ne descend pas dans les galeries, lui. Son rôle est de nous surveiller, sans doute parce que c’est le shérif…
- Mais qui vous force à travailler ici, à la fin ?
- Venez ce soir…Je vous attendrai près du grand tas de terre…
Je m’éloignais de la ville et attachais mon cheval à un arbre, plus loin. Lorsqu’il fit nuit, je me glissais à nouveau dans l’enceinte de l’exploitation. Equipés de lampes à pétrole des mineurs entraient et sortaient. Nada m’attendait. Elle alluma deux lampes et m’en tendit une. A la lueur de la flamme, je vis son visage à nouveau indifférent à tout. Sa voix était calme.
- Prenez cette lampe et cette pioche. Mettez ce casque. Vous passerez inaperçu.
- Je ne suis pourtant pas une tête connue ici…
- Ne vous en faites pas…
En effet, j’avais à nouveau l’impression d’être invisible pour ceux qui m’entouraient. Dans ce boyau éclairé uniquement par les flammes dansantes des lanternes et étayé de façon très approximative par des rondins, ils me croisaient, poussaient leurs chariots dans un sens ou un autre sans me jeter le moindre regard, comme des automates. Et toujours pas la moindre paillette d’or dans le minerai transporté.
- Finalement, dis-je à Nada, toi tu n’es pas causante mais eux semblent complètement ailleurs depuis longtemps !
- Plus ils travaillent profond sous la montagne et plus ils se transforment…Je ne suis pas encore allée jusqu'au bout, mais bientôt je deviendrai comme eux. C’est pour ça que j’ai voulu fuir. Mais à Crimson aussi j’étais esclave. Aucun de nous ne peut y mettre fin, vous seul pouvez…
Encore une fois elle me prenait pour un héros, comme ceux dont on lit les exploits dans les brochures à quelques cents…Mais voila, ce n’étaient que des légendes ! Je ne voyais pas ce que je pouvais faire contre les mystérieux patrons qui transformaient ces gens en marionnettes…D’abord qui étaient-ils ? Et par quels moyens s’exerçait leur emprise ? Et pourquoi moi seul pouvait y mettre fin ? Je décidais d’aller voir ce qui se passait au plus loin. La galerie ne descendait pas vers les entrailles de la terre mais avançait toute droite à l’intérieur de la montagne. Je m’aperçus bientôt qu’un changement subtil s’opérait. L’atmosphère devenait plus lourde, une odeur indéterminée se faisait sentir, de plus en plus…Au bout d’un moment c’était clairement un parfum animal, musqué. Et des chants me parvinrent.
Une étrange mélopée s’élevait, des voix d’hommes et de femmes chantaient dans une langue inconnue… Le chant m’envoutait malgré moi…Il m’évoquait des images d’espaces infinis, d’explosions cosmiques…Bref des visions qui ne m’avaient jamais traversé l’esprit, même en rêve ! Comme j’en approchais la source et qu’il me parvenait plus fort, je me rendis compte que je le chantais aussi. J’en connaissais les paroles. Alors je débouchais sur un groupe de mineurs des deux sexes qui l’entonnait à tue-tête, tout en attaquant la paroi rocheuse. C’était un cul-de-sac, si l’on exceptait un trou d’environ un mètre de diamètre qui s’ouvrait sur du vide…Et de ce vide émanait une lueur pâle.
Ceux qui creusaient portaient des vêtements en lambeaux. Leurs mains étaient écorchées, couvertes de croûtes noires et de plaies rouges qui suintaient sur les manches de leurs outils. Cela ne les empêchaient pas de saper la paroi avec une ardeur inattendue : vu leur état, ils devaient travailler là depuis longtemps, mais semblaient n’en ressentir aucune fatigue. Des éclats de roches les atteignaient au visage sans qu’ils n’éprouvent de gêne. Ils continuaient à piocher pour élargir le trou du fond, au mépris de toutes règles de prudence. Je vis un jeune homme glisser sur les éboulis, et se redresser aussitôt, ensanglanté, pour reprendre sa tâche.
- Silence !
La voix n’avait pas retentit dans mes oreilles, mais du fond de ma tête, assourdissante. Toutefois je savais qu’elle provenait de l’autre coté du trou, dans ce creux baigné d’une lumière blafarde. Le chant cessa brusquement, en même temps que le travail.
Dans la trouée, quelque chose bougeait. Un grand cercle lumineux combla l’ouverture, éclairant davantage la cavité où je me tenais. Le cercle était fendu d’un ovale plus sombre, qui palpitait d’une vie autonome. Je compris qu’il s’agissait d’un œil, un œil comme celui d’un reptile, mais gigantesque et phosphorescent.
- Qui qu’ tu es ? Demanda la voix qui avait ordonné le silence. Ca s’rait que tu serais un étranger ?
Que répondre à une espèce d’œil géant qui parle dans votre tête à la façon d’un redneck des campagnes les plus isolées des Appalaches ? Lui n’attendit pas réponse :
- J’ai besoin d’quelqu’un qui arrive à m’dégager de c’te montagne. Wiltrust c’est un incapab’, avec lui ça avance pas ! Si tu m’sort de là t’aura tout c’que tu veux !
Etrangement, je n’avais pas peur de cette créature. Certes elle était très puissante et je me sentais baigné par un flot de force qui se diffusait à travers l’orifice, pourtant peu large, à travers lequel elle me regardait. Evidement cette force avait à voir avec l’énergie inépuisable des travailleurs de la mine, et leur condition d’esclave. Je n’osais imaginer ce qu’elle serait si cet être se trouvait complètement libéré de sa prison minérale ! Et c’était bien la fonction de ces travaux de sape : sa libération.
A mesure que je regardais cet œil, le contact mental avec son propriétaire s’approfondissait. Il me parvenait des souvenirs qui n’étaient pas de moi, mais de lui. Des entités gigantesques semblables à des nuées de feu, luttaient dans le vide, entre les étoiles. Une d’entre elles, finalement vaincue, était précipitée vers une planète encore déserte, jusqu’à l’intérieur d’une montagne. La consistance devenant alors de plus en plus solide, elle s’y trouvait enfermée comme un insecte dans la résine. Et des millénaires après, des prospecteurs avaient creusé jusqu’à elle…
- Mais heu…Bégayais-je, il y avait de l’or ici avant ?
- Si c’est de l’or que t’en veux, y’a pas d’problème !
Une lumière parcouru les parois du boyau, et je réalisais que tout d’un coup, la pierre scintillait de paillettes d’or ! La créature ne pouvait s’extraire seule de cette gangue de minerai, mais elle pouvait en changer la nature !
- Voila…C’est pour ça qu’les autres y ont creusé jusqu’à moi…J’les ai attirés avec l’or !
Un bruit bizarre, qui devait être un rire, se répandit dans mon esprit.
- Toi t’as l’air plus malin qu’eux ! Tu remplaceras Wiltrust mais tu seras pas mon esclave !
L’être me trouvait malin, mais je ne pouvais pas en dire autant de lui. Malgré son terrifiant pouvoir, il me semblait d’une intelligence très limitée.
- Pourquoi les indiens ont-ils attaqués Holy End ?
Nouveau « rire »
- Leurs légendes elles parlaient de moi ! Un esprit « mauvais » qui avait été emprisonné dans la montagne…Alors les indiens ils voulaient pas que les autres il creusent…Mais c’est pas une bande d’indiens qui pouvaient m’arrêter moi !
Les indiens, au début, je les prenais pour des sauvages, mais à mesure que je découvrais la civilisation de l’Ouest, mes notions de « sauvages » et « civilisés » n’étaient plus aussi claires…Je comprenais que les habitants de Holy End n’ai pas l’air de s’en soucier. La puissance du prisonnier de la montagne avait du défaire ces pauvres peaux-rouges plus radicalement que notre gouvernement les Cherokees et les Séminoles !
- Aide-moi et t’auras le pouvoir !
Je devais faire un choix : me ranger du coté de l’humanité que je méprisais ou de celui de ce maître horrible, stupide…Mais qui pouvait tant me donner !
- Ok, lui répondis-je…Je reviens avec ce qu’il faut pour te dégager plus vite !
Je retournais en arrière dans le boyau…Plus je m’éloignais, plus ce que je venais de voir me paraissait être un rêve idiot…Pourtant, je devais y croire !
Je retrouvais Nada qui poussait seule un lourd chariot. Pas un muscle de son visage ne trahissait la souffrance ou la fatigue.
- Dis-moi ma belle, il y a surement de la dynamite dans cette exploitation ?
Elle me mena à l’extérieur de la galerie. Forcer la porte de la cabane des explosifs fut chose aisée, et bien sûr personne ne surveillait…Bientôt je fus de retour près de la créature.
- Voila, demande aux ouvriers de forer des trous où je dirai…Ensuite fais les partir, L’explosion que je vais provoquer va t’ouvrir une brèche bien plus grande des jours de travail à la pioche !
Je disposais les bâtons de dynamite, et arrangeais les mèches…Je fis évacuer la mine. L’œil gigantesque m’observait pendant que je cherchais mes allumettes.
Un déclic bien connu retentit dans la galerie…
Wiltrust se tenait derrière moi, brandissant un fusil Pennsyvania, et moi, avec ma boite d’allumettes à la main, je ne pouvais dégainer avant lui. Je savais bien sûr que l’image du duel à la loyale était une légende, qu’on finit souvent comme ça, désarmé face à la gueule noire d’un canon. Dans ce cul-de-sac, pas non plus d’endroit pour me mettre à l’abri. Devant l’inévitable, ma seule pensée fut : « J’aurais préféré mourir au grand air que dans ce trou immonde …» …Et le shérif s’envola, aspiré sans un cri vers l’être de l’autre coté de la grotte. Il y eu un ignoble bruit de déglutition.
- Quel imbécile c’Wiltrust ! Y servait vraiment à rien ! Vas-y, fait exploser maint’nant !
J’allumais les mèches et me précipitais au dehors.
L’explosion secoua la montagne, l’entrée de la mine vomit un mélange de poussière et de fumée. Je retournais prudemment dans le boyau vérifier les résultats : la galerie s’était effondrée vers le fond, coupant à nouveau l’être titanesque de toute communication avec l’extérieur, et donc de son emprise sur Holy End.
A l’opposé de la montagne, le jour se levait. Devant la mine, les habitants se regardaient, l’air hagard. Puis les uns après les autres, ils se mirent en marche vers la ville, leurs outils encore sur l’épaule. Leurs démarches n’avaient jamais été aussi maladroites.
Nada restait immobile, à m’attendre. Normalement j’aurais dû la serrer dans mes bras avant de l’emmener sur mon cheval, mais je n’en avais toujours pas envie. Je ne pus que prendre ses deux mains. Elle me sourit, mais pas du sourire aguicheur qu’elle avait eu dans la grange du vieux Glush. Son premier vrai sourire.
- Tu nous as libérés
Première fois, aussi, qu’elle me tutoyait.
- Et maintenant, qu’est ce que tu vas faire ?
Elle me désigna les autres mineurs. Ils n’étaient pas retournés vers les maisons, mais se regroupaient dans la plaine, à coté de la ville.
- Qu’est ce qu’il se passe là-bas ? Demandais-je
- Tu sais, quand les Indiens ont attaqués la ville…
- Je sais, ils ont été massacrés…
- Non…
Son regard était devenu grave.
- Ce sont les Indiens qui ont massacré la population de Holy End…
Elle entrouvrit son corsage.
- Moi j’ai reçu une flèche, là.
Dans les premiers rayons du soleil, elle me dévoila une petite blessure, entre ses seins. Je ne comprenais plus rien.
- Les Indiens sont arrivés trop tard pour nous empêcher d’atteindre celui dans la montagne. Alors il nous à fait nous relever, pour continuer à creuser, même après la mort. Grâce à toi, nous allons trouver le repos. Enfin!
Elle aussi, elle se rendait lentement dans la plaine, sa pelle à la main. Complètement abasourdi, je l’accompagnais. Comme chacun autour de nous, elle commença à attaquer le sol avec son instrument.
- Tu n’as pas envie de voir ça, n’est-ce pas ?
Bien sûr que non, je n’en avais pas envie…J’allais partir sans un mot, elle me retint.
- Ne t’en vas pas tout de suite. Maintenant je me souviens de comment je m’appelais : Jennifer Carter. Reviens tout à l’heure, et marque-le sur un bout de planche…Tu feras une croix, hein ?
Le soleil n’était même pas à la moitié de son ascension quand je laissais derrière moi Holy End, la ville fantôme, et ses tombes. Une seule portait un nom.
14 août 2006
Le peuple des collines
Il parait que j’avais de la chance d’habiter là. C’est Tata Elise, la sœur de Papa, qui a dit ça, la seule fois où elle est venue chez nous :
- Une grande maison de caractère, sur une colline verdoyante, je suis sûre que peu de tes copains et copines d’école sont aussi bien logés !
C’est vrai. La plupart de des élèves de ma classe vivaient dans les immeubles du vallon. De leurs fenêtres, ils n’apercevaient que les bâtiments d’en face, et derrière, d’autres bâtiments. Ils n’ont pas une terrasse avec la vue sur le sous-bois. Ils n’habitent pas une villa avec une vaste chambre pour eux tout seuls.
Peu de mes copains et copines ont cette chance.
Sauf que je n’ai pas de copains ni de copines à l’école.
Quand nous sommes arrivés ici, l’année dernière, Papa a dit que ce serait mieux, que nous allions prendre un nouveau départ. Et j’ai aimé la maison moi aussi ! C’était le printemps, il faisait bien plus doux dans cette région du sud qu’à Paris à la même époque. Les fleurs sauvages poussaient partout sur la colline, ça sentait bon. Et je venais d’avoir dix ans, je devenais une grande fille : un age à deux chiffres, ça aussi c’était un nouveau départ ! Même Maman est sortie dans le jardin, comme moi les grands arbres lui plaisaient…Des pins, des oliviers et d’autres, très vieux, très hauts, comme partout alentour. Presque pas de voisins, on était bercés du chant des oiseaux. Plus bas, mais pas si loin, montaient les sons de la ville et entre elle et nous, le sous-bois. Dés le mois de mai les enfants de ma nouvelle école s’y retrouvaient pour jouer le week-end.
En parlant de ma nouvelle école, pas de changement, par contre ! Mes résultats étaient aussi catastrophiques qu’à l’ancienne. Pourquoi ? Je n’en sais rien, tout ce que je sais c’est que moi qui avais toujours eu d’excellents résultats étais devenue nulle depuis un an. Papa m’a prise à part pour m’expliquer que nous étions tous les deux affectés par nos problèmes, que lui aussi, mais que lui avait surmonté, qu’il avait un nouveau poste ici, avec de nouveaux contrats, et que moi aussi je devais prendre sur moi, retravailler ne classe, me refaire des amis, etc…Mais je ne savais pas comment faire, moi. J’arrivais au troisième trimestre, et je n’ai pas eu envie de sympathiser avec mes camarades de classe, de toute façon, j’allais redoubler, donc je ne serai pas avec eux l’année suivante.
Les seuls copains avec qui j’ai passé ces vacances étaient ceux qui ne m’ont jamais trahis : mes livres. Je m’installais pour lire dehors, au pied du grand pin qui jouxte la maison et que je vois de ma chambre. C’est étrange, j’ai considéré d’emblée les arbres de ma colline comme des compagnons. Maman, je le disais, sortait un peu elle aussi. On a un peu parlé toutes les deux, elle allait plutôt bien. Je dévorais mes livres, de contes, de légendes…
- Tu n’es pas un peu grande pour lire ces enfantillages ? Me disait mon père. A ton age tu pourrais avoir des lectures qui t’ouvrent au monde réel !
Mais le monde de mes livres est celui qui me paraissait le plus réel. Pendant ces deux mois de vacances, je me sentais bien dans ma solitude ; pas de travail scolaire, personne ne m’ennuyait, pas de drame à la maison. J’étais à l’ombre des arbres. Il faisait très chaud, les cigales faisaient tant de bruit qu’on entendait plus qu’elles, et je m’envolais bien loin de tout soucis. La nuit, je passais du temps à contempler le pin, juste devant ma fenêtre ouverte. Ces arbres, je les voyais comme des grands êtres, des géants bienveillants. Dans mes livres justement, on parlait de dryades, d’esprits qui habitaient les arbres, et l’idée fit son chemin. Comme quand j’étais plus petite, je décidais que c’était la réalité, sans me poser de question, mais parce que ça me plaisait : nous étions entourés de dryades et c’étaient mes amis. Ils me protégeraient contre tout ce qui pouvait me nuire. En fait, je ne sais pas si j’y croyais vraiment mais je voulais y croire, de tout mon cœur. A tel point qu’il m’arrivait, par les chauds après-midi d’été, de m’endormir au pied d’un des pins ou des oliviers, et de rêver qu’ils sortaient des troncs. Je ne percevais pas bien leur aspect, mais ils étaient là, autour de moi, et veillaient sur mon sommeil.
Et puis, à la rentrée, ça a recommencé.
En octobre, Maman a refait une crise. Le pire est qu’elle est venue à la sortie de l’école pour insulter tout le monde, et crier des trucs…j’étais morte de honte et même j’aurais aimé être morte tout court, ce jour là. Elle a été hospitalisée à nouveau. Moins longtemps que les deux premières fois, à Paris, mais les autres, à l’école, l’avaient tous vus. C’est vrai que depuis la rentrée je n’avais pas eu trop envie de me mêler à eux, mais au moins ils me disaient « bonjour » le matin, et personne me m’embêtait. Après, j’ai senti qu’on me regardait d’une drôle de façon. Et mes résultats étaient toujours aussi mauvais, quand on m’interrogeait je n’arrivais plus à m’expliquer, je m’embrouillais, et finalement je disais n’importe quoi, et j’entendais rire derrière moi, j’entendais dire « aussi folle que sa mère ! ». Après l’hospitalisation de Maman le maître a arrêté de m’engueuler, sans doute parce qu’il pense lui aussi que je suis folle, et à quoi ça sert d’engueuler une folle ?
La première fois, qu’en jouant au foot j’ai pris le ballon en pleine tête, j’ai cru que c’était un accident, même si Claire (C’est elle qui venait de shooter), s’est excusée avec un grand sourire. Mais après, à chaque fois ça se reproduisait et tout le monde riait. J’ai bien compris qu’ils le faisaient exprès, que ça avait l’air de les amuser beaucoup, sans doute parce que je n’étais pas plus forte en sport qu’en étude. Je n’ai plus voulu jouer au foot avec les autres, et le maître n’a rien dit. Je restais à regarder les arbres de la cour, qui n’étaient pas aussi beaux que les miens. C’est en rentrant chez moi un jour comme ça, que j’ai entendu les dryades me parler pour la première fois.
L’automne était déjà bien avancé mais il faisait encore beau dans le sud. Les arbres feuillus étaient déjà jaunes et rouges et les pins et oliviers toujours verts, bien sûr ! J’ai passé mes bras autour du tronc du pin et j’y ai posé ma tête, je lui ai dit que j’étais triste à cause de l’école, à cause de Maman, à cause de Papa qui était trop occupé à s’occuper d’elle pour que j’en rajoute encore avec mes problèmes. Alors j’ai entendu comme des chuchotements qui venaient de l’intérieur, des voix douces, ça me rappelait celle de Maman quand elle me câlinait, il y a longtemps. Je ne comprenais pas vraiment les mots mais j’en saisissais le sens, qui touchait directement mon esprit. Je n’étais pas étonnée, je savais bien qu’ils étaient là ! Ils me consolaient, me communiquaient leur amour….et ils se sont mis à chanter, c’était si beau ! Je suis restée à les écouter et je me suis endormie contre le tronc d’arbre, quand je me suis réveillée il commençait à faire froid, le soir tombait, mais je n’était plus triste. Désormais je savais que les dryades existaient, et que c’étaient eux (elles ?) mes vrais amis. Je n’étais pas seule…Tout les jours j’allais les voir, et parler avec eux, je leur confiait tout ce qui me préoccupais…Et eux me répondaient, ils chantaient pour moi. Moi quelquefois je chantais avec eux, et un soir Papa m’a dit : « Qu’est ce que tu fais à chanter toute seule devant le pin ? » Il avait l’air inquiet, le pauvre, il ne les entendait pas, lui, et il a assez de soucis comme ça avec Maman, alors après j’ai fait attention, j’ai été plus discrète. J’aurais du le rester jusqu’au bout, hélas !
Il y a eu ce rêve…Je crois que c’était un rêve. J’étais dans ma chambre et j’entendais taper à la fenêtre. Dehors, le pin s’animait et utilisait ses branches à la manière de longs bras, pour gratter à ma vitre. Je n’avais aucune peur de lui, bien sûr ! au contraire je lui ouvrais. J’entendais les dryades parler à l’intérieur comme ils me le demandaient, je descendais le long de sa ramure jusqu’à l’endroit où elle rejoignait le tronc. Là, une sorte de grande bouche s’ouvrait, et je m’y laissait glisser. Et…comment décrire ? Je ne sentais plus mon corps, je faisais partie de l’arbre, comme les dryades à qui j’étais enfin unie. Oubliée l’école, oubliés ceux qui m’y ennuyaient. Oubliée la maladie de Maman et ma solitude. Ici, plus rien ne pouvait m’atteindre. Mes amis m’entouraient. J’étais bien.
Malheureusement je me suis réveillée dans mon lit, et je devais partir en classe.
A l’école, ça ne s’arrangeait pas, c’était même de pire en pire. Les garçons s’amusaient à me pincer les fesses en me traitant de « gros cul », les filles qui se moquaient de moi à chaque occasion, qui me traitaient de folle…Quand je pense à Papa qui croyait que j’allais me faire des amis…Et moi qui avait pensé que c’était possible ! Un soir, c’était peu avant les vacances de Noël, en rentrant chez moi il faisait nuit, il avait plu. La journée avait été particulièrement difficile, tout un groupe s’était ligué contre moi, avec Claire à sa tête et ne m’avait pas laissé en paix un instant. J’en avais tellement gros sur le cœur que j’ai pleuré contre le tronc du pin, j’ai dit que c’était injuste, qu’ils méritaient d’être punis pour ce qu’ils me faisaient !
Quelques jours après, il faisait encore doux pour un mois de décembre, et le soleil était revenu. Claire, ses copains et copines étaient allés jouer dans le sous-bois, un samedi après-midi. C’est là que s’est passé ce qui a mis en émoi toute l’école, tout le quartier et toute la ville, sans que personne ne sache ce qui était arrivé vraiment. Des tas d’histoires ont circulé sur ce que les « pauvres enfants » avaient subi mais aucune version n’était fiable. On a dit qu’ils avaient été agressés par des gens cachés derrière les arbres. La police dut relâcher assez vite les suspects, quelques SDF, un type bizarre qui habitait pas loin. Les médecins constatèrent que certains des écoliers avaient été blessés, de façon plus ou moins importante. Etait-ce lors de l’agression ou étaient-ils tombés, s’étaient-ils heurtés en s’enfuyant ? Ils ne pouvaient le dire eux-mêmes, ils étaient si terrorisés qu’ils ne se souvenaient plus de rien. Lorsque je retournais à l’école, eux n’y étaient pas. Il parait qu’ils étaient « commotionnés », qu’ils ne voulaient plus sortir de chez eux, tout leur faisait peur. On ne savait pas combien de temps il leur faudrait pour se remettre. En attendant, j’étais tranquille. Mes principaux persécuteurs n’étaient plus là, les autres ne parlaient que de « l’affaire » et ne s’intéressaient plus à moi.
Lorsque Papa me dit de ne pas traîner dehors, alors que mes camarades avaient été agressés si prés de chez nous par on ne savait qui, mon secret m’échappa. Je lui répondais que je ne risquais rien, puisque cette agression était l’œuvre des dryades, pour me venger. Comme il m’interrogeait je lui parlais de ma rencontre avec les esprits des arbres, des conversations que j’avais avec eux. Hélas ! Pourquoi lui avoir raconté ça ? Je savais très bien qu’il ne pouvait me croire ! Mon indiscrétion est la cause de ce qui est arrivé par la suite. Il me proposa de rencontrer un psychiatre, comme ceux que voyait Maman, mais pour les enfants. Le psychiatre était gentil, il écouta mon histoire, puis me dit qu’au fond, les dryades se comportaient comme j’aurais aimé que se comportent Papa et Maman avec moi, et il avait raison. Il me dit aussi que je devais accepter que Maman soit malade, que Papa soit si occupé par elle. Que j’avais le droit de rêver, mais qu’il ne fallait pas que je confonde le rêve et la réalité. Là, il avait tort, les dryades étaient bien réels. Il m’a dit de revenir le voir si je voulais en reparler. Mais quel intérêt de parler au psy, j’avais mes amis des arbres pour parler !
Pendant tout le mois de janvier je me sentais mieux, on ne m’embêtait plus en classe, je restais tranquille dans mon coin, en attendant la sortie où j’allais retrouver mes amis dryades. Mais je ne me rendais pas compte que Papa s’inquiétait aussi pour moi, de plus en plus, par moment il devenait nerveux, il ne voulait plus que je reste près des arbres.
Et c’est arrivé pendant que j’étais à l’école.
« Mais qu’est-ce qu’il lui a pris, tout d’un coup, de vouloir couper ce pin? » demandait Tata Elise ne pleurant, quand elle est arrivée, le lendemain. On m’a dit que sa tronçonneuse a dérapé, qu’elle lui a échappé des mains et qu’il s’est vidé de son sang avant que les secours arrivent. S’il m’avait dit ce qu’il voulait faire, j’aurais parlé aux dryades. J’aurais essayé de leur expliquer qu’il n’était pas méchant, que c’était normal qu’ils se défendent, mais qu’ils ne lui fassent pas de mal…C’était trop tard. Je les entendais dehors, mais je ne voulais plus aller les voir.
On est resté à pleurer à la maison, avec Maman. Elle recommençait à me prendre dans ses bras, comme avant, et on sanglotait sur l’épaule l’une de l’autre. Ca a duré plusieurs jours, je ne sais plus combien. Les dryades continuaient de m’appeler, je les ignorais.
Au bout de quelques jours une dame est venue nous voir, une assistante sociale. Elle nous a parlées longtemps, pour nous dire que c’était très difficile ce qu’on traversait, et qu’il fallait se demander si Maman pouvait s’occuper de moi en ce moment, alors qu’elle était encore fragile. Que peut-être il vaudrait mieux que j’aille provisoirement dans une « famille d’accueil », en attendant qu’elle aille mieux. Elle nous écrierait pour qu’on se voie avec des éducateurs, des psychologues… Je croyais que Maman allait s’énerver comme elle le fait souvent, qu’elle allait la mettre à la porte mais non, elle a été très polie, elle lui a dit que bien sûr, on allait réfléchir…
Ce soir là, je dormais et Maman m’a réveillée.
- Habille-toi ma chérie, il faut qu’on s’en aille.
Elle était calme, elle m’a sourie. Elle s’était même maquillée. Je ne l’avais pas vue aussi bien depuis longtemps et je me suis dit qu’elle était guérie, enfin. Elle a sorti la voiture et je lui ai demandé pourquoi.
- Je t’aime, ma puce. Même si j’ai pas toujours su te le montrer. Ton père nous a déjà été arraché, je ne les laisserai pas nous séparer. C’est pour ça qu’on doit partir.
J’étais émue qu’elle me dise ça. La voiture descendait le chemin au flanc de la colline, il faisait nuit. Je lui ai répondu que moi aussi je l’aimais, mais on allait où ?
- Très loin, où ils pourront pas nous rattraper.
Les phares éclairaient les arbres les long du chemin, les pins, les oliviers, les feuillus. J’entendais les dryades qui me criaient des choses que je ne voulais pas écouter. Je trouvais que Maman accélérait trop. Quand on est arrivée à l’endroit où le bord de la route est à pic, je lui ai demandé d’aller moins vite, ça me faisait peur. Elle m’a dit, de sa voix douce :
- Ne t’en fais pas. On est ensemble.
Et puis elle a donné un grand coup de volant et la voiture a quitté la route. J’ai crié, j’ai vu qu’on bondissait vers un des arbres du fossé. Après je ne sais plus.
Je me suis réveillée, je ne pouvais plus bouger, et mes jambes…Elles étaient mortes, sans plus aucune sensation. Mais je sentais que les dryades étaient réellement sortis de l’arbre, cette fois, qu’ils m’entouraient. Ils avaient l’air agités et pressés, à ce que je comprenais ils devaient « agir vite, avant que ce soit trop tard ». Ils m’ont soulevée doucement, et chaque mouvement me faisait si mal que j’avais envie d’hurler, mais je ne pouvais que pousser un petit gémissement. J’ai réalisé qu’ils me portaient et j’ai pu soulever les paupières un court instant : comme dans mon rêve, une espèce de bouche s’ouvrait dans le tronc et ils m’y glissaient à l’intérieur.
Maintenant j’ai pardonné aux dryades ce qu’ils avaient fait à Papa. Je ne suis plus séparée de lui d’ailleurs, ni de Maman. Quand je descends vers les racines, je suis en contact avec les morts. Ils sont en paix.
Quand je suis au niveau du tronc, je sais tout ce qu’il se passe sur la colline.
J’ai vu et entendu les enquêteurs. Ils ne comprennent pas pourquoi on a pas retrouvé mon corps. Ils pensent que Maman était tellement perturbée qu’elle m’a faite disparaître avant de se suicider, mais ils se demandent pourquoi mes chaussures et mon manteau, couverts de sang, étaient dans la voiture.
Quand je monte vers les branches, je rencontre l’air, et toutes les créatures qui l’habitent. J’aspire la lumière, et je perçois bien plus loin, vers l’infini.
Je ne pèse plus rien, je ne fais qu’un avec l’arbre, mais je peux être partout à la fois, sans quitter ma place. Je parle et je chante avec tous mes amis, ni la terre ni l’air ne nous séparent.
Notre maison est vide, la fille de l’agence a dit qu’ils auraient du mal à la revendre, avec tout ce qui était arrivé par ici.
Aucun enfant n’est revenu jouer dans le sous-bois, mais même si j’y revoyais Claire ou ses copains, je les laisserai tranquille, je n’ai plus de colère contre eux, pas plus que de sympathie. Tout cela est si loin….L’enfant malheureuse et solitaire n’est plus qu’un mauvais rêve dont je me suis réveillée.
…Je suis avec les dryades...
© HB 2007
18 mai 2006
Entre-chats
(Illustration de Fleur)
Je me regarde souvent dans la glace. Chaque fois avec angoisse, parce que je ne sais jamais ce qui va m’apparaître, ce que je vais être à ce moment là. Tout d’abord je me vois tel que je suis sur la photo de ma carte d’identité. Mais ça je sais bien que ce n’est pas moi. Ca c’est ce qu’on croit que je suis. Ce que je suis vraiment…je ne le sais pas bien. La dernière fois, ça a été terrible ! J’ai vu le bas de mon visage s’allonger, se couvrir de poils, mes oreilles se sont mises à pousser et à retomber le long de ma tête, j’étais un chien ! Pas un chien de race, un pouilleux à qui on donne des coups de pieds, un bâtard errant qui fouille dans les poubelles et qui sera euthanasié si la fourrière l’attrape.
J’étais condamné à être un pauvre chien, un déchu, alors j’ai pleuré, mais je pleurais comme un chien, je poussais des hurlements « HHHHHOOOOUUUUU ». Rapidement Aurélie est arrivée, elle m’a dit Vincent qu’est ce qui se passe ? Mais y’avait plus de Vincent, juste un pauvre chien et elle ne s’en rendait même pas compte. Heureusement d’ailleurs parce que les chiens ça doit être interdit ici, les chats y’en a plein dans le parc, eux on les choie, tout le monde leur donne à manger, les chouchoute, alors que les pauvres chiens on les tue, on les pique, voilà pourquoi les chiens détestent les chats ! J’ai pas répondu à Aurélie, de toutes façon les chiens ça parle pas comme elle. Mais j’ai décidé de me venger sur Cécile. Cécile elle passait dans le couloir à ce moment-là et j’ai bien vu que c’était un chat , elle ! Une jolie chatte avec sa démarche souple, elle venait se faire voir pour qu’on la caresse et qu’on lui donne du lait et des friandises, alors je lui ai sauté dessus, je voulais la bouffer, parce que c’était injuste que je sois un sale chien, j’avais rien demandé ! Mais ils m’ont tous sauté dessus, j’aboyais, je grognais, ils m’ont plaqués au sol et j’ai compris qu’ils allaient m’euthanasier. J’ai vu Aurélie avec sa seringue, j’ai senti la piqûre et alors je suis mort.
Le lendemain je me suis réveillé, j’étais encore Vincent.
Qu’est ce qui c’est passé ? m’a demandé le docteur. Je ne pouvais pas lui expliquer, je sais qu’il ne me croit pas, il croit que Vincent c’est moi. Et moi je ne sais pas qui je suis mais je ne suis pas Vincent. Vincent c’est une idée. Je n’ai pas raconté au docteur pourquoi j’en avais après Cécile, parce que peut être elle aurait eu des ennuis pour s’être transformée en chat pendant son travail. Mais j’ai profité que Cécile était seule dans la pharmacie, en train de préparer les médicaments du soir pour aller lui parler.
Elle est belle, Cécile, elle est un peu plus jeune que moi, elle est blonde. Elle m’a dit que c’était pas vrai qu’elle était un chat la veille, que c’était pas possible et que tout ça c’était dans ma tête. Pourquoi elle me raconte ça ? je l’ai vue transformée, moi ! Et d’ailleurs je vois bien qu’elle a toujours des yeux verts de chat.
Comme j’étais mieux j’ai eu l’autorisation de sortir me promener à l’extérieur de l’hôpital. Et là, surprise, j’ai vu Cécile qui rentrait dans un immeuble. Je suis allé voir les boîtes à lettres et j’ai vu son nom. Elle habitait là, au troisième étage.
Elle est pas mariée, Cécile, je le sais, elle me l’a dit. Même qu’ Aurélie elle était pas contente après elle, après. Je l’ai entendu lui dire : « Avec les patients on est toujours mariés, ça évite les problèmes » J’ai pas bien compris ce que ça voulait dire. Elle est pas mariée ou elle est mariée avec les patients ? Mais moi au fait, je suis un patient ?
Mais j’ai compris le lendemain. Quand je me suis regardé dans une glace, j’étais devenu un chat ! Un chat, comme Cécile ! Cette fois j’ai réalisé pourquoi elle était pas mariée et qu’elle était mariée avec les patients…en fait je suis son mari, son mâle ! Mais j’ai rien dit, je voulais rester un chat. Alors j’ai plus pris mes médicaments, je faisais semblant d’avaler mes cachets mais je les gardais dans la bouche et j’allais les recracher dans les toilettes après. Pace que d’abord les médicaments risquaient de me faire redevenir celui qu’on prend pour Vincent (mais qu’il est pas) et ensuite parce que ces médicaments ça rend impuissant et que je veux pas décevoir Cécile quand elle saura pour nous deux…
Quand je les prends pas je me sens moins endormi, j’ai plus la bouche sèche et Vincent (celui qu’on croit que je suis) disparaît complètement. Je ne suis plus que celui que je vois dans le miroir. Alors le chat, ce jour là, est sorti se promener à l’extérieur. Je suis allé jusque chez Cécile et j’ai gratté à la porte. Elle m’a ouvert et j’ai eu l’impression que ça lui plaisait pas de me voir. Elle m’a dit qu’est -ce que tu fais là, je suis chez moi, tu n’as rien à faire ici mais je me suis glissé à l’intérieur, c’est normal, je suis un chat ! Elle aussi, d’ailleurs…Je lui ai dit Cécile, c’est la saison des amours, on va faire plein de chatons ensemble ! Elle m’a dit rentre à l’hôpital sinon j’appelle les flics. Mais n’ai pas peur, je lui ai dit, je ne veux pas te faire de mal, on est fait l’un pour l’autre. Je sais bien que tu m’aimes mais tu veux pas le reconnaître. Elle m’a dit c’est impossible les histoires entre les patients et les infirmières et c’est interdit ! Ha d’accord, c’est pour ça, j’ai répondu, mais on va partir tous les deux comme Duchesse et O’Malley dans Les aristochats de Walt Disney.
C’est alors qu’est arrivé Lucien, un infirmier d’un autre service. Lui je l’aime pas, je sais pas pourquoi. Il a une barbe comme mon père et je suis sur qu’il est aussi méchant que mon père. Lucien m’a dit « sortez d’ici ». Et Cécile elle a appelé Lucien mon chéri. , alors j’ai compris que c’était lui qui l’avait monté contre moi, qua c’était à cause de lui qu’elle voulait pas reconnaître qu’elle était un chat comme moi et qu’on était des amants tous les deux. Depuis le début il la manipule. Mais je me suis dit je sauverai notre amour, j’ai senti tous mes poils se dresser sur mon dos et j’ai soufflé, puis je me suis jeté sur Lucien. Mais comme il est plus fort que moi il m’a repoussé. Cécile, la pauvre, elle est sous l’influence de ce salaud alors elle a appelé les flics.
Je suis sorti par la fenêtre et maintenant je suis sur la corniche. Les flics sont dans l’appartement, ils n’osent pas me suivre. Bien sûr, ce ne sont pas des chats, eux ! Ils me demandent de revenir mais je suis pas fou moi ! Je vais leur échapper. Il n’y a que trois étages et un chat retombe toujours sur ses pattes.
Et même si je me recevais mal, je sais bien que j’ai neuf vies !
08 mai 2006
Le Vilain Monsieur
Je suis une méchante petite fille. Je le sais, parce que Maman me le dit souvent : « Vilaine fille ! Méchante ! ». D’ailleurs, les autres petites filles, leurs mamans elles leur font des sourires et elles ont l’air contentes. Moi ma maman elle me fait pas de sourire. Quand elle est en colère elle me dit « J’en ai marre de toi ! Tu me gâches me vie ! Je suis jamais tranquille avec toi ! ». J’ai honte de gâcher sa vie. J’aimerai être gentille avec elle, parce que je l’aime ma maman, mais je sais pas comment on fait. Et souvent j’ai peur parce que si je continue à être méchante comme ça, Maman finira par me donner au Vilain Monsieur. Elle m’a expliqué que dans la journée il habite dans le grand placard de l’entrée, celui qui est toujours fermé. Si jamais j’ouvre la porte, Le Vilain Monsieur va sortir et m’attraper. Il est tout noir avec des grandes dents et des griffes et il mange les petites filles désobéissantes, elle dit Maman. Le soir je dois aller me coucher dés que j’ai dîné parce que qu’après il sort de son placard et moi surtout je dois plus bouger de mon lit, ne pas faire de bruit, ne pas appeler, parce que si Le Vilain Monsieur entends que je dors pas, il viendra me prendre. J’ai du mal à m’endormir, y’a des bruits dans la maison, j’aimerai bien que Maman vienne me voir. Mais je garde les yeux fermés, je fais semblant de dormir sinon il va m’emporter comme dans les mauvais rêves que je fais souvent.
Des fois Tata vient nous voir. Moi j’aime quand Tata viens, elle m’amène me promener, elle m’achète des bonbons et elle me dit pas que je suis méchante. (J’aimerai bien que Tata ça soit ma maman, en plus elle à déjà mon cousin Tom, comme ça je serais pas toute seule). Un jour Tata elle m’a regardée et elle a dit « elle ressemble à son père ». Alors Maman elle s’est énervée, elle a crié « ne me parle plus de cet (Là elle a dit un très gros mot) » Tata à répondu « tu devrais pas parler comme ça devant Vanessa ». « C’est tout ce qu’il m’a laissé ce (Encore un gros mot) elle à dit Maman, tu parles d’un cadeau ! » Moi je sais pas qui c’est mon papa à qui je ressemble, mais Aglaé à l’école elle m’a dit c’est obligé qu’il y en ai un, même que le sien elle le voit un week-end sur deux. Le soir j’ai demandé à Maman qui c’était et où il était, s’il viendrait me voir un week-end sur deux. Elle m’a pas répondu, elle m’a donné une gifle et j’ai pleuré. Je savais pas que c’était mal de demander ça, ça doit être mal élevé. J’ai encore été méchante.
Mais le plus pire, c’est que j’ai entendu Maman qui parlait à Tata du Vilain Monsieur. Elle disait « j’en ai assez, je suis toute seule à trente ans et je suis crevée avec Vanessa tout le temps sur mon dos. Des fois j’ai envie d’en finir, j’ouvre le placard et je regarde ce qu’il y à dedans. J’ai envie de le sortir ». « Arrête tes bêtises, elle à dit Tata, ne le garde pas dans ton placard, ça va mal tourner un jour. Débarrasse t’en ». « Non, elle a répondu Maman, il est toujours prêt et si un jour je suis décidée… »
J’ai eu peur de ce qu’elle disait, alors je suis allée me réfugier dans ma chambre, je tremblais de partout sans pouvoir m’arrêter. Je suis tellement méchante qu’elle veut faire sortir le Vilain Monsieur pour qu’il me mange ! Et la nuit j’ai rêvé que Maman me disait « cette fois je suis décidée, je te donne au Vilain Monsieur » Elle ouvrait la porte du placard et il était là, tout noir avec ses griffes et ses dents. Maman elle rigolait et Le Vilain Monsieur est venu sur moi. Je voulais me sauver mais je pouvais plus bouger. Je me suis réveillée en criant. Il faisait encore nuit et j’ai eu peur que mon cri le fasse venir en vrai. Je me suis cachée sous les draps mais il est pas venu. Par contre j’avais très envie de faire pipi et je pouvais pas me lever pour pas qu’il m’attrape. J’ai pas pu me retenir et j’ai fini par faire pipi dans mon lit. Le matin Maman s’est mise très en colère, elle m’a giflée et grondée très fort. Je lui ai expliquée que je pouvais pas aller aux cabinets à cause du Vilain Monsieur. Elle m’a dit « La prochaine fois que tu pisses dans ton lit Le Vilain Monsieur de te mangera la mounette et les fesses. Si tu as vraiment envie d’aller au WC, tu te lèves sans faire de bruit et tu te recouches aussitôt, le Vilain Monsieur te fera rien ».
Et voila, c’est comme ça que cette nuit, comme j’avais encore envie, je me suis levée. J’avançait doucement dans le noir, j’avais peur mais bon, Maman m’a dit que si j’allait juste au cabinet ça risquait rien. Et puis Maman ces jours ci elle était moins énervée, elle avait l’air contente et même que des fois elle me fait des sourires. C’est que je dois être moins méchante. Alors faudrait pas que je fasse pipi au lit encore.
Quand je suis arrivée dans l’entrée, j’ai vu que le placard était entrouvert. Je me suis dit c’est normal puisque Le Vilain Monsieur, il sort la nuit. J’ai un peu tiré la porte, j’avais jamais vu comment c’était dedans, si le Vilain Monsieur il a un lit, une table, une télé…Mais y’avait que des tas de veilles affaires comme des bottes, une casquette comme Tonton il met quand il va à la chasse, verte avec des tâches noires. Et dans un coin, un fusil. Tom, lui, il a un fusil mais plus petit et il tire pas pour de vrai. Mais là c’était un vrai fusil comme celui de Tonton pour tuer les lapins et les oiseaux, pas en plastique, en fer et en bois. Je savais pas qu’on avait ça chez nous. Je me suis dit que je devrai pas toucher, j’ai repoussé la porte et je suis allé vers les WC. Mais en passant devant la chambre de Maman y’avait de drôle de bruits, comme quelqu’un qui pleure, qui se plaint. J’ai ouvert doucement la porte et là j’ai fait pipi sur moi. J’ai compris pourquoi j’avais pas vu le Vilain Monsieur dans le couloir ni dans la placard. Il était chez Maman. Je l’ai reconnu tout de suite, il était tout noir et il attaquait Maman. Mais il était tout nu, Maman aussi et il essayait de lui manger la mounette, comme il devait me faire si je refaisait pipi au lit. Peut être que Maman elle avait fait pipi au lit aussi ? J’ai pas vu ses griffes, mais Maman elle criait, elle devait avoir mal. Je savais pas quoi faire et puis j’ai pensé aux histoires que me raconte Tom, quand les gentils tuent les méchants avec leurs armes. Je suis retournée dans le placard et j’ai pris le fusil. C’était difficile, il était trop grand pour moi, pas comme celui de Tom. Je suis entrée avec dans la chambre et cette fois Maman m’a vue, elle a plus crié et elle allait parler. Le Vilain Monsieur aussi il a arrêté de manger Maman, il s’est tourné vers moi. Mais comme le fusil était trop lourd, je suis tombée avec. Ca à fait un grand « Boum » et ça a sentit comme quand Tom fait exploser ses pétards. La tête du Vilain Monsieur elle a explosée toute rouge. Il est tombé par terre et son sang a fait une grande flaque, pire que quand Stéphane à l’école il s’est cogné contre la porte. En tout cas il fera plus de mal à Maman.
Mais je comprends pas pourquoi elle hurle comme ça, pourtant il la mange plus. J’espère qu’elle n’est pas fâchée parce que j’ai fait pipi sur moi…
17 avril 2006
Nocturne à trois voix
Macha :
Matthieu…Je murmure ton prénom, qui est doux et amer à la fois dans ma bouche. Doux de ta tendresse, de ta gentillesse, et amer de ce je ne sais quoi qui te retiens de te laisser aller avec moi... Notre attirance mutuelle était si évidente, pourquoi avoir tellement mis de temps à m’inviter pour ce week-end ? Je suis à l’hôtel, devant le miroir de la salle de bain, je regarde mon visage, celui d’une femme que l’on dit jolie, et j’essaie de me faire encore plus attirante pour être à toi. Pourtant je ne sens pas cette intimité dont j’ai rêvée, toi et moi seul au monde pour trois jours.
Mélanie :
Tu pensais m’échapper en partant en province avec ta poule…Tu as cru que cela suffirait à mettre fin à notre histoire, me rejeter dans le vide, la nuit de l’oubli ?... Je suis dans la nuit à observer les deux beaux amants au soleil…Je voudrais hurler, mais mes cris se perdraient dans l’espace, sans jamais rencontrer une oreille compatissante.
Tu m’as rejetée, et pourtant, tu te souviens que malgré ce que la catastrophe d’il y a deux ans a fait de moi, nous avons continué à vivre ensemble ? Et tu étais heureux ainsi….
Matthieu :
Par la fenêtre entrouverte, j’observe le paysage…Le cri des oiseaux qui retentit sur la campagne me transporte, il me semble planer comme eux dans ce grand ciel, encore baigné de rouge à l’Ouest. Et Macha se prépare à coté. Ce soir est l’image d’une vie, douce, apaisée, où nous allons enfin nous livrer l’un à l’autre. Le début d’une autre vie, enfin. J’ai laissé l’autre loin, là-bas, ma vie avec Mélanie. J’ai enfin rompu ce qui m’unissait à elle. En fait, tout aurait dû finir il y a deux ans. Je ne veux pas chercher à déterminer à qui en incombe la faute. A elle, à moi ? A nous deux, sans doute. Mais c’est arrivé et c’est contre nature, oui, c’est le mot, contre-nature, que les choses aient continué. C’est vrai pourtant que je me sens coupable. Mais de quoi ? Mélanie, sort de ma vie, suis ton chemin, je suivrai le mien. Et le mien est avec Macha.
Macha :
Es-tu vraiment avec moi, Mathieu ? Je suis sortie de la salle de bain, revêtue de ma nuisette courte et diaphane. Pour la première fois tu apercevais mon corps offert à toi, et toi tu semblais sortir d’un rêve. Tu m’as quand même souri, prise dans tes bras, mais je ne t’ai pas senti plein de désir. Ton esprit semble ailleurs. Est-ce encore à ta femme que tu penses ?
Mélanie :
Je sais que je ne suis plus la même qu’avant, et je ne perçois plus les choses pareilles… J’étais ta compagne, Mathieu, tu m’appelais « mon bel amour », tu te souviens ?... Aujourd’hui je te fais donc horreur, parce que je suis comme le négatif de ce que j’étais ?... J’étais ta femme solaire, mais si tu voyais le monde comme je le vois maintenant, cette brume, cet isolement…Ma place n’est plus prés de toi, n’est-ce pas ? Toi aussi tu voudrais que je m’en aille, là-bas…Là bas où tu n’es pas…
Ce corps que tu serres, ce n’est plus le mien...On dirait que tu ignores ce qu’une femme peut faire par amour et désespoir…
Mathieu :
Ca y est, je la tiens dans mes bras, je caresse doucement Macha, mais j’ai l’impression que nous ne sommes pas seuls…Comme si Elle était là, comme si elle nous observait. Mais non, c’est impossible. Elle ne peut pas être là. J’ai levé les yeux et j’ai vu sa silhouette. Mon Dieu ! Mélanie ?
Macha :
J’ai entendu une femme qui pleurait. Tout près, dans la chambre…Et Mathieu a arrêté ses préliminaires. Mais qui est là ? Je lui ai demandé ce qui se passait. Il avait l’air terrifié. Je l’ai entendu murmurer « Mélanie ». Mais non, voyons, Mathieu, est-ce que tu deviens fou ? Je te serre contre moi, dis-moi ce qui t’arrive. Comment Mélanie pourrait-elle être dans cette chambre ? Tu n’as plus envie de moi ? Mais moi non plus maintenant, l’angoisse me serre le ventre, sans que je sache pourquoi. Peux-tu m’expliquer ce qui se passe ?
Mélanie :
Alors les amoureux, je crois que j’ai interrompu votre tendre tête à tête ?... Je te vois regarder partout, Mathieu…Tu m’as entrevue mais maintenant tu ne me vois plus, hein ?...C’était facile d’après toi, de t’éloigner de chez nous…Mais là où tu es je suis, et on va jouer au chat et à la souris…Cherche mon amour, et explique à ta douce amie que ta femme t’a suivi…Et explique lui aussi que c’est elle qui va payer pour ton infidélité…Pauvre chérie ! Mais sois au moins rassuré sur un point : je n’ai pas le moyen de la faire souffrir comme je souffre.
Matthieu :
Je suis anéanti, elle est là, et je ne sais pas quelles sont ses intentions. Avant…avant que ça n’arrive elle était douce et fragile, mais maintenant…Maintenant, de quoi est-elle capable ? De l’ignorer me terrifie encore plus, parce que sais bien que je ne pourrais rien faire contre elle…Mélanie, je t’en prie, essaie de comprendre que ce n’était plus possible dans ces conditions. Macha ? Où vas-tu ?
Macha :
Je vais prendre une douche, laver mon corps et mon esprit des miasmes morbides qui l’envahissent.
Tout avait commencé comme un beau rêve, un week-end en amoureux avec l’homme qui me plaisait depuis longtemps. Mais avec le soir, l’obscurité s’est faite aussi autour de nous. Maintenant, j’ai peur ! J’ai peur de la nuit qui nous entoure, comme quand j’étais enfant, et de ce qu’elle peut cacher. Je croyais que c’était la seule pensée de Mélanie qui obsédait Mathieu, mais je commence à me dire que sa présence n’est pas que symbolique. Elle est bien là et elle me hait !
Mon Dieu ! La lumière de la salle de bain révèle une forme féminine, en ombre chinoise, juste derrière le rideau de la douche !!!...
Mathieu :
Oui, je sais, elle vivait toujours avec moi, malgré…Malgré ce qu’elle avait fait ! Je ne pouvais pas renoncer à sentir son parfum autour de moi, ni de l’avoir à mes cotés au réveil. Alors quand elle est revenue, j’ai accepté cette situation singulière. Mais avec le temps elle m’est apparue insupportable et mortifère, et quand j’ai rencontré Macha, j’ai vite compris que je devais choisir, entre toi et…La vie !
Mais qu’est ce qu’il se passe à coté ? MACHA ???
Mélanie :
Je regarde ton corps sous le jet et je le trouve moins beau que le mien…Seulement, le mien n’existe plus…Il n’est plus qu’un tas de cendre dans une urne…
Mais l’amour de Mathieu me maintenait avec lui, au-delà de la tombe… Je ne le « hantais » pas, non ! …Par son contact je vivais toujours un peu, même si je n’étais qu’un souffle sur lui, une caresse éthérée, un mot chuchoté à son oreille, c’était encore la vie…Il le savait, et nous étions toujours unis…Jusqu’à ce que tu paraisses, Macha!...Avec ton corps bien vivant qui me vole à lui, qui me chasse vers d’autres sphères dont j’ignore tout…Alors je serai vraiment morte !...
Mais je suis déjà sur toi Macha…Par ta faute, je ne suis déjà plus qu’une forme en creux, dans l’obscurité vide…Ou plutôt l’obscurité n’est plus remplie que par la vengeance d’une morte !
Macha :
J’ai ouvert le rideau mais il n’y avait personne derrière. Pourtant j’aurais juré…Mais quelle est cette ombre qui m’entoure ? La porte est fermée, pourquoi ai-je si froid tout d’un coup ?
Mélanie :
Ta chaleur m’attire, j’aimerais encore avoir une peau douce, comme toi…Tu sens ma caresse ?... Elle est glacée pour toi, n’est-ce pas ?... J’aimerais avoir encore des lèvres pour goûter à nouveau celle de Mathieu… Tu sens mon baiser froid ?... Je suis la fraîcheur de la nuit, la lumière de la lune…Je t’enlace et te parcours comme le vent d’hiver…Pourquoi cries-tu ?...Mon étreinte à moi, tu ne sembles pas l’apprécier...Ton épiderme devient granuleux…Tu comprends ce que c’est que d’être rejetée dans les ténèbres ?
Macha :
J’ai glissé au fond du bac à douche, recroquevillée…L’eau chaude me coule dessus sans me réchauffer. Les attouchements fantomatiques m’engourdissent…Je la vois, comme une ombre penchée sur moi…Je ressens ce qu’elle ressent…Elle me déteste…Et elle souffre… je me sens glisser…Vers là d’où elle vient… Il faut que je lutte…Rester consciente…
J’entends Mathieu surgir, il crie.
Mathieu :
Laisse-la ! Si tu m’aimes laisse-la, je t’en supplie ! Elle n’y est pour rien !
D’accord, Mélanie, tu as gagné, je ne serai à personne d’autre qu’à toi. Alors regarde. Je vais faire comme tu as fait il y a deux ans, par ma faute. Parce que tu croyais que je te délaissais, déjà !
Puisque tu m’interdis la vie avec une autre, je vais m’unir à toi dans la mort. Regarde. C’est une lame de rasoir comme celle là que tu avais utilisée.
Macha :
Non Mathieu, je ne te laisserai pas faire. Il faut croire que tu as détourné son attention, puisqu’elle m’a laissée tranquille. Je réunis toutes mes forces et je me précipite sur toi, nue, glacée. Profitant de ta surprise je t’ai arraché la lame des doigts.
Mélanie, j’étais l’avenir de Mathieu et votre histoire ne permet pas d’avenir, alors c’est à moi de disparaître. Seul doit exister votre amour.
…Je ne me serais jamais crue capable de faire ça, mais c’était si simple ! J’ai entaillé ma gorge. Cette fois je me laisse sombrer... Mon sang jaillit sur le carrelage de la salle de bain, et à mesure qu’il s’écoule… les lumières vacillent…les cris de Mathieu s’atténuent dans ma tête… je vois de plus en plus nettement l’autre femme qui me contemple…Je ne vois plus rien d’autre…
Mélanie :
Tu reposes dans ce lit d’hôpital, Macha. Malgré les poches de sang qui t’alimentent, la frontière entre ton monde et le mien s’amenuise. Je n’ai pas besoin, moi, de surveiller les écrans médicaux, pour sentir que les liens qui enlacent ton corps et ton esprit se relâchent, inexorablement. Derrière tes yeux fermés, tu me vois, n’est-ce pas ?
Ma mort n’a pas supprimé mes sentiments, au contraire, elle les a exacerbés. Je t’ai détestée. Mais tu as versé ton sang comme j’avais versé le mien, pour l’amour du même homme. Moi c’était par désespoir, parce que je croyais qu’il ne m’aimait plus. Toi, c’est pour me laisser la place. Ma haine est devenue compassion, ma compassion respect.
Nos deux sangs versés peuvent-ils se mêler, sceller une alliance ? Je peux te sauver, t’injecter ma force.
Je me glisse contre toi, en toi.
Mathieu :
Mon amour, on m’a enfin autorisé à te voir. Ils ont failli te perdre, m’a dit le médecin…J’ai failli te perdre. Mais tes jours ne sont plus en danger. J’embrasse doucement ton visage. Tes paupières s’ouvrent et je plonge en tes yeux…Et là…
Je retrouve ton regard…
Je retrouve aussi celui de Mélanie…
07 avril 2006
Infection
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR : Le narrateur de l'histoire suivante tient des propos violemment racistes. Je tiens à rappeler que, même si le texte est écrit à la première personne, il faut bien faire la différence entre l'auteur et le personnage. L'auteur, lui, déteste le racisme...
Voila, cette fois ils m’ont eu avec leurs maladies exotiques…L’irruption est apparue sur mes mains, juste après que cette foutue négrillone m’a touchée. Ils étaient quatre ou cinq petits noirs à jouer dans l’entrée de l’immeuble, en y laissant leurs postillons, la trace de leurs mains, de leurs pieds, tous ces miasmes du tiers-monde qui nous envahissent ! Quand j’ai voulu les chasser du hall ils se sont mis à se moquer de moi et m’ont entouré. Ils ont beau avoir trois ou quatre ans, ils se sentent déjà en pays conquis, et l’homme blanc que je suis les fait rire ! Ils chantaient « Monsieur il pas ses gants, Monsieur il a pas ses gants ! »
Hélas ! J’ai toujours mes gants quand je sors mais là il faisait trop chaud. Erreur d’autant plus fatale que l’été les germes se multiplient, j’ai l’impression de les voir grouiller partout, comme grouillent tous ces bronzés vecteurs d’infection, ces cafards qui courent sur les murs, ces pigeons qui chient partout…La guerre bactériologique est déjà commencée, et l’Europe est en train de la perdre ! Enfin bref la petite fille a attrapé mes mains pour tenter de m’entraîner dans une danse tribale, je ai vite retiré mais trop tard…
Je suis un de derniers français de ce bâtiment, les autres sont tous des noirs et des marrons. Il y avait un autre blanc à l’étage au dessus, mais il est mort l’année dernière. D’une hépatite à ce qu’on dit, tu parles, elle a bon dos l’hépatite ! On n’a jamais vraiment su, je parierais plutôt pour une de ces saletés de microbes ramenés dans les valises d’outre méditerranée…
Le lendemain, les plaques sont sorties, ma peau se granulait. Jusqu’à présent j’avais réussi à me protéger au maximum. Depuis que je ne travaille plus, je ne sors pratiquement plus. Quand je suis obligé de la faire, je change de vétements dans le couloir, je ne porte jamais chez moi les affaires amenées dehors. Je ne fais pas de courses dans le quartier, trop de germes qui circulent, avec ces gens-là qui crachent par terre, qui pissent n’importe où, ces gens qui vont aller tripoter la marchandise au supermarché, postillonner sur l’étal du boucher, et bien sûr je ne parle même pas des commerces qui sont de plus en plus tenus par des arabes ! Autant aller directement manger sur le plateau des malades en service infectieux ! Je n’achète que sous cellophane, dans les quartiers français.
J’ai téléphoné au docteur Roger le lendemain, il m’a dit qu’il était surbooké en ce moment et qu’après il partait en vacances, ce connard ! Il m’a proposé son remplaçant, le « Docteur » Benslimane ! Tiens, compte là-dessus pour aller le voir, celui là ! Et comme j’insistais il m’a encore dit que ça ne devait pas être grave, que je me faisais plein de film à propos des microbes, etc… Je connais ce discours, tu parles ! J’avais pas dormi de la nuit, je sentais cette saleté qui me rongeait comme toute cette souillure qui ronge la France, qui nous ramène l’héroïne et le SIDA…Tiens ,le SIDA, ça viens bien d’Afrique, quand même ? Et tous ces médecins pleins aux as avec des noms en « stein » qui veulent nous faire croire que c’est pas si contagieux, que ça se passe que par le sang et le sperme et que c’est pas la faute à ces nègres, ni aux Mouloud et aux Mohamed qui trafiquent dans la cité, ni de tous ces pédés parisiens qu’on voit de plus en plus à la télé…Mensonge, bourrage de crâne, on nous cache les vrais chiffres, la progression de l’infection, et on protège les drogués qui pullulent en semant leurs seringues partout. Alors quand j’entends le ministre qui veut nettoyer les banlieues au Karcher, ce rigolo avec son nom étranger qui sait que causer, je rigole ! C’est pas par l’eau, c’est par le feu qu’il faut purifier tout ça !
Et puis la peau de mes mains à commencé à se desquamer. A défaut d’un vrai toubib, je les ai montrées au pharmacien. Il m’a dit que ça ressemblait à une allergie et sous prétexte que je me suis passé les mains à l’eau de javel après avoir été touché par la négrillone, il en a déduit que ça devait être une allergie à l’eau de javel. Il se fout de moi ! Personne ne se rend compte de la gravité de l’infection.
J’ai de mains de lépreux, ça me dégoûte ! Et eux, ceux qui m’ont contaminés, ils rigolent bien. Les gamins passent leurs journées à gueuler sous mes fenêtres, les adultes mettent à fond leur musique de sauvage, comme un chant de victoire de me savoir atteint !
Mon sang charrie des microbes nègres, je les imagine suivre ma circulation sur des pirogues microscopiques pour attaquer chacune de mes cellules comme autant de villages à brûler, les violer comme autant de femmes blanches, enfantant des tas de petits bâtards qui se multiplieront dans mon corps. Lequel de mes organes va céder en premier ? Mon cœur, mes reins, mon foie ?
Dans quelques temps je ne serai plus qu’une masse retournant à l’informe, un bouillon de culture qui nourrira des milliers de micro-organismes, qui eux-mêmes répandrons l’épidémie !
Mais je ne finirai pas comme ça. L’invasion ne passera pas par moi. Il est minuit et dans l’immeuble, les vermines dorment en famille. Moi, avec des chaînes et des cadenas, j’ai bloqué toutes les issues. J’ai répandu l’essence dans le hall et je sors mes allumettes.
Seul le feu peut éliminer l’infection !
02 avril 2006
Un texte de Fleur: LA PORTE DE SECOURS
Je suis en sécurité.... Je suis en sécurité.... Je suis en sécurité. Il me semble qu'en la répétant sans arret, cette phrase agira comme une formule qui éloignera enfin la Terreur. Jel'ai palpée tellement de fois, la terreur, que je peux vous assurer qu'elle est tout à fait vivante....comme une ennemie qui ne cesserait jamais de me poursuivre. Pourquoi ? Je n'en sais rien ! Peut être pour continuer à exister ? Peut être...Sans moi pour la sentir, pour l'absorber jusqu'à en avoir la nausée, que serait la terreur?? Seulement, avec moi pour nourrir son existence... (Et grassement !) Elle ne risque en aucun cas de changer de crémerie ! ...
J'ai pensé à la mort, et je n'ai pas de mots pour exprimer le bonheur que j'ai pu ressentir en pensant avoir trouvé enfin la porte de secours. Cela n'a duré que quelques secondes. La terreur accrochée telle une sangsue a mon cœur n'a pas apprecié. Elle a aspiré tout mon sang, je suis devenue livide, mon cœur vide s'est emballé et j'ai hurlé de terreur !
J'avais peur de la mort....
La terreur m'a trouvée un soir où voulant échapper aux mains moites de mon père, je me réfugiais sous mon lit. Il ne pouvait m'atteindre, je décidais de rester cachée toute la nuit. Je m'endormis.... et fut réveillée quelques temps après par des chatouillements au niveau de ma tete. Je mis la main dans mes cheveux et senti une grosse carapace pleine de pattes qui s'entortillaient dans mes boucles. Je frappais frénétiquement de mes petites mains ma tête mais les pattes dentelées de la bestiole étaient coincées dans mes cheveux. J'entendais le crissement de ses élytres qui me vrillaient les oreilles. Je crus devenir folle. Je sortis de sous mon lit et parti en courant et hurlant dans les bras de mon père pour qu'il m'enlève ce monstre. Il l'enleva. Un énorme cafard qui suintait ses entrailles s'agitait spasmodiquement...Je vomis ma terreur.... Et la ravalais lorsque les doigts moites de mon père m'eurent consolée.
Je n'ai plus supporté les cafards depuis ce jour là, ni les mains moites...Je portais des gants et ne serraient les mains qu'avec ceux ci.
....J'appris plus tard en e de biologie la vie palpitante des virus et autres microbes.
C'était plus que je n'en pouvais supporter. De véritables cafards miniatures qui s'infiltraient dans mon corps à mon insu !!! Je décidais de porter un masque...jour et nuit. Mes parents et tous mes amis me trouvaient de plus en plus bizarre, mais c'était eux qui devenaient inquietants. Ils me regardaient avec les yeux de la terreur...je voyais bien qu'elle s'était infiltrée chez tous ceux qui me côtoyaient simplement pour mieux m'atteindre. Je décidais de m'enfermer à clef dans ma chambre et obligeais mon père à laisser devant celle ci de quoi me nourrir. Je me sentais de nouveau en securité, seule, sans cafards, ni mains moites, ni microbes, ni la terreur que je lisais au fond des yeux des autres. C'est au plus profond de la nuit que je l'ai sentie de nouveau...Elle m'enserra le cœur pour en extraire mon jus vital. Je me suis débattue, et j'ai hurlé en suppliant qu'on m'ouvre vite cette porte qui me tenait prisonnière . J'avais perdu la clef.... Je ne supportais plus d'être enfermée. J'ai ouvert la fenêtre. Fallait que je m'échappe, mais ne voulais pas sauter.j'avais peur de mourir, alors je me mis à hurler de toutes mes forces espérant que ce vacarme dissuade la terreuret la fasse fuir loin ! Très loin de moi !
Ils enfoncèrent la porte de ma chambre, et se ruèrent sur moi, m'enroulant dans un drap blanc pour que je ne puisse plus bouger.
-Ne vous inquiétez plus mademoiselle ! C'est pour votre bien, nous allons vous emmener dans un Hôpital et vous soigner.
-Je ne suis pas malade !!! Je vaisIls très bien ! Laissez-moi tranquille, c'est vous qui êtes possédés ! Vous ne sentez pas la terreur en vous ?? Vous la transpirez des yeux !
-Calmez-vous ! Ça va aller.
La terreur était là, ricannant de ma peur et de mes dérisoires efforts pour la fuir. Je vis de nouveau pointer une porte de secours. Celle ci n'était pas une porte de sortie, mais d'entrée. Je me réfugiais dans le seul endroit qui me restait.... A l'intérieur de moi. Au plus profond. La porte s'est scellée après mon entrée, je ne pouvais plus faire marche arrière et c'était tant mieux. J'ai aussi clos les fenêtres de mon être, tournés tous mes sens vers l'intérieur. Je m'étais enfermée en moi, comme en une coquille hermétique, loin des dangers du dehors.
Repliée en position fœtale, il y avait bien longtemps que je ne m'étais sentie aussi sereine et lègère. Tout est calme autour de moi...plus de voix, plus de visages, plus de terreur. Je répète ma phrase comme une incantation, comme une supplication. Je suis en sécurité... Je suis en sécurité... Je suis en sécurité.......
Parce que si elle retrouve le chemin jusqu'à moi....
23 mars 2006
Abandonné
Il est parti et je tourne en rond dans ce pavillon qui abritait notre vie . Pourquoi m’a-t-Il laissé comme ça ? Je croyais qu’il m’aimait. Je n’existait que pour Lui, Son corps contre le mien, Ses caresses. Peut importe notre isolement dans cette maison. C’était notre univers. A la fin nous n’avions plus aucun contact avec l’extérieur. Mais nous n’en avions pas besoin. Il y avait Lui, il y avait moi. Notre amour était au dessus de tout. Depuis longtemps je vivais avec Lui. Quand ça a commencé Il était déjà un vieil homme et moi j’était tout jeune.
Il est parti, il m’a laissé tout seul et j’ai faim. J’ai déjà fini tout ce qu’il y avait dans les placards. Il reste encore la viande dans la cuisine. Je vais l’entamer.
Finalement, Son amour n’était-il qu’illusoire ? Pourtant cette intimité, cette fusion…Je repense à nos jeux, tendres combats qui se terminaient à chaque fois par tant d’effusions…Je croyais que c’était cela, l’amour ! Mais il y a eu les autres…ceux qui trouvaient notre relation contre-nature. Sa fille, par exemple ! Elle aurait aimé qu’Il revive avec une autre femme, après la perte de la sienne . Elle considérait qu’avec moi ce n’était pas normal. Qu’est ce qu’elle pouvait bien y comprendre ?
Je savais qu’elle ne m’aimait pas et elle sentait bien que je ne l’aimait pas. Elle avait peur de moi. Je l’ai entendu Lui dire « Il me regarde bizarrement, tu devrais te méfier de lui, il a l’air fou… » Elle me trouvait fou ? Que veux dire « fou » pour elle ? Mais c’est elle qui avait de bonnes raisons de se méfier de moi. C’est vrai, je l’aurais bien égorgée pour la punir de vouloir nous séparer.
Et ses enfants ! Ils étaient déjà aussi mauvais qu’elle. Ils disaient que j’avais l’air d’un monstre… Eux aussi avaient peur. Alors moi je m’amusait à les effrayer encore plus. Dans le fond elle a bien fait de ne plus les amener ! j’aurais fini par leur faire du mal, j’aurais pris plaisir à déchirer leurs petits corps tendres et on me l’aurait fait payer très cher…tout ça parce que nous étions entourés d’ennemis ! Oui, il y avait les voisins aussi. Eux non plus ne me supportaient pas. « Ca ne peu plus durer, lui ont ils dit. On est pas tranquille en le voyant, il n’est pas normal. Un jour il va faire quelque chose de grave »…Je les détestait aussi !
Je tourne toujours, la faim me tenaille à nouveau. La viande traîne à l’air depuis plusieurs jours, elle a de plus en plus mauvais goût mais je suis obligé de la manger pour survivre…
Je vois mon reflet dans la glace. Non, je ne leur ressemble pas, je ne suis pas beau, je pue sans doute. Mais Lui m’acceptait comme je suis.
Et comme sa chère fille n’a pas pu Le convaincre de se débarrasser de moi, elle n’est plus revenue Le voir. Il m’a dit qu’Il ne regrettait rien, qu’à choisir c’est moi qu’Il préférait. Notre vie a continuée en reclus. Plus de visites.
Malgré tout je sentais qu’Il était triste et de temps en temps Il me battait, sans vraie raison. Mais malgré la force de ma jeunesse, je le laissais me frapper sans me défendre. Je l’aimais trop. Quand l’orage était passé Il me prenais dans ses bras et c’était à nouveau très tendre. Je ne pouvais pas Lui en vouloir.
Il m’enfermait aussi dans la cave, pour me punir. Et j’attendais en pleurant qu’Il veuille bien me libérer.
Maintenant, Il est parti en me laissant seul dans cette maison. Les gestes tout simples qu’Il accomplissait, je ne peux les faire, moi, Il le savait pourtant bien ! Quelquefois je me laisse aller à la douleur et je hurle, mais personne ne viens.
J’ai vomi toute la viande, elle n’est plus mangeable…Quelqu’un viendra-t-il mettre fin à mon supplice, ou sera-ce la mort par inanition qui le fera ?
Découverte macabre dans un pavillon de banlieue.
Alertés par les voisins qui entendaient hurler son chien depuis plusieurs jours, les pompiers ont découvert le corps sans vie de Joseph X…78 ans, retraité, gisant dans la cuisine de son pavillon. Vraisemblablement victime d’une crise cardiaque, L’homme ne recevait aucune visite et n’avait plus de contact avec son voisinage. Le chien, affamé, avait partiellement dévoré le cadavre de son maître pour se nourrir.
15 mars 2006
Johanne
Un éclair…puis la nuit! - Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
Charles Baudelaire « A une passante ».
Il y a des jours où la balance du Destin, cette instance devant laquelle disaient les anciens, même les dieux s’inclinaient, penche en notre faveur. Nous croyons entendre retentir un coup de gong céleste, lorsque brusquement une porte s’ouvre dans notre quotidien. A nous alors de nous y engouffrer, car nul ne sait quand ce genre d’opportunité se représentera.
Ce furent là les pensées qui se bousculaient dans la tête d’Herbert en reconnaissant Johanne, juste devant lui à la caisse de la FNAC. Oui, c’était bien elle, avec ses longs cheveux roux ondulés, sa peau laiteuse piquetée de taches de son qui n’entamait pas sa beauté, bien au contraire. Vêtue simplement, jean blanc et petit haut rouge, pas les tenues extravagantes qu’elle portait à leur première rencontre et avec lesquelles il l’avait revue après. Mais après, elle était devenue insaisissable. En fait, c’était la vraie Johanne, celle d’il y avait cinq ans, avant qu’elle ne soit coiffée par Machin-chose et maquillée par Bidule. Encore plus naturelle, puisqu’elle avait même renoncé à s’habiller comme une meneuse de revue.
Surtout ne pas l’effaroucher. Elle ne se souvenait vraisemblablement pas de lui, le bref regard qu’elle avait jeté sur l’homme qui la suivait dans la file d’attente n’avait eu l’air de ne provoquer aucune émotion. Dans le fond, ils ne s’étaient parlés que deux ou trois heures il y avait déjà longtemps. Ne pas la brusquer. Comment l’aborder ? Attendre qu’elle soit sortie ? Il devait passer à la caisse, lui aussi, régler ses CD et entre temps, elle aurait disparu dans la foule du forum ou dans le métro. Alors ? laisser là ses achats, la rattraper ?
Les forces mystérieuses qui nous guident lui donnèrent aussitôt la solution. Elle payait en carte bleue et il était bien placé pour jeter discrètement un coup d’œil sur l’intitulé. Mlle Smartel Coralie. C’était tout ce qu’il lui fallait. Elle lui avait bien dit que Johanne n’était que son surnom. Mais Coralie était très joli aussi. Il lui allait bien. Coralie. Corail. Beauté écarlate comme sa crinière. Il la laissa sereinement repartir, paya ses disques. Sa bonne étoile lui avait suffisamment fait de signes, il savait qu’elle ne serait pas sur liste rouge.
Effectivement, lorsque rentré dans son studio il consulta fébrilement le minitel, son nom apparu d’emblée. Coralie Smartel, rue de l’Abbé-Groult. Et son numéro de téléphone.
- Allo ?
- Allo Johanne ? C’est Herbert. Vous vous souvenez, il y a cinq ans, au Pirate-Café ?
- Vous faites erreur.
- Ne raccrochez pas !
Il enchaîna sans interruption les mots. C’était lui, ce soir-là, ils avaient tous les deux un gros coup de blues et étaient un peu gris. La conversation s’était simplement engagée ; il avait mis « Take my breath away » sur le juke-box et s’était demandé si la chanson existait avant le film « Top gun ». Elle pensait que oui. Rapidement, elle lui avait raconté son enfance, ses placements en foyer DDASS, ses fugues, l’errance, les périodes de boulimie où elle se faisait vomir après s’être remplie. Elle travaillait chez un photographe, mais reconnaissait avoir fait un temps du peep-show. L’homme avec qui elle vivait lui avait permis de refaire surface, mais elle ne savait plus si sa vie était avec lui. Elle en doutait. Il était absent cette semaine et la laissait faire un bilan.
- Arrêtez, s’il vous plait. Johanne, c’est celle de la télé ? On m’a déjà dit que je lui ressemblait, mais…comment avez- vous eu mon numéro ?
Il lui expliqua.
- Mais c’est fou ! De quel droit vous immiscez -vous dans ma vie privée ? Je ne suis pas Johanne. Point. Laissez moi tranquille.
Elle coupa la communication.
Ils s’étaient sentis très proches l’un de l’autre, cette fameuse soirée. Un tête à tête tendre où chacun s’était épanché sans défense, comme s’ils ne devaient plus se revoir. Ils ne s’étaient plus revus, d’ailleurs. Il n’avait personne à l’époque (aujourd’hui non plus), mais à aucun moment, ce soir là, il n’avait pensé « sexe» avec elle. Ils s’étaient quittés gentiment, un sourire, une bise. Il avait beaucoup songé à cette rencontre sans suite, comme à un rendez-vous manqué avec le bonheur. Si seulement il avait pris ses coordonnées…
Presque deux ans après, il la vit soudain réapparaître sur les écrans de télé de la France entière, candidate plébiscitée la plus émouvante par les téléspectateurs du « jeu d’une vie ». Il s’agissait d’un « divertissement » très controversé à l’époque où les candidats devaient raconter leur existence, dans des détails souvent très intimes. Lui en connaissait déjà une bonne partie. Il s’était pris à rêver qu’elle rapporterait sa discussion avec un inconnu au Pirate-café, mais elle n’y fit pas allusion. Ce n’était pas plus mal. Un secret entre eux. Elle avait quitté son ami, recherchait toujours le grand amour.
Le public aimant les histoires de « Cosette », elle fut la reine des médias après sa victoire. Invitée de toutes les émissions, elle tourna plusieurs pubs, fit un triomphe à Cannes à l’occasion du festival, parraina le téléthon. Pas un journal « people » qui ne fasse sa couverture sur l’enfance malheureuse de la gagnante.
Herbert lui avait laissé plusieurs messages sur son site Internet, auquel elle n’avait jamais répondu. Le serveur précisait bien que Johanne recevait des centaines de mails et réclamait de l’indulgence.
L’effet Johanne dura environ dix-huit mois, puis s’amenuisa. Elle tint une rubrique quelques temps dans un magazine pour adolescentes, ensuite plus rien. La rumeur de sa mort par overdose ayant couru, elle eut droit à une brève interview de démenti d’une demi page dans Voici. Elle pouvait maintenant se promener à la FNAC sans que personne ne la remarque. Peut-être s’était elle au moins enrichie durant ses heures de gloire, peut être avait elle tout dilapidé. Mais elle devait être bien amère d’être tombée dans l’oubli si vite.
Oui, bien amère.
Il rappela quelques jours plus tard. Il désirait s’excuser de la façon peu correcte par laquelle il l’avait contactée. Il ne souhaitait pas du tout l’importuner, qu’elle ne le juge pas durement. Elle lui répondit avec une politesse glacée qu’elle n’avait pas apprécié le procédé utilisé, mais qu’elle acceptait ses excuses. Il s’était trompé de personne, voila tout. Elle considérait que l’incident était clos.
Il ne l’était pas.
Pendant plusieurs jours, Herbert fit semblant d’attendre le bus en face de son immeuble. Un soir enfin il la vit rentrer, marchant à vive allure, vêtue d’une robe bleue assez stricte, un épais dossier sous le bras. Il l’accosta, se présenta.
- Encore vous ? Et devant chez moi, carrément ! Je vais appeler les flics, maintenant !
Sa main plongea dans son sac, y saisissant, l’homme l’avait compris, une bombe d’auto-défense. Elle laissa tomber son dossier pour sortit son portable de l’autre main. Herbert ramassa le dossier, écarta ses bras du corps dans une mimique de non-agression.
- Je vous en prie. Vous n’avez rien à craindre de moi. Voilà je…vous ai pris pour une autre, c’est vrai, et ensuite j’ai eu envie de vous revoir, vous connaître un peu. Je ne suis pas très adroit, je n’ai pas su vous aborder à la FNAC, mais je ne suis pas un dingue. J’aimerais boire un verre avec vous, dans un café bondé de monde, en face du commissariat si vous voulez ou en présence de dix de vos amis rugbymen, si vous en avez.
Lorsqu’ils en reparlèrent, plus tard, elle tenta de lui expliquer pourquoi, contre toute attente, elle avait accepté l’invitation. Elle avait eu très peur, persuadée être tombée sur un malade, puis s’était vite rendue compte que ce n’était pas le cas. C’était un timide, avec une manière un peu spéciale de créer des liens, mais plutôt bien de sa personne, avec de l’humour, chose qu’elle aimait chez un homme. Elle s’était soudain sentie coupable de sa réaction trop violente.
Il ne fit aucune allusion à Johanne pendant leur conversation, elle même se contentant de lui dire que sa vie n’avait rien à voir avec celle de l’étoile filante médiatique. Elle venait d’une famille petite bourgeoise sans histoire, avait fait des études, était cadre bancaire, actuellement sans relation stable. Lui était informaticien, travaillant dans la hot line. Elle aimait son métier et avait d’autres passions, l’art par exemple. Il s’intéressait pour sa part aux civilisations antiques, allant souvent dans les musées. Ils se donnèrent rendez-vous au Louvre, pour visiter les salles égyptiennes et grecques. Grâce à son érudition, elle apprit beaucoup sur le symbolisme de ces œuvres anciennes. Un mois après, il s’installait dans l’appartement de Coralie, plus confortable que son studio. Ce furent alors six mois de bonheur sans voile.
Un jour, ils parlaient tendrement après l’amour, lorsque Herbert lui dit doucement ;
- Johanne, Je comprend bien que tu ne veuilles plus entendre parler de cet épisode à la télé, mais pourquoi t’inventer un passé, une famille imaginaire ?
Les yeux bleu-verts de Coralie s’emplirent de détresse
- Herbert , dit moi que ce n’est pas vrai ! Tu penses toujours que je suis Johanne ?
Il lui prit les deux mains, les pressant contre ses lèvres, sachant que ce geste la faisait fondre.
- Mon amour ! Johanne, tu me l’avais dit il y a six ans, est le prénom que tu avais choisi à quinze ans par refus de celui que t’avaient donné tes parents quasi inconnus. Et puis tu a été Johanne pour des milliers de fans. qui t’ont appelé « la petite fiancée de la France» et t’ont laissé tombé aussi vite qu’ils t’ont aimé. Ils se sont tous appropriés ton histoire. J’ai bien compris que tu ne supportais plus cette identité exposée partout ; tu ne voulais plus être le citron qu’on jette quand on en a tiré tous le jus. Alors j’ai respecté, j’ai accepté ce nouveau personnage. Mais peut-être qu’aujourd’hui tu peux supporter la réalité ?
Elle fut mutique et pensive toute la soirée. Herbert se dit que ses paroles faisaient sans doute leurs chemin en elle. Le lendemain elle était comme d’habitude, ne fit pas mention de l’incident. Mais à la fin de la semaine elle lui annonça qu’elle voulait lui présenter ses parents.
Mr et Mme Smartel étaient des gens d’un certain age, un peu guindés mais chaleureux. Ils furent enchantés de recevoir Herbert, son coté introverti semblait plutôt les rassurer. La journée fut agréable. De retour à la maison, Coralie lui demanda s’il croyait encore qu’elle s’était inventée une famille.
- Je crois surtout que tu considères ta famille nourricière, ceux qui t’ont adoptée, comme tes vrais parents, ce qui est bien naturel. Ca ne fait pas de toi une autre.
Il vit des larmes jaillir des yeux de son amie.
- Mais ce n’est rien. Moi je m’en fichais bien de la petite fiancée de la France. Celle que j’ai toujours aimée, c’est la Johanne du Pirate-café. Tu peux être qui tu veux, je ne t’embêterais plus avec ça.
- Je voudrais surtout que tu aimes celle que je suis, pas ton phantasme, répondit-elle entre deux sanglots.
Ce fut elle, ensuite, qui chercha à faire valoir son point de vue. Mais aucun argument ne pouvait ébranler la certitude d’Herbert. « Elle a beaucoup souffert, se disait-il, je veux bien entrer dans son jeu toute ma vie, mais si elle m’interroge, je témoignerais de ma vérité. C’est comme ça que je peux l’aider ».
Elle souhaita qu’il consulte un psychiatre. Le docteur Obert, une élégante dame d’une cinquantaine d’année lui demanda ce qu’il pensait des déclarations de sa compagne selon lesquelles il délirait en la prenant pour Johanne.
- Connaissez vous le passé de Mlle Coralie Smartel ? interrogea calmement Herbert. Pourriez vous affirmer avec certitude qu’elle n’est pas celle que je dis ?
- Non, mais vous ne pouvez pas non plus me prouver le contraire.
- Nous sommes donc à égalité.
Le jeune homme se découvrit un talent inconnu pour la joute oratoire. Ses arguments faisaient mouche, comme dans un tennis verbal.
- Vous l’avez bien vue à la télé, non ? vous ne la reconnaissez pas ?
- Hé bien, j’ai peu regardé ces émissions là et puis elle changeait souvent de coiffure, de vêtements, de maquillage. C’est vrai qu’il y a une ressemblance. Ceci dit…
La pauvre madame Obert s’était laissé complètement embrouiller.
- Pourquoi avez vous accepté de venir me voir ?
- J’ai pensé que ça pourrait l’aider.
Le médecin bredouilla encore quelques mots et leur demanda de reprendre rendez-vous s’ils le souhaitaient.
Il avait gagné.
Un soir, à son retour du travail, Coralie n’était plus là. Juste un mot où elle lui apprenait que les démarches étaient faites pour un glissement de bail à son nom. Il lui suffisait de passer à l’agence pour signer. Quand à elle, il ne devait pas chercher à la revoir. Elle avait obtenu une mutation.
Il ne fut que moyennement perturbé. Ha! c’était de sa faute, avec son insistance à lui faire admettre une vérité qu’elle refusait. Mais le destin les avait réunis et rien ne pouvait aller contre. Quelques explications arrangeraient tout. Il ne ferait plus jamais référence à Johanne. Elle serait tout simplement Coralie, puisqu’elle préférait. D’abord savoir où elle était. Pour un informaticien doué comme lui, ce ne serait pas un problème de pénétrer des fichiers confidentiels. Son numéro de compte suffirait à obtenir sa nouvelle adresse.
Alors qu’il saisissait son agenda, le téléphone sonna.
Coralie ?
- Allo Herbert ? dit une voix de femme, mais pas la sienne.
- Oui, qui êtes vous ?
- Mon nom c’est Christie. Mais vous me connaissez sous celui de Johanne.
- Johanne ?
- C’est bien moi. J’ai eu un mal fou à vous retrouver, vous aviez changé d’adresse. Herbert, ma célébrité m’avait monté à la tête. Je fréquentais la jet-set, des hommes riches et puissants, cet inconnu rencontré au Pirate-café ne m’intéressait plus. Depuis j’ai atterri, j’ai relu vos E-mails. Les autres ne me voyaient que comme le dernier gadget à la mode, une image de pub. Vous seul m’avez aimé pour moi-même. J’ai honte, mais voulez-vous encore de moi ? peut-on se revoir?
Herbert éclata de rire.
- Ne vous fatiguez pas, je suis avec la vraie Johanne depuis un an.
Il raccrocha. Une mythomane avait piraté le site de Johanne et lu son courrier. C’était si facile. Il se concentra sur l’ordinateur, cherchant à contourner les codes du réseau bancaire.
La sonnerie du Téléphone retentit à nouveau.
Cette fois, était-ce elle ?
- Herbert ! écoutez-moi !…
Il reposa le combiné.
Ho non !
Cette folle n’allait quand même pas le harceler ?…
14 février 2006
Un texte de Fleur: LA MORT BLANCHE
Une boule...une boule faite d'un enchevêtrement de corps vivants,tous identiques...blanc laiteux..
Des bras et des jambes d'une longueur invraisemblables,très utiles pour pouvoir s'accrocher les uns aux autres...très utile pour s'enfoncer profondément et définitivement dans la chair chaude,humide et encore palpitante de vie, de la cible nourricière.
Pas une seule partie de leur corps lisses qui ne soit en contact avec le corps de celui qui se trouve a coté,au dessus,au dessous,devant ou derrière lui..
Subtil réseau qui permet le développement de la boule..chacun nourrissant l'autre par l'intermédiaire de ses attaches.
Pas de vie individuelle..sauf pour "l'Élu"..qu'on ne connaît pas encore et qui aura comme mission d'aller coloniser,sucer,aspirer,se multiplier a l'infini,j'usqu'a tuer inexorablement une autre cible.
Une vie sociale démoniaque dont le seul but est la survie de la boule,le plus longtemps possible,au dépens de la vie jeune et pratiquement sans défense qu'elle vampirise.
La Vie essayait bien de se défendre! les soldats a son service se démenaient..se sacrifiaient..en vain.
Une puissance supérieure avait même envoyé des renforts!..des milliers de soldats kamikazes,bourrés d'explosifs et d'armes chimiques redoutables!
Oh!...ils avaient bien reussi a affaiblir la boule..tuant quelques individus..et la Vie reprenait espoir..Elle se sentait mieux..Elle avait même décidé d'améliorer sa qualité de vie.Elle vivrait moins dangereusement d'orenavant..plus de paradis artificiels!!!..et..Elle mangerait BIO!!..moins de boulot..moins de stress..ça devais marcher!..ça allait marcher!!! Elle en était sure..Le "bien" triomphe du "mal"..et elle était le "bien"...Elle ne serait plus une cible idéale pour la mort blanche qui rodait..
Dérisoire Illusion...
La boule avait été affaiblie..elle n'aimait pas ça..
Les puissances supérieures se reposaient sur leurs Lauriers..Normal!!
La guerre chimique est imparable disaient-ils!
Nos soldats spécifiquement formés pour ce genre de guerre sont l'élite!!..la creme des crèmes..rien ne leur résiste..
Ils se sont sacrifiés pour vous!..vous devez en retour sacrifier ce sein qui est devenu votre pire ennemi..et qui cache peut etre encore..profondément tapi dans sa chair un etre blanc laiteux en hibernation..
Vous comprenez Madame??...un seul etre suffit...un seul...
.Un sein ..ce n'est rien!!..on peut vivre sans..arrêtez de pleurnicher!..je vous offre la Vie...
Bien sur..je m'en remets a vous..merci Gourou...
La mort blanche avait changé de tactique..il fallait former un etre.."L'Élu"..celui qui partirait,abandonnant ses frères,a la recherche d'un coin sombre..accueillant,pour y fonder une nouvelle société sans scrupules,pillant et détruisant cette terre vierge jusqu'a la laisser vide..stérile et..sans Vie...
La boule avait été arrachée..toujours accrochée au morceau de chair qui la nourrissait.
Elle avait fini sa vie dans un bocal de formol avec d'autre boules malchanceuses..mais peu importait..
Elles avait toutes formé des Elus..qui gonflés du patrimoine génétique de la boule s'étaient sournoisement faufilés dans la circulation sanguine..se laissant porter loin..très loin..là où la nourriture était abondante...là ..dans ce nid accueillant..où la vie donnait la vie...là..où la vie en abritait déjà une autre...










