lux umbra

08 avril 2012

Gina

gina11

 

 

La maison m’avait séduit d’emblée. Ce n’était certes pas un palais, juste un ancien pavillon à quelques kilomètres de Paris, avec deux chambres à l’étage, un salon et une cuisine en bas, un petit jardin. J’avais décidé de fuir la capitale, fuir ce milieu artistique où j’avais rencontré Eléonore et que nous fréquentions ensemble. Pour pouvoir vivre le deuil de notre relation (et j’ignorais si ce deuil était possible à faire) j’aspirais à une période de solitude, loin des pique-assiette et beaux-parleurs qui nous avaient envahis toutes ces années. Je voulais me consacrer à la peinture, retrouver l’inspiration que je cherchais désormais comme on cherche le sommeil : l’effort pour la trouver ne faisait que la faire fuir. Depuis notre rupture, j’avais de vagues idées de tableaux, mais à chaque tentative de les matérialiser elles s’évanouissaient au bout de deux ou trois coups de pinceau.

 

Ce pavillon me semblait à mon image : dans un état d’abandon, attendant sa restauration. Si le gros œuvre n’avait guère souffert, l’humidité avait décoré les murs de larges taches de dégradés gris et noir, souillé et décollé le papier peint par endroits. Quelques travaux de peinture et de tapisseries y remédieraient vite, puis, en hiver, le poêle massif assainiraitl’intérieur. Cependant, dès que mon esprit cessait d’être occupé par des activités manuelles, l’image d’Eléonore s’y imposait comme celle de sa seringue à un morphinomane. Je ne supportais plus l’appartement de Paris à cause du souvenir de notre bonheur qui y était lié, mais cette maison dans la campagne m’apparaissait finalement froide, de par son absence. Bien vite je dus constater que le changement de lieu de vie ne me donnait pas plus d’envolée artistique. Les feuilles rageusement déchirées s’accumulaient, portant quelques croquis inachevés. Je me heurtais toujours au même vide, celui de ma vie sans Eléonore. Rien ne venait.

 

Etait-elle ma muse ? Elle n’avait jamais compris mon art, mais la côtoyer me donnait ce que j’avais baptisé « Le Royaume », la sensation soudaine de m’abstraire du quotidien et qu’une porte s’ouvrit vers le haut, vers des plans supérieurs dont je fixais la vision sur ma toile : visages et corps angéliques,paysages d’au-delà…C’était précisément ce « Royaume » qu’elle me reprochait : « Tu es à côté de moi mais pas avec moi ». Je la soupçonnais même d’en venir à détester ma peinture qui m’éloignait d’elle. Et pourtant sans elle, j’étais sec !

 

Comme un homme qui se débat dans les sables mouvants, je m’enfonçais dans les eaux noires de la mélancolie. Plus je remuais et plus je m’enlisais. Lors d’un voyage au Mont Saint Michel, j’avais appris que pour sortir des sables mouvants il faut se coucher et rouler sur le coté…Mais comment rouler sur le coté ?

 

Mes nuits étaient désormais hachées. J’avais pris l’habitude de me relever, de venir m’asseoir au salon et de me verser quelques verres de fine, mais l’alcool ne donne pas d’inspiration. Une nuit, la pendule indiquait trois heures et j’étais installé sur le sofa, face à un mur marqué d’une large tâche d’humidité.

 

« Le mur »

 

Ce mot me tira un sourire amer, tant il m’évoquait le mur dressé entre mon art et moi. Je restais là, sans force et sans désir, à contempler vaguement la tache, laissant mes pensées vagabonder…Le phénomène qui suivit ne m’était en vérité pas inconnu : je me souvenais bien, enfant, de mes rêveries devant la forme des nuages ou les veines du bois. J’y apercevais toutes sortes de figures et paysages. Dans l’état de déréliction où je me trouvais alors, mon esprit se mit comme de lui-même à se livrer aux mêmes associations : sans que ma volonté y participe, les zones sombres et claires de la tache semblèrent s’organiser en un visage de femme qui m’apparut soudain très nettement. Il était d’un ovale parfait, encadré par de longs cheveux noirs ondulés. Je pouvais détailler les yeux en amandes, la bouche pulpeuse et le nez fin. Et de ce portrait comme magiquement surgit émanait un air altier, l’air d’une princesse issue d’un mystérieux passé. Jamais, dans les nuages ou les motifs du bois je n’avais vu une image aussi claire, comme un tableau depuis toujours peint sur mon mur et devant lequel je serais passétous les jours sans le voir. Je distinguais la douce courbe des épaules de la femme et même, derrière elle, un paysage d’arbres autour d’un lac tranquille.

 

Je saisis fébrilement mes crayons, craignant que l’image ne disparaisse dés que je m’enfus détourné. Mais elle était toujours là. Je la reproduisis alors soigneusement, comme un copiste devant un modèle. Lorsque je l’achevais, la lumière du jour filtrait à travers les persiennes et le chant des oiseaux retentissait dehors. Pour la première fois depuis qu’Eléonore était sortie de ma vie, je venais d’achever un portrait. Sur ma feuille s’était matérialisée une femme à la beauté hautaine, qui aurait pu représenterLa Reine de Saba, ou une patricienne romaine. Epuisé, je me couchais et dormis d’un sommeil ininterrompu, la joie au cœur : je renaissais à mon art !

 

A mon réveil, vers deux heures de l’après midi, je considérais le portrait que j’avais tracé, mais lorsque je voulu revoir le visage sur le mur, je ne le vis plus. Il est vrai que la différence d’éclairage, l’heure de la journée, la disposition de celui qui regarde, font apparaître dans la même tache une configuration différente.Etrangement, je ne percevais plus la femme, mais seulement le lac devant lequel elle se tenait. Le système nerveux, le cerveau, produisent des illusions selon des modalités que nos scientifiques n’ont pas fini d’explorer, me dis-je. Bien que le décor du lac ne fût pas aussi étonnant que ma vision de la veille, je m’apprêtais à en tirer un croquis, lorsque mon attention fut attirée par la tenture qui couvrait le mur et cachait la porte, à ma gauche. La lumière du jour jouant sur les caprices du tissu, je vis dans les replis l’apparence d’arbres, et entre eux des animaux issus d’un bestiaire de rêve : chimères, hybrides de mammifères et d’insectes, un cheval au buste de femme, un cerf ailé…Je les dessinais à leur tour, puis la faim se faisant sentir je décidais d’aller prendre une collation à une auberge proche.

 

Lorsque je revins, le jour baissait et j’allumais la lampe. Les ombres s’étendirent dans la pièce et je regardais à nouveau la tenture. La source différente de lumière y faisait apparaître, à la place du rideau d’arbres, la série de colonnes d’un mystérieux temple. Nonchalamment appuyée contre l’une d’elle, surgit une silhouette, celle d’une femme de haute taille, aux longs cheveux. Ce n’était qu’une ombre chinoise mais je discernais sans peine la forme de son corps, qui semblait couvert de voiles légers. Je la reconnus d’emblée : c’était la même créature aristocratique dont le visage s’était formé dans la tache murale. Cette fois je pouvais la dessiner en pied, complétant son absence de traits avec le portrait que j’en avaisréalisé. Je baignais dans « Le Royaume » avec une intensité que je n’avais jamais atteint durant ma liaison avec Eléonore.

 

Etrange rêve éveillé que cette femme qui surgissait à nouveau ! J’aurais été moins étonné si elle avait ressemblé à mon ancienne maitresse. Mais de quel recoin obscur de mon âme venaient ce visage et cette allure particulière quiétaient si étrangers à Eléonore? Et puis j’écartais ces interrogations, me disant que je n’avais jamais cherché à comprendre le mystère de mon inspiration. C’est la lumière de l’intuition qui la révèle, celle de la raison la fait disparaître comme les étoiles face au soleil. Je décidais plutôt de m’exercer à extraire de nouvelles visions de ce qui m’entourait dans cette maison. Et en fait, elles venaient désormais sans effort : dans les nœuds et les veines du plancher je voyais distinctement des plantes et des fleurs aux formes fantastiques. Chaque tache, chaque déchirure du papier peint était pour moi un animal ou un végétal de délire.

 

Plus tard dans la soirée,la Dame était à nouveau présente sur le mur. Je notais quelques différences avec le premier dessin réalisé : sa tête était plus inclinée, son cou s’ornait de plusieurs rangs de perles et de lourdes boucles pendaient à ses oreilles. Ses yeux soulignés de traits noirs avaient un regard encore plus intense, et comme, fasciné, j’observais ces nouveaux détails, il me sembla que sa bouche s’épanouissait en sourire…Son air de princesse hautaine s’adoucit. Je vis distinctement ses lèvres bouger tandis qu’une voix claire résonnait à mes oreilles :

 

« - Je m’appelle Gina »

 

J’ouvris brusquement les yeux. Je m’étais assoupi dans le fauteuil, en face du mur. L’illusion dans la tache d’humidité était bien là,mais toujours immobile et muette. Pourtant j’avais du mal à considérerce que je venais de vivre comme un simple rêve. J’inscrivis « Gina » en bas du portrait. Etait-ce le prénom italien, ou devais-je comprendre « Djinna », le féminin de « Djinn », ces êtres surnaturels des légendes arabes ?

 

Je pris mes pinceaux et commençais à réaliser des tableaux à l’huile à partir de mes différents croquis, m’appliquant particulièrement à la représentation de Gina. Saisi par une fièvre de création, je ne me souciais plus de l’heure ou du jour, je peignais sans interruption. Toutes ces images m’apparaissaient comme autant de fenêtres ouvertes sur un autre monde, et ce monde avait son unité, sa réalité. Je me faisais l’impression d’être un explorateur qui creuse et qui fouille, mettant à jour progressivement des poteries, des statues, des objets qui lui permettent de reconstituer une cité disparue. Avec la différence que l’univers que jedécouvrais étaitbien vivant : c’était le jardin sur lequel régnait Gina.

 

Les images s’imposaient d’elles-mêmes, sans que je force ma volonté ou mon imagination, et j’éprouvais même des difficultés à réaliser qu’il ne s’agissait que de traces d’humidité ou de fibres végétales. Plutôt qu’une vieille maison à la tapisserie souillée, je me croyais dans une galerie de tableaux aux sujets étonnants, comme le rideau d’arbres à ma gauche, dont je percevais les détails avec de plus en plus d’intensité. Je finis par m’en approcher, et, chose remarquable, alors que l’illusion d’optique aurait dû s’estomper et redevenir les simples plis d’une tenture, elle n’en était au contraire que plus précise, je voyais la structure de l’écorce et les feuilles nervurées…Et voila que je passais entre les arbres,que le sol du salon faisait place à une terre moussue. Je fus surpris par un battement d’ailes et un oiseau gigantesque et multicolore, aux allures tropicales, prit son envol juste devant moi. L’endroit était plein de cris d’une faune inconnue, de mouvements dans l’herbe. Une forme sombre, que je ne pus détailler, se glissait au milieu des troncs. Je débouchais alors dans une clairière baignée d’une lumière dorée. Un pavillon de toile, d’une riche étoffe, y était tendu. Des bannières ornées de formes d’animaux fabuleux flottaient dans la brise légère.

 

Les pans ouverts du pavillon laissaient voir une litière couverte de coussins, et Gina se tenait dessus, à moitié allongée, vêtue de ses voiles légers qui mettaient plus en valeur son corps qu’ils ne le cachaient. Ses poignets et chevilles étaient parés de bracelets d’or décorés d’arabesques ciselées. Elle me considérait à nouveau de ses yeux sombres et son maintient à la fois aristocratique et tendre m’incita à l’approcher. En souriant, elle me tendit une main. Comme je la saisissais, elle m’attira tout contre elle…

 

Une cloche sonna au loin.

 

Je me redressais sur le sofa où je m’étais endormi, reconnaissant la cloche du portail de la maison. Lorsque j’ouvris la porte, la lumière du jour m’éblouit un instant. Depuis combien de temps étais-je enfermé avec mon art et mes rêves ? Une jeune femme se tenait devant la grille. Agée d’une trentaine d’années, ses cheveux bonds impeccablement réunis en chignon, elle était de taille moyenne et vêtue d’une robe violette.

 

- Bonjour Monsieur, me dit-elle, lorsque vous avez aménagé je n’ai pas eu l’occasion de me présenter. Je suis Félice Dorval,j’habite la maison voisine. Pardonnez mon intrusion, mais j’étais inquiète. Je vous ai entendu fermer vos volets il y a trois jours, et, comme ils restaient clos,j’ai eu peur que vous ne soyez souffrant.

 

Son visage était charmant, mais elle me dévisageait étrangement de ses yeux bleus. Portant la main à ma joue, je réalisais que j’avais passé ces trois jours sans me raser ni me changer, et que mon allure devait être pour le moins indigne d’un honnête homme. J’éclatais de rire et tentais de larassurer : j’étais peintre et avais passé ces derniers jours dans une frénésie d’inspiration, qu’elle veuille bien me pardonner mon aspect négligé, j’allais arranger cela et si elle le voulait bien, je viendrai lui rendre la politesse de sa visite, chose qu’elle accepta. Je regagnais la maison et ouvrit en grand les fenêtres. Un bain, un rasage et le changement de mes vêtements achevèrent de chasser les fantasmagories qui m’envoutaient depuis ces trois jours (Trois jours…J’en avais même perdu la notion du temps !)

 

Je me hâtais chez Félice. L’intérieur de sa maison où elle m’offrit le thé, était propre et clair, tellement différent de chez moi ! Nous passâmes un moment exquis, à parler de nous : elle était veuve depuis quelques années et souffrait de la solitude, d’autant plus qu’elle n’avait pas d’enfant. Elle était d’une grande érudition, et si elle était étrangère au milieu de l’art elle s’intéressait beaucoup à la peinture. Nous avions par ailleurs beaucoup de goûts en commun. Je la quittais comme exalté, après l’avoir invité pour le thé le lendemain. Je sentais que quelque chose se passait entre nous, et j’en avais presque oublié Eléonore…Et Gina !

 

Rentré chez moi, je constatais que les taches sur le mur n’étaient plus que des taches, les plis de la tenture n’étaient plus qu’un jeté de tissus…Mais j’avais plusieurs tableaux en cours, et l’inspiration reviendrait en son temps. Mon cœur était ailleurs maintenant, tout à l’invitation de ma voisine. Je me mis à faire du rangement. J’avais l’impression qu’une page se tournait.

 

La nuit fut agitée. Je rêvais que je me trouvais, comme le jour précédent, dans le jardin de Gina. Mais cette fois il était plongé dans les ténèbres et son allure était sinistre et angoissante. Gina m’y poursuivait, sous une forme gigantesque et je fuyais en vain. Elle finit par me saisir, mais, alors que je m’attendais à subir sa colère, elle chuchota à mon oreille des paroles obscures et me laissa partir. Le jardin avait repris son aspect enchanteur. A mon réveil je ne pus me souvenir de ce qu’elle m’avait dit. Je me passais de l’eau froide sur le visage. Les images fantastiques ne m’apparaissaient toujours pas dans la maison, et Félice devait venir cet après-midi là.

 

Vers quatre heures, elle arriva, apportant un gâteau qu’elle venait de confectionner. Elle fut surprise en voyant mes œuvres, et me demanda d’où je tirais mon inspiration. Je tentais de lui expliquer les illusions d’optiques, les images oniriques nées d’accidents naturels comme les fibres du bois…

 

-Cette femme est donc imaginaire ? Dit-elle en contemplant le portrait de Gina. J’ai du mal à y croire ! Elle parait si vivante…Ce regard…Cette expression !

 

Je lui indiquais la tache sur le mur.

 

- J’ai beau fixer cet endroit, je n’y vois rien d’autre qu’une vilaine tache ! Fit-elle avec un petit rire….Je suis désolée !

 

- Je suis désolé moi aussi, répondis-je.

 

Je me souvenais maintenant de ce que m’avait dit Gina en rêve.

 

Saisissant Félice par les cheveux, je la précipitais contre le mur. Elle hurla au premier choc, puis perdit connaissance lorsque je la heurtais encore. Je recommençais plusieurs fois. Sur la tache d’humidité s’en étendait une autre, écarlate, celle là. Le corps de la jeune femme avait glissé, recroquevillé, sur le sol. Je vis alors la trace de sang pâlir et disparaître, complètement aspirée par le mur.

 

Au bout de quelques instants, Félice remua. Elle se releva paisiblement et se tourna vers moi. Son visage ne portait aucune marque de commotion. Elle me parut soudain plus grande, d’un port altier qui n’était pas le sien. D’un geste vif elle défit les épingles qui retenaient son chignon et ses cheveux coulèrent sur ses épaules. Ils étaient noirs. Elle me fixa de ses yeux désormais sombres et en amande. Entre mes pieds poussaient des plantes extravagantes, surgies de la terre qui remplaçait le plancher. A ma gauche il n’y avait plus ni porte ni tenture, mais les cris d’animaux retentissaient sous les arbres.

 

Je sus alors que j’étais prisonnier du paradis infernal de Gina…

 

 

 

 

 

Posté par paladin95 à 09:30 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


25 février 2012

Rester ensemble, toujours...

           Zombies2

 

            Malgré l’automne finissant, la journée de la veille avait été douce et ensoleillée. Sylvia  allait bien, elle était sortie dans le jardin, admiré la beauté mélancolique des feuilles brunes et jaunes que personne ne ramassait plus dans l’allée et des arbres dépouillés dans le sous-bois. Elle avait juste parue triste en disant que l’hiver qui approchait lui évoquait la mort irrémédiable. Philippe n’avait rien répondu. Il savait qu’au fond ce n’était pas de la mort naturelle qu’elle voulait parler mais de ce qui effrayait bien plus les vivants aujourd’hui.

            Mais les jours étaient courts et ses crises se déclenchaient à la tombée de la nuit.

Quelquefois  dans la journée il lui arrivait d’en rire (« Je suis comme les bébés qui pleurent quand le soir tombe ») Alors Philippe admirait son courage, et sa façon de continuer à vivre comme avant.

Au début les journalistes avaient dit que les films de Roméro devenaient réalité, c’était exagéré. Les non-morts n’étaient pas une foule innombrable prenant d’assaut les villes assiégées. Ce n’étaient que des petites bandes qui parcouraient les campagnes et certains quartiers périphériques des villes, les quartiers plus centraux étaient sûrs. A l’extérieur l’armée patrouillait, mais contrairement à ceux des films, les non-morts savaient être discrets et rapides, difficiles à neutraliser. Ils semblaient doués d’un sixième sens qui les faisaient s’éloigner quand des soldats approchaient, armés de balles explosives qui pouvaient détruire leur cerveau encore (un peu) vivant dans leur corps déjà (pratiquement) mort. Il y avait eu néanmoins, dans les campagnes, de véritables massacres. Quelques bourgs avaient été rayés de la carte et leurs habitants erraient aujourd’hui avec leurs semblables, cadavres animés à la recherche de proies. Comment tout cela avait-il commencé ? Rien de surnaturel. Philippe faisait partie de l’équipe qui en avait isolé le responsable : c’était tout bêtement une mutation de plus qui avait donné naissance à un virus, transmissible par les morsures. Son nom savant avait vite été oublié du grand public, remplacé par celui de « virus de la non-mort ». En quelques jours, les personnes atteintes passaient de vie à trépas, mais mystérieusement un embryon de conscience les faisait se relever pour se nourrir de la chair des vivants.

A la faculté, un ami croyant de Philippe tentait de lui démontrer l’existence de Dieu par l’harmonie de la création, l’utilité de toute chose dans l’univers…Cher Victor ! Que pensait-il aujourd’hui d’un Dieu qui s’amusait régulièrement à faire muter des micro-organismes qui donnaient ensuite le virus Ébola ou celui du sida, et tout récemment celui de la non-mort. Avaient-ils aussi leur place dans l’univers pour la gloire du Créateur ?

La crise de la nuit passée avait été violente et le matin était gris, les nuages avaient envahi le ciel si dégagé la veille. Sylvia dormait, attachée poignets et chevilles aux montants du lit, comme pour un jeu érotique…Pourtant, depuis combien de temps n’avaient-ils pas fait l’amour ?

Tout en préparant son matériel, il attendit qu’elle se réveille. Rares étaient les moments où il la voyait si apaisée. Enfin elle ouvrit les yeux.

— Comment te sens-tu ? Demanda-t-il                 

— Comme à chaque fois, le matin je me demande si tout n’a pas été un cauchemar…Tu me détaches ?

Quand il se fut exécuté, elle se redressa, s’étira. Elle était toujours belle. Elle était sa compagne depuis quinze ans, elle avait été son assistante dans une vie antérieure, celle du labo, des congrès et des relations avec ses chers collègues. De cette période il ne lui restait plus qu’elle.

— Je vais aller au ravitaillement, je peux te laisser seule ?

— Pas de problème, soupira-t-elle en s’approchant de la fenêtre. Fait pas beau mais au moins il fait jour. Fais gaffe à toi, plutôt !

 

Philippe sorti le van du garage. Il regarda le niveau de carburant. Pour le moment on trouvait encore facilement de l’essence sans allez bien loin. Trois stations services proches étaient abandonnées et peu de véhicules à moteur circulaient dans le coin. D’ailleurs peu de gens y vivaient encore. Autrefois quartier résidentiel réservés aux privilégiés en raison de la proximité des bois, loin de l’agitation du centre-ville, il était aujourd’hui désertifié pour ces même raisons. L’endroit était classé « zone non-sécurisée » et la consigne avait été donnée de l’évacuer. Les prix avaient flambés dans tous les secteurs du centre. Pour les populations aux revenus insuffisants, des « centres d’accueil » avaient été crées en catastrophe dans les zones sécurisées. Alors ceux qui refusaient la promiscuité des grands dortoirs et réfectoires étaient venus squatter les grandes villas désertes, à leurs risques et périls. L’armée n’y patrouillait pratiquement plus et les non-morts s’aventuraient la nuit jusque dans les rues qui n’étaient plus entretenues et dans les parcs que la végétation envahissait. Un ghetto pour les morts sans repos et pour les vivants sans fric, en grand danger de les rejoindre. Mais pour Sylvia il y vivait aussi.

Il amena le van devant les deux corps qui gisaient sur le trottoir dans un mélange de sang presque sec et de matière cervicale éclatée. Les divers insectes, rampants et volants, qui allaient et venaient sur leur peau et dans leurs orifices avaient commencé à y puiser des provisions pour l’hiver. La nuit précédente, sous le faisceau des projecteurs qui éclairaient le jardin et les abords de la maison, il n’avait tiré que trois balles et fait mouche deux fois. Il s’entrainait régulièrement au tir pensa, avec une pointe d’humour sans joie, a son parcours de scientifique devenu sniper. Ces deux là faisaient partie d’un groupe qui avait tenté d’escalader le mur. Ils n’auraient pas pu pénétrer la maison de toute façon, les non-morts n’avaient pas assez d’habileté, ni de puissance, pour forcer une porte bien cadenassée. Mais Sylvia, sans même regarder dehors, sentait leur présence, il l’avait mainte fois constaté. Et plus ils approchaient, plus les crises de sa compagne prenaient de l’ampleur.

aff

A priori, ils étaient définitivement morts mais mieux valait ne prendre aucun risque. Il les accrocha par les pieds derrière le véhicule et les traina jusqu’à la tranchée d’un chantier qui resterait inachevé. Sans prêter attention aux restes organiques imparfaitement carbonisés qui s’y trouvaient, il fit comme pour les autres : un peu d’essence, une allumette…S’il avait été croyant il y aurait joint une prière, mais ce n’était pas le cas.

Le battement des pâles d’un hélicoptère lui fit lever la tête : un appareil de l’armée le survolait. C’était gentil de surveiller ce qui se passait. Mais peu importe qu’il brûle des corps morts ou vivants, personne ne viendrait vérifier de prés. Il remonta en voiture et démarra.

La grande surface était sous contrôle du gang local, comme l’indiquaient les têtes coupées aux crânes défoncés fixées sur des piques à proximité, en divers états de décomposition. L’odeur ne le dérangeait même plus. Ce genre d’exposition n’ayant aucun effet sur les non-morts, ce n’était que des trophées. La principale distraction des gangs, dans la journée, était de faire la chasse aux « cabmas » comme ils les appelaient, abréviation en verlan de « Maccabées ». C’était un sport pour eux, de les débusquer et de les détruire. La nuit, comme tout le monde, ils se barricadaient.

Deux adolescents armés de kalachnikovs gardaient l’entrée, plusieurs autres stationnaient à l’intérieur, bardés d’armes à feu et d’instrument contondants. Philipe n’avait pas de problème avec eux : ils savaient que Sylvia et lui étaient les seuls du quartier à avoir des connaissances médicales et pouvaient leur rendre service. Dans cet esprit ils lui laissaient accès aux marchandises. D’autres par contre devaient en échange fournir des corvées plus ou moins astreignantes, notamment sexuelles pour les femmes. Le plus âgé de la bande devait avoir dix-huit ans. Philippe le connaissait sous le nom de Nadir, c’était un des chefs.

— C’est vrai, mec, que t’as un fusil F2 à lunette ? C’est avec ça que tu dégommes les cabmas ?

— Oui, c’est tout ce que j’ai comme arme de précision. Faut que je me défende, sinon, qui va soigner vos grippes ?

Le F2 était à la maison. Heureusement, sinon la tentation aurait été trop forte de s’emparer d’une telle arme. Il ne portait sur lui qu’un pistolet Glock 19, ramassé sur un gendarme à moitié dévoré, à l’époque où l’on voyait encore des forces de l’ordre. Nadir lui remplit un carton de ce qu’il voulait bien lui attribuer.

— Et si tu croises notre frère Daoud, dis-lui merde ! J’veux dire il sera notre frère s’il revient…

Alors qu’il regagnait son véhicule, une famille arrivait. La mère, une musulmane voilée, poussait un vieux caddie vide tandis que trois enfants se pressaient contre elle. Le père, un petit homme chauve, les escortait, armé d’un gros marteau. Philipe ne savait pas ce qu’ils fournissaient au gang comme monnaie d’échange et il préférait ne pas le savoir. Peut-être que ces cinq là s’étaient installés dans une des villas de dix ou douze pièces, peut-être les partageaient-ils avec une autre famille pour se sentir plus forts, mais ils n’avaient qu’un marteau comme défense. Philipe pensa à ses armes à feu, à son accès aux marchandises. Même dans les circonstances présentes, il restait un privilégié.

Les deux garçons de garde le saluèrent tandis qu’il démarrait. Á peine fut-il hors de leur vue qu’il prit un tournant en direction du bois. Les buissons et arbustes avaient conquis les bas-côtés de la route et des traces de rencontres tragiques étaient visibles, comme cette forme humaine entièrement carbonisée, ou cet amas qui achevait de pourrir. Seul un bras, détaché du reste, était encore identifiable. Très vite Philippe aperçu celui qu’il cherchait : un jeune noir se dirigeait vers les premiers arbres. De taille moyenne mais musclé, il tenait une hache à la main et devait avoir seize ans. Daoud passait l’épreuve pour être admis dans le gang : aller tout seul chercher un non-mort, le « tuer » sans utiliser d’arme à feu et ramener sa tête. C’était très risqué mais faisable pendant la journée. Les non-morts évoluaient et se repéraient dans la plus totale obscurité grâce à un sens qui ne semblait pas physique (Les chercheurs en ignoraient presque tout), mais le jour les gênaient, les rendaient vulnérables. Un coup de hache dans la tête suffisait à détruire leur cerveau, seul centre névralgique. Encore fallait-il éviter d’être saisi par leurs mains et leurs dents. De plus ils se déplaçaient généralement en groupe, même si la lumière distendait les liens grégaires qui les unissaient. Le postulant, comme Daoud aujourd’hui, était dévoré ou admis dans la bande s’il revenait indemne avec une tête. S’il avait été mordu, il ne pouvait qu’espérer une balle miséricordieuse dans le crâne.

Philipe ralenti prés du jeune homme.

— Casse-toi ! Cria Daoud en le menaçant de sa hache.

Une étoile rouge éclata sur son front.          

Daoud ne reviendrait pas de l’épreuve, il ne serait pas un frère. Philippe chargea le cadavre dans le van. De retour à la maison il le découpa soigneusement et rangea les morceaux dans le frigo de la cave.

 

Á la tombée de la nuit, Sylvia eu soudain un haut-le-cœur.

— Ils sont là ! C’est…C’est bien plus fort que d’habitude !

Philipe, comme d’habitude, fit son possible pour cacher sa propre angoisse. Avec des mots rassurants il referma les entraves sur les poignets et les chevilles de sa femme. Á peine l’avait-il entravée qu’il se trouva face à quelqu’un qu’il ne connaissait plus comme Sylvia. Toute vie avait déserté de son visage, son teint était de craie et ses yeux vitreux. C’était une non-morte qui se tenait là, retenue au lit. Il fut frappé par une haleine fétide lorsqu’elle parla difficilement, avec une voix cassée qui n’était pas la sienne.

— Libère-moi !

La seringue d’adrénaline était prête, à coté du lit et il lui injecta dans une veine de la jambe.  La vie reparut sur le visage de sa femme. C’était à nouveau son regard bleu qui le regardait tristement.

— C’est sans espoir, dit-elle. Tue-moi ou laisse-moi les rejoindre. Tu ne pourras pas empêcher le virus de gagner.

Il s’écoulait en moyenne une semaine entre une morsure et le décès suivi de la transformation. La loi d’urgence prévoyait un protocole impitoyable, appliqué par l’armée pour empêcher la contagion : tout individu contaminé devait être immédiatement euthanasié d’une balle dans le cerveau et son corps incinéré. Quiconque cherchait à l’y soustraire pouvait être abattu aussi.

Pourtant il y avait trois mois avant que Sylvia avait été mordue par un non-mort qu’ils étudiaient. Ce jour-là Philippe s’enfuit avec elle, emportant un stock de médication expérimentale que son équipe était en train de mettre au point pour ralentir l’envahissement du mal. Elle lui reprocha de sacrifier son intérêt à elle à l’intérêt général. Mais, répondit-il, il restait des produit au labo. Ils allaient s’installer en zone non-sécurisée, où l’on ne viendrait pas les chercher. Il sacrifiait son avenir mais ne renoncerait pas à elle. Là-bas, il avait des pharmacies laissées à l’abandon où il trouverait des produits pour continuer à la traiter.

Maintenant il la berçait comme une enfant :

— T’en fais pas, tu vois, tu es revenue…C’est en train de passer…

Elle se cambra soudain comme une épileptique :

— Ils sont là ! Ils m’attendent !

Les recherches avaient révélé l’empathie qui unissait les non-morts, comme un lien extra-sensoriel. Ce phénomène se renforçait la nuit, où leurs capacités étaient décuplées. S’ils venaient tous les soirs devant la maison, c’est qu’ils sentaient que Sylvia était destinée à les rejoindre. Et contre son grés, elle basculait de leur coté, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Les médicaments étaient de moins en moins efficaces contre les progrès du virus.

Philipe avait saisit le F2 et celui qui avançait déjà dans le jardin s’effondra. Il se retourna vers son épouse et vit que sa peau se marbrait à nouveau, ses lèvres étaient devenues blanches.

— Philipe ! J’ai faim…

Il se précipita chercher le corps découpé de Daoud : membres tranchés, côtes grasses, entrailles gluantes. Il détacha une main de Sylvia pour qu’elle puisse s’en saisir. Comme ceux qui l’attendaient dehors, elle ne pouvait déjà plus manger que de la chair crue, encore vivante ou fraichement abattue. Les tentatives d’ingurgiter d’autres nourritures s’étaient soldées par de terribles crampes abdominales suivies de vomissements. Il n’y avait pas d’animaux assez gros dans les environs, alors Philippe partait régulièrement en chasse, pour ramener le corps de ceux qui, comme Daoud, avaient eu le tort de se trouver, isolés, sur son chemin. Homme ou femme, enfant ou vieillard, peu importait. C’était pour elle, alors il n’en éprouvait plus de remord, pas plus qu’il n’avait de répugnance à la voir dévorer les reste du jeune homme, déchirer la viande humaine de ses dents, sa bouche et son menton devenir poisseux. Paradoxalement, si elle mangeait comme les morts cela la maintenait encore en vie.

Ce fut cette nuit-là que dans un nouveau moment de crise, elle lui trancha trois doigts en le mordant.

Il resta un instant fasciné, ressentant à peine la douleur. Il la contempla en train de mâcher ses phalanges. Des sentiments inattendus, des sensations nouvelles se révélaient en lui…Le jour les trouva, elle sanglotant, lui dans un apaisement imprévu. Elle ne le laisserait pas. Il la détacha, la serra contre lui.

— Mon amour…

Des pulsions oubliées durant trois mois d’angoisse et de stress permanent resurgissaient avec la force d’un volcan. Il se mit à l’embrasser, à la caresser, ses mains glissées entre les vêtements et la peau si douce.

— Philipe, je t’ai contaminé !

— Mon amour…On va rester ensemble, toujours…

Elle voulu parler encore mais il posa doucement les deux doigts qu’il lui restait sur la bouche de sa compagne. Il la renversa sur le tapis, elle se laissa faire…Il lui retroussa sa jupe et lui fit l’amour avec la même ardeur qu’au début de leur relation. Ils jouirent fort tous les deux.

Ce jour là il ne sortit pas, n’alla pas au ravitaillement, ni pour lui ni pour elle. Ils restèrent ensembles, l’un contre l’autre. Le soir venu ils prirent une douche ensemble, se savonnèrent et se séchèrent mutuellement.

— Je les sens qui arrivent…Murmura-t-elle.

Il s’étendit sur le dos, par terre. Jamais il n’avait été aussi excité mais il devait rester passif, c’est elle qui mènerait la danse. Elle s’empala doucement sur son sexe dressé et se mit à bouger  le bassin : lentement, puis plus vite. Dehors, les projecteurs n’avaient pas été allumés et les visiteurs habituels franchissaient le mur dans la nuit.

Sylvia continuait ses mouvements, devenait sauvage au rythme de la montée du plaisir, jusqu’à ce que l’orgasme les frappe en même temps. Au moment où Philippe se répandait dans son ventre, elle se pencha et referma la mâchoire sur sa gorge, arrachant d’un coup trachée et carotide. Son membre encore fiché en elle et aspergée de son sang, elle commença à dévorer le corps de son mari, avec toute la passion qu’ils avaient partagée.

 

Zombies in Love by Jeremy Enecio

 

           

Les membres du gang étaient stupéfaits : une non-morte, seule et en plein jour, se dirigeait vers le centre commercial. Elle était entièrement nue, le corps et le visage couverts de sang coagulé et serrait contre elle un crâne humain presque complètement nettoyé, dont elle arrachait de ses dents les derniers lambeaux de peau. Elle se planta à quelques mètres des garçons de la bande et resta immobile. Ils ne crurent pas que l’expression de son visage était un sourire : ce ne pouvait qu’être un rictus figé par la mort.

Elle ne broncha pas quand ils l’arrosèrent d’essence, pas plus que quand ils y mirent le feu. Cela n’avait rien d’extraordinaire, puisque les non-morts ne ressentent aucune douleur. Mais avant que la gerbe de flamme ne l’engloutisse elle prononça quelques mots :

— …Rester ensemble, toujours…

Femme de feu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par paladin95 à 09:30 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
05 février 2012

La chaîne du chat noir

chat_chester

 

 

Chaîne du Chat Noir

De « Monique Caro » moniquecaro@yahoo.fr

Á « Benoît Aurel » benoit.aurel@orange.fr; (Ici quatre autres adresses mail)

 

Même si vous n’êtes pas superstitieux, lisez ce qui suit et faites-le !

Cette chaîne magique a été lancée en 2003 par un groupe de sorcières blanches américaines, dans le but de répandre des bénédictions sur le monde. Elle doit faire le tour du monde et ne surtout ne pas s’interrompre. Envoyez ce mail à cinq de vos amis et quelque chose de merveilleux et d’inattendu se produira dans votre vie.  Mais celui qui brisera la chaîne attirera le malheur sur lui…

Suivait la traditionnelle énumération : untel à envoyé les mails et a gagné une fortune au loto, tel autre ne l’a pas fait et sa femme l’a quitté, sa maison a brûlé, il est depuis à l’hôpital, etc…

 

            Benoît éclata de rire devant son écran.

            — Tu sais pas la dernière de ta mère ? Voila qu’elle me fait parvenir une chaîne magique à faire suivre, pour qu’il m’arrive des bonnes choses et, sous peine de catastrophes si je le fais pas ! Alors, là, la Monique ! Elle bat des records !

            — Ho, commence pas avec ma mère, répondit Léa en levant les yeux de son livre. Elle a ses petites lubies, c’est tout !

            — Oui ! Vouloir nous lire les tarots, te conseiller les pierres au pouvoir bénéfique que tu dois porter, nous dire même comment on doit arranger la maison selon le feng shui, et le lit orienté Nord-Sud, et tutti quanti, et pourquoi pas quelle position du Kamasoutra on doit adopter au lit, non, tant qu’elle y est ?

            — Rooo ! Tu sais bien, elle s’intéressait déjà avant à tout ça, mais depuis que Papa l’a quittée elle s’est complètement réfugiée là-dedans, ça l’aide, tant mieux pour elle !

            — Elle aurait mieux fait de se trouver un nouveau mari plutôt que de venir s’incruster chez nous à toute occasion, à te traiter comme un gamine alors que tu as trente ans « Et fais-ci, fais-ça, ma petite… »

            — On a toujours été très proches l’une de l’autre, qu’est-ce que tu veux ! Moi aussi j’ai besoin de la voir, et d’ailleurs elle vient dimanche, alors essaie de faire un effort avec elle pour l’occasion !

            Ce dont Benoît ne parlait pas, mais qui l’horripilait encore plus, était la manière de Monique de lui faire des réflexions du genre « Mais vous commencez à perdre vos cheveux, Benoît ! Regardez, vous en avez plein votre col ! »…Et sans gêne elle ramassait les cheveux sur son col…Ou alors : « Mais vous avez forci, Benoît ! » En lui touchant le ventre. Ce genre de familiarités le faisait bouillir intérieurement et il ne pouvait pas se retenir longtemps avant de lancer une pique à sa belle-mère.

            Ce dimanche-là, il attendit quand même la fin du repas, au moment où Léa servait le café, pour attaquer :

            — Dites-moi, Monique, vous êtes une femme instruite et cultivée…

            — Voila qui est agréable à entendre ! Répondit Monique. Je devine qu’il y a une suite…

            — En effet ! Je ne partage pas vos croyances sur l’astrologie, le tarot, le pouvoir des plantes et des minéraux, mais bon, ce sont des convictions qu’on peut avoir…Mais me faire parvenir une chaîne magique, là c’est de la superstition pure et simple, ça me semble aller à l’opposé d’une personne comme vous !

            — Si vous voulez, mais j’ai une autre vision des choses…Ce genre de chaîne peut avoir une efficacité réelle, à cause du phénomène de l’égrégore…

            — « L’égrégore » expliquez-moi donc ce que c’est !

            — Je vais essayer d’être claire…

            Pour un débile profane comme moi pensa Benoît. Mon Dieu comme elle l’énervait quand elle jouait les grandes initiées !

            — Un égrégore, expliqua Monique en détachant bien ses mots, est une accumulation d’énergie psychique qui nait d’un groupe dont les pensées et les convictions vont dans le même sens. Les religions, comme les partis politiques entre autres, forment des égrégores. Il en vient à avoir une vie autonome et acquiert en quelque sorte une personnalité indépendante alimentée par les individus qui l’ont fait naître et dotée d’une puissance effective. L’égrégore, si vous voulez, est un réservoir d’énergie que l’on peut utiliser, consciemment ou non. Comme si vous créiez un dieu à qui vous donneriez des pouvoirs. Ensuite ce dieu exaucerait vos vœux.

            Benoît préféra éviter le regard désapprobateur de Léa et se tourna vers sa belle-mère, en tachant de garder son sérieux.

            — Mais, quel rapport avec « La chaîne du chat noir » ?

            — Le rapport, c’est que ces chaînes peuvent avoir pour but la création d’un égrégore, chaque personne qui renvoie ce mail y participant. Ainsi ce qui n’est que superstition au départ devient réalité : des personnes prises dans l’égrégore d’une croyance, par exemple que passer sous une échelle porte malheur, vont s’attirer des problèmes s’ils y passent, par le pouvoir de l’égrégore.  C’est pourquoi je vous conseille de faire suivre ce mail, et  surtout de ne  pas l’effacer.

            — Trop tard ! Mais puisque je n’y crois pas, qu’est-ce que je risque ?

            — Que vous y croyiez ou pas, en recevant ce mail vous êtes pris dans le processus, branché sur ce réservoir psychique ! Vous n’avez pas vidé votre corbeille     ? Donc vous pouvez le récupérer et profiter de l’énergie de l’égrégore. Si vous choisissez de briser la chaîne, j’espère pour vous que je me trompe !

            Á peine Monique fut-elle partie que Benoît se précipita sur son ordinateur et cliqua sur « vider la corbeille ». Dans une histoire fantastique, se dit-il, c’est là que je commencerais à avoir des ennuis. Mais nous ne sommes pas dans une histoire.

            Déjà sur ce point là, il se trompait.

            Le lendemain matin, alors qu’il rejoignait  sa voiture pour se rendre au travail, il trouva un gros chat noir nonchalamment allongé sur le capot, qui semblait dormir. Quelquefois, un chat du voisinage pénétrait dans leur jardin et même dans la maison, mais il n’avait jamais vu celui-ci. Avec la lassitude des lundis matins, il se dit que l’animal s’en irait dés que le moteur commencerait à tourner. Mais voila, il lui fut impossible de démarrer. Tandis qu’il levait les yeux, il vit le chat se redresser et l’espace d’un instant, il fut persuadé qu’il avait sourit, comme le Chat de Chester dans Alice aux Pays des Merveilles ! La seconde suivante, plus de chat…Il avait dû sauter du capot et disparaître.

            Benoît avait d’autres préoccupations immédiates que de savoir s’il avait été victime de son imagination. La gare était loin et il devait aller travailler. Il eut toutes les peines du monde à obtenir un taxi, qui se trouva pris dans les embouteillages…Il arriva enfin au bureau, avec trois quarts d’heure de retard. Il avait raté son premier rendez-vous, pour un contrat important.

            — Ne t’en fais pas, vieux, je t’ai remplacé au pied levé ! Lui annonça son collègue Lebron, avec un sourire qui dévoilait ses dents longues de jeune commercial. En effet, Lebron avait décroché le contrat à sa place. Voila une semaine qui commençait fort ! Malheureusement elle ne faisait que commencer…

            Le lendemain, le garagiste téléphona : il avait examiné de fond en comble la voiture sans trouver de problème, elle tournait d’ailleurs parfaitement bien. Effectivement, elle démarra au premier tour de clé quand Benoît vint la chercher après avoir payé une note  salée pour la main d’œuvre

            — J’en ai profité pour faire la vidange, et puis j’ai changé vos pneus avant, ils en avaient besoin…

            Ben voyons ! Benoît prit la direction de son pavillon de banlieue, en maugréant intérieurement contre ces voleurs de garagistes et la qualité de ces voitures françaises (Et en plus on nous demande d’acheter français !) et ce salaud de Lebron qui était prêt à tout pour se faire bien voir, et cette entreprise où on ne reconnaissait pas ses qualités et il se félicitait que Léa et lui n’aient pas d’enfant dans une société pareille et d’ailleurs il le lui dirait à Léa quand elle recommencerait à parler de ça parce que…       

            …Un chat surgit en travers de la route. Un chat noir, tout comme celui de la veille. Benoît pila, son moteur cala et il eut à nouveau l’impression que le chat souriait, pendant que lui tentait de redémarrer, en vain…Il ne lui restait plus qu’à appeler à nouveau une dépanneuse et il se jura qu’il écraserait sans état d’âme le prochain matou pelé qui se hasarderait à lui couper le chemin. Puis il pensa au mail de Monique « Chaîne DU CHAT NOIR » non, c’était idiot…Et ses histoires d’égrégore aussi.

            Une fois de plus, le garagiste fut incapable de détecter ce qui n’allait pas dans cette voiture. En tout cas, avec ces pannes imprévisibles, on ne pouvait s’y fier. Léa proposa alors à son mari de prendre sa voiture à elle, sa mère s’était proposée de venir la chercher pour l’amener au travail.

            — C’est ça, s’emporta Benoît, on va dépendre d’elle ! On va trouver une autre solution…

            — Oui, je peux continuer à prendre ma voiture, et Maman t’emmènera, toi…Répondit-elle en souriant…

            — Je préférais encore me taper tout le trajet à pied ! Il n’est pas question qu’on dépende d’elle, tu m’entends, PAS QUESTION !

            Comme il sortait, furieux, dans le jardin, quelque chose s’accrocha dans ses jambes. Toujours ce chat noir, qui lui fit un grand sourire, cette fois il en était sûr ! Il se retrouva par terre, avec une douleur violente à la cheville. Léa n’avait, elle, pas vu le chat, et le médecin constata une entorse assez sévère et prescrivit trois jours de repos complet.

            Repos complet ! Cela signifiait que pendant trois jours Lebron et d’autres du même genre allaient en profiter pour signer les contrats à sa place, se faire bien voir du patron et lui passer devant pour une promotion…Quelle poisse ! Celui qui brisera la chaîne attirera le malheur sur lui…Et ce chat noir qui souriait…Non, quand même, lui, Benoît Aurel, homme encore jeune et moderne, commercial expérimenté, rationaliste qui ne croyait ni en Dieu ni au diable,  n’allait quand même pas se mettre à devenir superstitieux !

            Comme pour en rajouter dans la malchance, Léa lui annonça qu’elle ne pouvait manquer son travail pour s’occuper de lui pendant son repos forcé, et que ça lui plaise ou non ce serait sa mère qui viendrait à la maison.

            — Elle s’est spontanément proposée pour nous aider !

            Bien sûr, cette chère Monique, une occasion comme celle- là de venir s’installer chez eux et se mêler de tout, elle ne pouvait pas la laisser passer!

            Lorsque, le matin suivant, Monique entra dans la maison, Benoît se sentit partagé entre l’envie de l’ignorer en se renfermant dans le silence et celle d’attendre une aide d’une autre nature que matérielle.

            — Je sais que vous ne me portez pas dans votre cœur, dit-elle, mais vous avez tort ! Je n’ai jamais voulu troubler votre relation avec ma fille, je cherche juste à tenir une place de mère, et de belle-mère, bref, pouvoir vous apporter mon soutien …On dirait que vous avez eu pas mal d’ennuis depuis que vous avez interrompu la chaîne…Ça ne remet pas en question vos certitudes ? Je ne suis peut-être pas une vieille cinglée avec mes histoires d’égrégore, non ?

            — Hé alors ? marmonna-t-il. Ça arrive, non, plusieurs galères en même temps… Ça s’appelle des coïncidences !

            Coïncidences…C’était une explication rationnelle mais ce chat noir qui se trouvait là à chaque fois ? Il était bien obligé d’admettre que cette femme abhorrée n’avait pas tort. Il était ébranlé dans ses conceptions. Aussi n'eut-il qu'un un soupir vaguement méprisant quand elle sortit son jeu de tarot, pour « interroger les cartes sur la situation ».

 

 

chan1

 

 

 

            — Je vais procéder à un tirage en croix, qui donne des réponses claires et rapides.

            Elle fit battre et couper les cartes à Benoît. Puis elle retourna celle au dessus du paquet qu’elle posa sur la table. Elle représentait une femme assise, coiffée d’une tiare papale, un livre ouvert sur les genoux.

            — La première carte représente les circonstances favorables. Tiens ! La Papesse ! C’est une carte qui indique le bon conseil, quelqu’un de confiance, un résultat positif après maturation. Tout à l’opposé d’un comportement emporté et immature…

            Elle le transperça du regard :

            — C’est un arcane très féminin…Et maternel !

            Comme il avait décidé de la laisser aller jusqu’au bout, il se fit violence pour ne pas relever.

            — La deuxième carte, ce sont les circonstances défavorables…Le Mat ! Il représente une attitude irréfléchie, qui n’a aucun repère sérieux. Qui a perdu son chemin. Vous me comprenez ? Votre attitude en refusant de m’écouter et en effaçant ce mail.

            Maintenant la troisième, qui est la situation actuelle, l’ambiance générale…Le diable ! Voila qui est très clair…Vous voyez les deux diablotins attachés à ses pieds ? C’est une force qui vous enchaîne, dont vous êtes le jouet…Voila l’égrégore ! Dans ce qu’il a de plus négatif…Depuis que vous avez brisé la chaîne positive des énergies qu’il pouvait vous amener, vous êtes lié à la malchance !

            — Charmant ! Et qu’est-ce je deviens, moi, alors ? Je présume que c’est vous la Papesse…Ça vous va comme un gant, vous qui êtes si « pontifiante » !

            — Vous aussi vous êtes charmant ! En effet, je crois que je suis la Papesse, et voici la quatrième carte, le résultat : L’Amoureux ! Un homme qui hésite entre deux femmes. Vous avez un choix à faire. Et maintenant, pour obtenir la dernière carte qui vous donne un conseil,  je fais la somme des numéros de ces arcanes : La Papesse, 2. Le Mat, 0, le Diable, 15, l’Amoureux, 6. 2+0+15+6=23. Comme il n’a que 22 arcanes majeurs on additionne 2+3=5, Le Pape !

            — Comme vous êtes la Papesse, je présume que ça veut dire que vous allez vous remarier ?

— Est-ce que vous voulez bien cesser cinq minutes de faire l’idiot et de me considérer comme une mégère ? Le conseil du Pape c’est : « Elevez-vous vers le spirituel, ayez confiance dans le forces de l’Esprit »

Vous voyez Benoît, j’ai continué la chaîne du chat noir et vous l’avez interrompue. Vous en subissez les conséquences, et moi je dois en tirer une grâce. Pour quelqu’un de matérialiste, ce serait gagner de l’argent ou avoir une promotion…Moi qui suis dans une quête spirituelle, oui vous pouvez sourire, ça ne change rien, j’ai sans doute eu un avantage de cet ordre là.

— Monique, moi j’ai une cheville enflée…Comment sont les vôtres ?

Elle continua, imperturbable :

 — Je crois comprendre, d’après ce tirage, que la grâce que j’ai reçue est de contrebalancer votre malchance. Voila le choix de l’amoureux : acceptez-moi chez vous plus souvent et écoutez mes conseils, vous serez libéré de votre malédiction.

Cette fois, s’en était trop ! Il frappa la table du plat de la main.

— C’était bien essayé, mais c’est raté ! Vous avez tenté de profiter du fait que je sois dans une mauvaise période pour me manipuler…Vos cartes, vous pouvez toujours leur faire dire ce que vous voulez, d’autant plus que je ne connais rien à ce genre de conneries, tout ça pour vous imposer chez moi comme ma bienfaitrice, l’ange qui va chasser le mauvais sort ! Non mais j’hallucine ! Allez hop, retournez chez vous, je me débrouillerai bien tout seul, il vaut mieux avoir une entorse à la cheville qu’un boulet au pied !

Monique se saisit de son sac et quitta la maison, non sans avoir lancé :

— Très bien, je vous laisse mais je ne vous donne pas longtemps pour vous rendre compte de votre erreur ! Vous savez où me trouver…

C’est ça oui ! Si j’ai besoin je vous sonnerai…Bon vent ! Et dire qu’avec cette série d’ennuis j’en étais presque arrivé à la croire avec son égrétruc qui fait que les superstitions deviennent des réalités !

Soudain il se sentait bien, libre. En plus il avait trois jours de repos légitime, il pouvait se reposer, regarder la télé…Qu’est-ce qu’il y avait à la télé à cette heure ci ?

Il appuya sur le bouton « on » de la télécommande. Rien ne se passa. Il dirigea la zapette plus franchement dans la direction du poste. Rien. Mince alors ! Pourtant les piles n’étaient pas si vieilles que ça. Il vérifia si elles n’avaient pas bougées. Non.

Et voila qu’il passa devant le téléviseur mutique.

Le chat noir. Encore lui. Et il souriait.

— Saleté de bestiole !

Il se précipita sur lui, sans réfléchir à l’état de sa cheville. Á peine avait il fait un pas qu’il cria de douleur et chuta, voulu se rattraper à la télévision qui tomba avec lui. L’écran se brisa. Son écran LCD 52 pouces, qui n’était plus sous garantie depuis deux mois !

Une sorte de caricature de rire, comme celui du joker dans « Batman » lui fit tourner la tête : c’était bien le chat, assis au sommet d’un fauteuil, qui ne se contentait plus de sourire. Il riait aux éclats ! Benoît avait encore la télécommande, désormais inutile, à la main. Il la lança de toutes ses forces en direction de l’animal diabolique. Mais il n’y avait déjà plus de chat et le projectile alla fracasser une vitre de la porte-fenêtre.

Agissant cette fois très précautionneusement, Benoît prit le téléphone. Un chat-fantôme qui souriait, riait et lui portait la poisse…Il ne pouvait appeler qu’un psychiatre, ou alors…

  — Allo…Heu…Monique ?

 

« Remettre en question vos certitudes », lui avait-elle dit. Et il était bien forcé d’admettre que ça lui réussissait. Depuis qu’il avait ouvert la maison à sa belle-mère, sa malchance s’était évanouie et le chat noir ne s’était plus manifesté. Il avait repris le travail où, contrairement à ce qu’il craignait, personne, pas même l’ignoble Lebron, n’avait profité de son arrêt pour lui rafler les contrats. Et même, depuis son retour, il était plus performant, le patron semblait l’apprécier davantage.  Monique, à chacune de ses visites, lui parlait du Cosmos où tout est dans tout, des correspondances ésotériques entre les planètes, les minéraux, les végétaux. Il ne se moquait plus quand elle lui expliquait le tarot ou le Yi-King et il s’était même engagé à s’essayer à une demi-heure de méditation le soir (Bien que pour le moment il préfèrait quand même regarder leur nouvelle télévision, acquise à un prix très raisonnable). Monique lui ouvrait des horizons qu’il regrettait d’avoir négligés jusque là.

La seule contrepartie était que, depuis qu’il connaissait le phénomène de l’égrégore, il était en quelque sorte devenu superstitieux. Il évitait de passer sous les échelles, d’ouvrir un parapluie à l’intérieur, de poser le pain à l’envers… Bon, tout ça c’est idiot bien sûr, en soi ça n’a aucune importance mais depuis le temps que des gens y croient, ça a dû créer un puissant égrégore et je risque d’être pris dans son influence ! Il avait désormais un Saint- Christophe aimanté sur son tableau de bord pour éviter les accidents et un trèfle à quatre feuilles dans son porte-carte. Ses collègues l’avaient remarqué et aux repas, lorsqu’ils le voyaient remettre le pain à l’endroit ou décroiser deux couteaux, lui lançaient en ricanant des petites phrases du genre « C’est ta sorcière de belle-mère qui t’a influencé ? ». Il ne répondait pas. Moi aussi je faisais le malin avant, mais j’en ai suffisamment vu ! En attendant, le chat noir a disparu et la chance me sourit désormais !

 

Tout allait pour le mieux jusqu’au jour où Benoît se rendit chez Monique en sortant du travail, pour lui emprunter un outil de jardin. C’était deux semaines environ après leur réconciliation. Il sonna, mais personne ne vint. Constatant que la porte n’était pas fermée à clé, il pénétra dans le pavillon, tenta un « Monique ? » qui resta sans réponse. Il s’avança alors dans le salon tendu de tissus indiens, où régnait l’habituel parfum d’encens. Où était-elle ?

Il s’aventura dans le couloir décoré de mandalas new age et l’appela encore une fois. Peut-être avait-elle eu un malaise. Benoît l’avait mise en garde contre ses habitudes alimentaires « macrobiotiques » qu’il trouvait insuffisamment nutritives. La porte de la chambre était entrouverte. Après y avoir toqué, il entra. Le lit était fait, tendu de vert, avec un piège à rêve pendu au dessus. En face un autel domestique, garni entre autre d’un Bouddha, d’un chapelet, des statuettes d’Isis et d’Osiris, de fleurs coupées, d’une petite pyramide de carton. Mais pas trace de Monique. Benoît, qui n’était jamais entré dans cette pièce, la parcourut des yeux. Sur la table de nuit, à coté d’un cristal de roche, un livre qui avait l’air d’avoir été beaucoup feuilleté: « Techniques de l’influence à distance ».

C’est ta sorcière de belle-mère qui t’a influencé ? 

Brusquement il le saisit, l’ouvrit là où était le signet et lu : « …La photo sert à avoir devant les yeux l’image du sujet à influencer, mais pour qu’un lien astral se crée, il est nécessaire d’y joindre des éléments corporels comme des ongles, des cheveux ou du sang, où au moins des pièces de vêtements ayant été en contact avec le corps… »

Des cheveux… Mais vous commencez à perdre vos cheveux, Benoît ! Regardez, vous en avez plein votre col !

Plus loin un dessin indiquant comment augmenter la force de l’envoûtement, puisque sous le terme « influence à distance » il s’agissait bien de ça. Les éléments étaient placés sous une pyramide de carton, orientée vers les quatre points cardinaux, tout à fait semblable à celle placée sur l’autel. Il la souleva.

Dessous se trouvait un papier plié en quatre, qu’il déballa. Dedans, une petite photo de lui, Benoît ! Et dessus étaient collés quelques cheveux dont il connaissait la provenance. Le papier portait des signes ésotériques et un texte manuscrit:

Moi, MONIQUE CARO, J’invoque les puissances astrales pour créer une forme-pensée que j’attache à la personne de BENOIT AUREL, et je lui donne l’ordre d’agir sur lui afin qu’il m’accepte chez lui comme je le voudrai. Qu’il n’ait de repos que lorsqu’ il m’aura acceptée…Que ma volonté, à moi, MONIQUE CARO s’impose à lui,  BENOIT AUREL, à travers la forme-pensée que je lâche dans l’astral et qui va grandir en force chaque jour, devenir chaque jour plus PUISSANTE, plus VIBRANTE…

La formule continuait, répétant le même souhait plusieurs fois de diverses façons, alliée à des mots et des symboles  incompréhensibles…

— J’étais au fond du jardin…Mais qu’est-ce que vous faites dans ma chambre ?

Monique, qui venait d’entrer, aperçut le papier que tenait son gendre et son expression se figea. Benoît explosa :

— Quand je pense que vous avez failli m’avoir avec vos histoires d’égrégore et votre présence indispensable ! C’est vrai que j’avais tort de ne pas croire à la sorcellerie, puisque c’est ça, votre chemin spirituel ! M’attirer des ennuis à la pelle, en me faisant me fouler une cheville, tout ça pour vous imposer…

— Benoît, écoutez-moi ! J’ai crée une forme-pensée, c’est comme un égrégore individuel, je lui ai donné une mission mais je n’étais pas responsable de ce qu’il provoquait ! Je ne voulais pas vous attirer ces soucis, tout ce que je voulais c’est pouvoir voir ma fille et que vous soyez aussi comme mon fils, même si le procédé était contestable, je…

— Et bien résultat, je ne veux plus vous voir chez nous ! Et voila ce que je fais du support de votre « forme-pensée »

Dans un état de rage et de jubilations mêlées, Benoît sortit son briquet et enflamma le papier et la photo. Mais quelque chose lui sauta sur la main, quelque chose de noir aux formes félines, qui les lui arracha des doigts. La fenêtre s’était ouverte et un brusque courant d’air projeta la feuille sur les rideaux, leur communiquant le feu. Avec une rapidité qui n’était surement pas d’ordre naturel, des flammèches gagnèrent le lit. L’incendie embrasa toute la chambre…

 

 

Léa avait tracé le cercle et allumé les bougies. Elle ouvrit le vieux livre relié en cuir noir et récita la formule habituelle :

— Aie Saraye, Aie Saraye, Aie Saraye ! Per Eloym, Archima, Rabur, Bathas super Abrac ruens superviens  Abeor SUPER ABERER Algolos ! Algolos! Algolos! Impéro tibi per clavem Salomonis et nomem magnum SEMHAMPHORAS

 

Marin_Coven_400_122_454lo_122_454lo

Algolos apparut à l’extérieur du cercle, sous sa forme préférée de chat noir.

— Parle maîtresse, ton serviteur t’écoute ! dit le chat.

Elle avait trouvé ce livre chez un bouquiniste qui en ignorait l’immense valeur : il livrait de VRAIS secrets occultes, contrairement aux ouvrages que sa mère achetait au rayon « ésotérisme » des librairies. Ensuite, elle n’avait eu qu’à créer un compte mail sous un faux nom et envoyer la chaîne à sa mère.

— Algolos, je pourrai bientôt te libérer de mon service. Tu as bien rempli ta mission.

Le problème avec ces démons familiers, c’est que non seulement ils ignoraient tout des conceptions humaines sur le bien et le mal mais en plus, malgré leurs pouvoirs, ils étaient comme des enfants, à qui on devait expliquer les choses le plus simplement possible. Il était bon de leur répéter les choses régulièrement.

— Mais pour l’instant, continue ton travail : tant que Benoît accepte la présence de ma mère à la maison, tu le laisses tranquille. S’il ne veut à nouveau plus d’elle, recommence à le tourmenter !

— Maîtresse…Jusqu’à quel point je peux le tourmenter ?

— Je t’ai déjà dis : l’entorse c’était le maximum ! Tu dois éviter de lui faire du mal physiquement…

Le chat resta silencieux un instant, en baissant la tête. Elle remarqua qu’il sentait le poil brûlé.

— Maîtresse…Il faut que je vous dise quelque chose…

 

 

 

 

 

 

Posté par paladin95 à 19:43 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
25 décembre 2011

Emile et le temps retrouvé

           Emile

 

           Émile reposa son livre. Non seulement il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur la lecture, mais il ne se souvenait généralement pas de là où il en était resté à chaque fois qu’il le reprenait. C’était un vieux livre de poche, au dos strié de plis blancs, à la tranche jaunie…Quel âge avait-il quand il l’avait acheté ? La quarantaine, la cinquantaine ? Et le titre : « Á la recherche du temps perdu »…Quelle ironie !

 

            Les étagères du salon regorgeait de livres qu’il ne lisait plus, il aurait même été ennuyé de dire quel titres il possédait exactement, lui qui longtemps aurait su dire quel ouvrage se trouvait là et à quel endroit il était classé (« La deuxième étagère en partant du bas, face à la porte, vers l’extrémité gauche »). La bibliothèque, comme le salon en général, restait bien rangée, contrairement à la cuisine, et même à sa chambre. Ne parlons pas du jardin rendu à l’état sauvage depuis…depuis longtemps !  Le salon, dernier domaine investi dans ce pavillon de banlieue qui avait été la cadre de la plus grande partie de sa vie, cette vie derrière lui. Dans sa jeunesse, l’idée qu’il serait vieux un jour était une vérité purement théorique. Lorsqu’il y pensait, ça l’affolait un instant et puis il passait vite à autre chose : ses préoccupations n’allaient pas plus loin que les quelques années à venir. Atteindre trente ans ne lui avait posé aucun problème. Quarante ans, déjà plus, mais plein de possibilités s’offraient encore à lui. Á cinquante ans, il était encore jeune ! Á soixante aussi, et c’était enfin la retraite…Á soixante-dix, il était encore en pleine forme, donc tout allait bien…Et voila, il avait dépassé les quatre-vingt !

 

            « Tempus Fugit »…Le temps l’avait emporté dans son flot, le fleuve était devenu torrent et il entendait déjà le bruit de la chute qui achevait le voyage. Plus moyen de se raconter d’histoire. L’avenir n’était plus pour lui que l’image du gouffre tout proche où il allait plonger, comme à la fin des « Aventures d’Arthur Gordon Pym » de Poe. Le présent ? Ce pavillon sans aucune visite (sinon le médecin ou une infirmière, sa fille, de temps en temps…) Plus aucun nouveau départ envisageable, sauf le dernier, le grand départ…Mais alors que devant lui il ne percevait qu’un sombre cul de sac, il se retournait entièrement vers un passé qui s’ouvrait devant lui, immense et lumineux. Ce livre de Proust, « Á la recherche du temps perdu », il l’avait lu autrefois, mais ne se souvenait que du passage connu de tous sans même l’avoir ouvert, celui de la madeleine ! Toutes ses journées ou plutôt tout ce qui valait le coup d’être vécu dans ses journées, se résumait à des dégustations de madeleines proustiennes. Un son, une odeur, une lumière suffisaient à réactiver des souvenirs jusque là enfouis. Étrangement, ces souvenirs étaient d’autant plus vivants qu’ils étaient anciens. Peu de choses de sa vie d’adulte. Il n’avait pas oublié son mariage, ni la naissance de ses enfants, mais après, c’était assez vague. Il lui arrivait de se demander quand Simone était morte…Il savait qu’il en avait beaucoup souffert, beaucoup…Mais aujourd’hui tout cela était très vague.

           

            Par contre, une de ses « madeleines » quotidiennes était l’école proche. Il en entendait la sonnerie, les cris des enfants aux heures de récréation. Et soudain tout lui revenait, comme un album de photos soudain ouvert, mais des photos en trois dimensions, qui s’animaient aussitôt : la communale,  la « récré »…La cour. Il se rappelait parfaitement de sa disposition, des platanes, du préau et des toilettes en face, du grand escalier.  Il se souvenait même de la couleur verdâtre des porte-manteaux dans le couloir, de la fissure dans l’enduit le long de la porte de la classe. Et de l’ambiance de la journée qui avançait, la luminosité qui diminuait le long des jours d’hiver. Alors on allumait les lampes, sphères couvertes de chiures de mouches qui pendaient du plafond. Petit à petit, il en venait à revoir intérieurement le visage de Monsieur Luciani, son instituteur au cours moyen. C’était bien lui, avec son visage long et ses yeux bleus. Il entendait à nouveau les intonations de sa voix, son léger accent méridional. Alors en pensée il baissait les yeux sur lui-même et…Mon dieu se disait-il ! C’était comme ça que j’étais habillé ? Avec cette blouse marron et ce pantalon de velours ? Tout ce qu’il croyait engloutit à tout jamais dans un lointain passé était là, avec à chaque fois de nouveaux détails et même, il le remarquait, des réminiscences de plus en plus anciennes.

 

            Émile ne lisait plus, ne regardait plus la télévision : il s’endormait devant et puis de toute façon, pour ce qui passait maintenant…Sa fille, une des rares fois où elle était venue (Mais étrangement, et contrairement à autrefois, les visites ne lui manquaient plus, même pas celle des enfants) lui avait reproché :

 

            — Tu ne lis plus, tu ne sors plus…Va au moins te balader dans le quartier ! Qu’est-ce que tu fais tous tes jours à végéter, toi qui étais si actif avant ?

 

            Ce qu’il faisait ? Pourrait-elle le comprendre s’il le lui expliquait ? Il retrouvait son enfance…Ce cher passé qui n’était plus du passé mais une sorte d’extase où son quotidien sombre et angoissant se dilatait hors de l’espace et du temps. Loin de « végéter » dans ces moments-là il lui semblait échapper à la fuite des heures, à l’épouvante de la mort…Il était heureux. Chaque instant qu’il ne consacrait pas à ce délice était sans intérêt. Quand il se replongeait dans sa contemplation, il vivait intensément !

 

            La première chose étrange se passa vers la fin de l’été. Cet été parisien, souvent nuageux et pluvieux, il s’y était habitué, lui qui venait du Sud. Septembre commençait par contre avec un temps magnifique et Émile avait installé son fauteuil devant la fenêtre qui donnait sur les jardins voisins. Un grand pin se détachait sur le bleu du ciel. Le soleil du matin enveloppait le vieil homme. Ce pin dans le soleil, il y en avait un dans le square où il allait jouer après l’école, aux beaux jours. Ça y est, il sentait l’odeur acre des buissons qui entourait ce petit jardin public. Avec les copains, ils s’y cachaient quand ils jouaient à la guerre. Il se voyait remonter le long de cet arbre au tronc incliné et ressentait le goût amer du fruit qu’il avait essayé de goûter, une fois…Alors il était descendu pour aller boire à la petite borne qui se trouvait à l’entrée du square…L’eau était froide, elle faisait un peu mal aux dents…

 

            — Hé, Émile ! Tu veux voir ma collec d’images sur la guerre ?

 

            Bon Dieu, c’était Daniel Picard !                                                         

 

            Un instant, il y était. Daniel ne faisait pas partie de ces souvenirs qu’il ravivait, mais une apparition imprévue. Emile l’avait vu et reconnu, avec son appareil dentaire et ses cheveux blonds comme s’ils s’étaient croisés à l’école quelques heures avant. Il l’avait non pas imaginé, mais bel et bien vu ! Peut être pas de ses yeux, mais à la façon dont on « voit » dans un rêve. S’était-il endormi un instant ? Il lui semblait aussi avoir encore les lèvres humides de l’eau fraîche qu’il avait bue. Pendant une minute ou deux, il avait fait l’expérience de bien plus qu’un simple voyage en pensée dans son enfance. Il s’y était retrouvé, immergé avec tous ses sens. Et non, ça n’était pas un rêve, c’était bien trop clair et cohérent pour être un rêve. Il en fut fortement troublé. Des tas d’interrogations se bousculèrent dans ses vieux neurones, qu’ils n’avaient pas sentis aussi rapides depuis bien longtemps : perdait-il la tête ? Avait-il halluciné ? Ou l’explication était-elle autre ? Tout ceci le préoccupa au point de lui ôter, pour le reste de la journée, le calme et l’abandon nécessaires à son passe-temps « proustien ». Le lendemain, se sentant plus serein, il décida de tenter à nouveau l’aventure.

 

            Dans une vitrine trônaient trois santons, les Rois Mages. Il les avait trouvés un jour sur une brocante, à l’époque où il sortait encore, et reconnu en eux la réplique de figurines que ses parents mettaient dans la crèche chaque année… Et sur le coup, déjà, de la nostalgie, il les avait achetés, pour pas cher d’ailleurs. Il n’avait pas pu récupérer la crèche à la mort de ses parents. Sa sœur était passé avant et avait donné pas mal de choses -qu’elle considérait comme inutiles -à Emmaüs, ça avait été un conflit familial mais enfin, ces trois petits bonshommes d’argile étaient la copie conforme de ses Noëls d’enfants. Balthazar était à genoux, un autre mage tendait son coffret et le troisième se tenait hiératique, portant ce qui semblait un flacon contre lui. Quelle madeleine exquise que celle des Noëls !

 

            Quelques jours avant le 25 décembre, ses parents décoraient le sapin dans le salon, la crèche à ses pieds. Émile se concentra sur la scène. Il constata en passant que pour ses souvenirs il n’avait pas ses problèmes de concentration habituelle, bien au contraire, tout lui venait si facilement…Dans la nuit de décembre, si tôt tombée, le salon n’était illuminé que par les deux guirlandes. Une clignotante avec des ampoules de forme oblongues et aux couleurs vives, une autre fixe faite de clochettes pastels. Lumières diaphanes qui étaient pour lui celles de Noël, comme l’odeur très particulière du sapin...Il réalisa soudain qu’il voyait les guirlandes, qu’il sentait le sapin ! Le sapin garni de ses boules rouges, vertes et argent, des oiseaux dorés sur les branches et le petit croissant de lune avec un lutin assis dessus ! Non, cette fois il ne rêvait pas où alors c’était un rêve complètement lucide. Un peu comme dans les séries policières où le témoin est plongé en état d’hypnose et où il peut revoir la scène du crime et remarquer des détails qui lui avaient échappés, Émile promenait son regard dans cette pièce qui était le séjour quand il était enfant…C’était si vieux ! Mais il reconnaissait le mobilier imitation Henri II. La table arrivait juste à la hauteur de ses yeux, les chaises à celle de sa poitrine. Il voyait tout ça comme dans un film, mais pouvait-il intervenir ? Toucher quelque chose, par exemple ? Il fut soudain surpris par deux longues jambes à côté de lui, passées dans un pantalon noir. Sans trop savoir comment il saisit les plis du pantalon et leva les yeux… Un homme qui devait avoir trente-cinq ans lui souriait!

 

            C’était trop d’émotion cette fois…Il revint tout d’un coup dans son corps de vieillard.

            — Non, moi je suis ta fille !

            En effet, elle se tenait devant lui, l’air contrariée…

            — Tu es là ? Je ne t’ai pas entendu arriver…Qu’est-ce que tu disais ?

            — Je disais que j’étais ta fille…Ça fait bien un quart d’heure que je suis là et toi tu étais complètement ailleurs, les yeux dans le vague, j’ai essayé de t’appeler mais rien à faire…tu peux pas savoir la trouille que j’ai eue ! J’étais sur le point d’appeler le SAMU…Et d’un coup, tu as murmuré : « Papa ! » et tu es revenu à toi…Non ça va pas du tout, ça !

 

            Il eut beau lui raconter qu’il dormait, qu’il rêvait, rien n’y fit, il eut encore droit à un discours sur le fait qu’il ne faisait plus rien de ses journées et qu’il allait perdre la boule…Finalement quand sa fille partit il ne fut pas mécontent de retrouver sa tranquillité et la possibilité de réfléchir à ce qui lui arrivait. Perdait-il donc vraiment la boule ? On lui avait dit que l’amnésie des faits récents et l’hypermnésie du passé, n’étaient pas bon signe à son âge. Bon mais là il ne s’agissait plus d’hypermnésie, de souvenirs même très précis. Il était transporté dans son enfance. Alors, délire ou…voyage mental dans le passé ? Une fébrilité nouvelle l’envahissait. Si réellement, il avait cette capacité de remonter le temps…C’était ridicule, il en aurait ri lui-même quelques années auparavant mais maintenant, c’était une perspective qui lui paraissait possible, sans qu’il comprenne pourquoi, peut-être tout simplement parce qu’il voulait y croire…Le médecin vint le voir le lendemain.

            — Alors Monsieur Émile ? Est-ce que vous allez bien ?

            — Bien sûr docteur, je me marie avec ma fiancée de vingt ans la semaine prochaine, répondit Émile qui se doutait du pourquoi il venait.

            — Essayez de comprendre que je ne veux pas vous embêter, mais votre fille vous a trouvé dans un état crépusculaire hier et elle est inquiète de vous laisser seul ici. Peut-être faudrait-il envisager un lieu où vous seriez entouré…

            — Crépusculaire ? Il faut dire que j’en suis plus au crépuscule qu’à l’aube dans ma vie…Alors laissez-moi donc attendre la nuit tranquille chez moi !

            — Il faudra qu’on en reparle ! Insista le docteur en le quittant.

 

            « Un lieu où vous seriez entouré »…Les choses prenaient un tour qu’il n’aimait pas du tout ! D’un autre coté, si jusqu’à présent sa seule évasion avait été purement intellectuelle, il entrevoyait une issue possible…Une issue absolument inespérée. Au lieu du saut dans le néant, devant lui, y avait-il une sortie dans l’autre sens ?

 

            Il fallait déjà qu’il sache si cette possibilité était illusoire ou pas. S’il s’était retrouvé vraiment transporté dans un de ses Noëls d’enfant, et si, pour de bon et volontairement, il y avait attrapé la jambe de son père, c’est qu’il pouvait agir sur le passé. Il avait lu autrefois une nouvelle de science-fiction…Un type qui remontait jusqu’à l’époque des dinosaures. Il faisait jusque quelques pas, mais en marchant sur le sol il modifiait le passé et à son retour, le présent était complètement différent. Bon de toute façon, il n’allait pas si loin et le seul dinosaure de l’histoire, c’était lui !

 

            A coté des santons, dans la vitrine, se trouvait un petit vase, orné des armes de Quimper, un souvenir de Bretagne ramené par sa mère. Ho, il n’avait rien de spécialement beau et la fille d’Émile le taxait de « kitch » quand elle en parlait. En fait, il gardait ce vase pour des raisons sentimentales, c’était une des rares choses qui restaient de la maison de ses parents qui n’était pas parti à Emmaüs.…Et pourtant, il allait falloir peut être le sacrifier pour être sûr d’une chose…Une chose qui en valait la peine !

 

            Le vase était lui aussi une de ses « madeleines » : toute son enfance il l’avait vu dans l’entrée de la maison, posé sur une commode à coté d’une poupée en costume provençal (Qu’était-elle devenue, celle-là ?). Á gauche de la commode, le porte-manteau en fer forgé, puis la porte qui donnait sur le séjour, avec au dessus une gravure représentant un bateau…Et voila, il revoyait le canevas exposé sur le mur d’en face, la très classique tête de berger allemand. Il baissa les yeux : ses pieds d’enfants étaient chaussés de petites pantoufles rouges.  Il dut se hisser légèrement sur leurs pointes pour attraper le vase, et, sans hésitation le fit basculer sur le sol où il se brisa avec un grand bruit.

 

            — Qu’est-ce que c’est ? Cria une voix de femme familière.

 

            Il était de retour dans sa vie d’octogénaire, avec une sensation de soulagement inattendue : en fait il se rendit compte qu’il était bien content d’échapper au savon que lui aurait passé sa mère s’il était resté…Là bas ! Puis il se souvint du but de l’expérience.

 

            Dans la vitrine, plus de vase. Á sa place, un taureau en porcelaine qu’il ne connaissait pas : « Souvenir d’Espagne ». Sa mère avait décidément le goût du kitch…

 

                Il sentit ses vieux membres pris de tremblements. Non, ce n’était pas la maladie de Parkinson, c’était le genre de tremblote qu’il avait pu avoir dans sa jeunesse en ressentant une vive émotion, comme étreindre la femme dont il était éperdument amoureux, ou tenir son premier nouveau-né dans ses bras…Cette fois il avait la preuve que ces voyages n’étaient pas juste dans sa tête. Il allait pouvoir partir, non pas vers la mort, mais vers l’enfance ! Qui n’a jamais eu ce vieux fantasme : recommencer sa vie en ayant l’expérience. La réincarnation, si elle existait, n’avait aucun intérêt si on ne se souvenait pas de ses vies antérieures. Par contre, repartir avec son esprit d’aujourd’hui ! Il pourrait éviter tellement d’erreurs commises, saisir tellement d’opportunités négligées !

 

            Recommencer, d’accord…Á partir de quel âge ? Le plus jeune possible, à condition d’avoir des souvenirs qui lui permettent de s’y transporter. Quel étaient ses souvenirs les plus anciens ? Presque rien avant cinq ans. Cinq ans, c’était l’âge de son entrée à la maternelle. Voila, période féconde pour son « redémarrage » dans la vie. Mais à quoi associait-il la maternelle ? Des jouets colorés…Il n’en possédait pas. La pâte à modeler…non plus. Ha oui, des dessins ! Des crayons de couleur…Il fouilla au fond d’un tiroir…Du rouge, du bleu, du vert…Il sortit des feuilles de papier. On sonna à la porte.

 

            Encore le médecin. Pour la première fois il ne lui ouvrit pas.

 

            — C’est pour quoi ? Demanda-t-il à travers la porte.

            — Monsieur Émile, je voudrais vous parler !

            — Oui, pas aujourd’hui, je suis occupé…

            — Occupé ?  Mais je ne vous ai jamais vu occupé !

            — Et bien je le suis…Je fais des dessins !

 

            Il ignora l’insistance du praticien, qui devait se dire que le père Émile, cette fois ça y était, il yoyotait  complètement ! Tant pis ! Il allait laisser sa vieille carcasse ici et en retrouver une autre…Non, retrouver la même, mais toute neuve ! Il commença à dessiner en s’appliquant comme à cinq ans…Il faisait quoi à l’époque ? Des maisons, des avions, des soldats avec des fusils. Il aimait dessiner, oui, il aimait…

 

            La lumière du soleil matinal tombait sur le bureau de la maîtresse. Le long des fenêtres s’alignaient des boîtes de jeux et de jouets, auxquels les élèves avaient accès à certains moments de la journée, mais pour le moment, c’était dessin. Il caressa la surface vernie de son petit pupitre, puis se mit à contempler sa main : si petite, si souple, si lisse. Il fallait qu’il s’habitue à un corps de cinq ans…Il avait l’impression d’avoir rétréci du tiers de sa taille. Il balança ses jambes sous la chaise…Plus aucune douleur, ni à la hanche, ni aux articulations…Et cette acuité visuelle : sans lunette il voyait à l’autre bout de la classe les marionnettes accrochées au mur, à coté du petit théâtre.

 

            — Tu as fini, Émile ? Demanda la maîtresse.

            Ha oui, la maîtresse…Il allait devoir lui obéir, ainsi qu’à ses parents mais de toutes façon « quand il était vieux », tout le monde commençait à vouloir le commander : sa fille, le médecin, l’infirmière…Et une instit de maternelle, c’était toujours mieux comme autorité que le personnel de la maison de retraite où il aurait vraisemblablement fini. Il se demanda s’il n’allait pas s’amuser à tenir des propos d’adultes qui allaient étonner tout le monde…Mais non, ça ne lui attirerait que des ennuis, il deviendrait un surdoué  qu’on ferait voir à des psychologues et tout ça…Il jouerait donc son rôle d’enfant, sachant que sa scolarité serait facile : pas de problème pour apprendre à lire et à écrire, à faire quelques calculs simples…Il se dit même qu’il éprouverait du plaisir à jouer avec ses copains, à la guerre ou à l’école.

Cette fois était la bonne, il ne redeviendrait plus Émile le vieillard, sinon naturellement, dans bien des décennies. Mais sûrement alors il aurait encore la possibilité d’un nouveau retour…Une troisième fois où il rectifierait encore les erreurs de celle- là, et ainsi de suite…Une seule vie ne suffit pas à atteindre la sagesse, mais au bout de plusieurs ? Il se sentit tout d’un coup tout puissant. Un nouvel avenir plein de potentialités s’ouvrait devant lui !…Il était redevenu enfant depuis un quart d’heure que sa vie antérieure lui paraissait déjà si loin. Pour pouvoir se réjouir encore plus de ce nouvel état il décida de se remémorer les dernières années, la décrépitude, la solitude…Il habitait dans une petite ville de banlieue…Comment s’appelait-elle, déjà ?

 

La maîtresse était juste à coté de lui. Il prit le crayon jaune et traça un grand soleil au dessus de la maison qu’il avait dessinée. Oui, il était de retour dans son enfance sudiste et ensoleillée…C’était tellement plus agréable qu’à…Mince alors, il n’avait plus ses douleurs articulaires mais il avait toujours ses trous de mémoire ! Elle allait encore lui dire qu’il perdait la boule…Elle, mais qui ça ? Maman ? Mais non, pas Maman, la dame qui venait le voir…Bon zut il la connaissait bien, pourtant,  cette femme là…Bien sûr c’était…Ha oui la maîtresse était là

— J’ai fini, dit-il en lui tendant son dessin.

Il aurait voulu marquer son nom sur la feuille mais il ne savait pas encore l’écrire. Maman lui avait promis de lui apprendre. Comme tous les jeunes enfants, Émile ne se préoccupait guère des drôles d’idées qui pouvaient lui passer par la tête…Il avait un instant pensé à un vieux Monsieur, comme son Papy, mais ce n’était pas son Papy. Et une dame qui venait le voir dans une vieille maison. On lui avait dit que lui aussi, il serait vieux un jour, mais dans longtemps, très longtemps ! Alors il n’y pensait pas et de toute façon, il n’arrivait pas à comprendre comment ce serait, la vieillesse ! Pour le moment, il attendait que la maîtresse permette de prendre les jouets…

 

Á la maison de retraite médicalisée Les Tilleuls, l’aide-soignante aida son collègue à déshabiller le vieillard et à lui passer sa chemise de nuit.

— Allez Émile, c’est l’heure de te coucher

Avec difficulté ils le firent passer du fauteuil roulant sur le lit, déjà garni d’une alèze. Elle essuya son front d’un revers de main.

— Quand même, dit-elle en regardant Émile, j’espère ne pas finir comme ça ! Qu’est- ce que c’est triste de se retrouver à l’état de légume !

— Oh, répondit le collègue…C’est moche de vieillir mais il a pas l’ait triste, lui…Il sourit tout le temps ! Dans le fond on sait pas ce qu’il vit ! Peut être qu’il a trouvé refuge dans un paradis perdu, et qu’il a oublié tout le reste !

                                                               

 

 

 

 

                                                                                                                                  

Posté par paladin95 à 19:29 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
05 septembre 2011

Saint Drôme


Saint drome1


Jadis, Chouang Tseu rêva qu'il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu'il était Chouang Tseu lui-même. Brusquement, il s’éveilla et s’aperçut avec étonnement qu’il était Chouang Tseu. Il ne sut plus si il était Chang Tseu rêvant qu’il était un papillon ou un papillon rêvant qu’il était Chouang Tseu

 Œuvres de Tchouang-Tseu, II

 

 

 

 Livre d’Amistratas-1256 ; 3

 Le Seigneur Amistratas- Béni soit Son Nom-Se tient au centre même de l’univers. En Vérité l’univers est né de Lui, et s’est déployé à partir de Lui.

Amistratas est le commencement et la fin, ni le temps ni l’espace ne Le limitent, car l’espace et le temps sont nés de Sa Pensée Divine.

Vers Son trône d’éther montent les prières de toutes les créatures. Des coquillages télépathes de l’océan de Bluchrz à la nébuleuse d’Issilmurg où chaque astre est une personne, tout ce qui vit et pense chante La Gloire d’Amistratas… Il établit l’orbe des mondes, et fait traverser la nuit sidérale aux novas porteuses de vie, pour aller féconder les planètes vides.

Vers Lui les multitudes se tournent dans leurs supplications. Devant Lui le sage se tient en silence, anéantissant sa volonté propre en celle de Son Seigneur.

Mais voici que des pèlerins tentèrent l’impossible : approcher sur leur frêle esquif du Centre des Centres, où Se tenait Amistratas. Et Amistratas leur accorda la grâce d’arriver jusqu’à Lui. Afin que Sa Voix ne les réduise pas à néant, il s’adressa à eux dans le secret de leurs âmes :

- Mes téméraires enfants, que venez vous cherchez si près de moi ?

Et dans le secret de leurs âmes ils répondirent :

- C’est toi que nous venons chercher, Oh Seigneur, afin de t’amener avec  nous, pour que nous T’ayons parmi nous !

Et Amistratas -Louée soit Sa bonté Infinie- accepta de quitter sa béatitude pour partager la condition de Ses créatures.

   

   ***

 

Vaisseau «Albert Schweitzer »

Unité Spatiale de Secours et de Soins N°11

Temps Standard Terrestre 28 mai 10h06

 

 Le Docteur Ariel Davos, chef du service psychiatrique du vaisseau, contemplait le nouveau patient allongé dans la cellule de soins intensif. Celle-ci consistait en une sorte d’œuf translucide dans lequel flottait le malade et qui lui amenait l’oxygène, maintenait l’hydratation et tous les équilibres vitaux. Le médecin-commandant eu une pensée d’admiration pour le chef d’œuvre de la bio-technologie que consistait cette cellule, où organique et mécanique se mariaient en une union parfaite. Les appareils autour captaient les informations émises par l’œuf, et lui en envoyaient simultanément.

 - Aucun problème somatique important, exposa le Dr Farah Kane, l’assistante d’Ariel. Un cas typique de Syndrome Hallucinatoire du Voyageur Spatial. D’après les données sur les accidents et disparitions nous pensons qu’il s’agit du Lieutenant Demis Stratas, rescapé de la collision du « Robert Henlein » avec un météore, il y a huit mois standards Terrestres. Bien sûr il faudra attendre que nous soyons dans à porter d’un réseau de com pour vérifier. Nos remorqueurs ont ramené sa capsule de survie il y a vingt heures ST…

 Selena, l’infirmière, effleurait les symboles sur son écran tactile : dans l’œuf des mouvements se produisirent, des courants du liquide protecteur : la cellule de soins nettoyait le corps de l’homme. Une condensation bleuâtre se forma sur la barbe épaisse du naufragé, et disparut en laissant son visage parfaitement lisse. Il ne devait pas savoir trente ans.

 - On n’a pas pu le récupérer au moment de l’accident, dit-elle, et il a passé ces huit mois entièrement seul au milieu de l’espace…Si encore ils avaient été deux dans la capsule !

 - Votre premier cas de SHVS ?

 - Oui, c’est ma première mission au long cours…

Davos eut un sourire paternaliste, que certains auraient trouvé suffisant :

 - Qu’ils aient été deux, même trois ou quatre, n’auraient pas empêché cette pathologie. Imaginez-vous enfermée dans une petite surface avec une ou deux personnes, coupée de tout le reste de l’univers… Dans des gros vaisseaux comme le nôtre on continue à vivre en Temps Standard Terrestre, on garde le même rythme que si on était sur terre avec les jours et les nuits, soumis à la rotation de notre planète sur elle-même et autour du soleil…Mais eux ! Dans le cosmos il n’y a plus de repère fixes pour définir une position, ni une durée…Ils perdent vite les notions d’espace et de temps, et après le délire apparait. Quand ils sont plusieurs c’est sur mode de la persécution et j’en ai vu qui se sont massacrés entre eux. Lui au moins ne pouvait que sombrer dans un repli autistique …

 - Je ne sais pas si c’est tellement mieux…

 Davos détailla le visage presque juvénile de l’infirmière, son nez en trompette et ses tâches de rousseurs…Elle ne devait pas avoir plus de trois ans de diplôme : des études sur Terre, à l’école militaire de santé, et déjà embarquée pour un long voyage. Pleine de bonne volonté, mais manquant sans doute d’expérience…  

 - C’est sûrement mieux, répondit-il. Pensez déjà qu’il y a vingt ans, ce jeune homme serait mort par manque d’oxygène, de nourriture et de boisson. Aujourd’hui la moindre capsule de survie possède un micro-écosystème qui produit une atmosphère et synthétise de l’eau et des éléments nutritifs pendant plus longtemps que dure une vie humaine ! Et pensez aussi que les états psychotiques ne sont plus irréversibles aujourd’hui, grâce à l’avancée de la médecine !

 

 

  ***

Livre d’Amistratas-1256 ; 4

Et Le Seigneur Amistratas, qui est L’Origine et La Fin de toute chose, accepta d’assumer un corps humain et limité, et les pèlerins l’amenèrent avec eux. Ils L’installèrent dans le Saint des Saints de leur temple, où tous les jours diacres et diaconesses vêtus de blanc célébraient Son Culte par des libations d’eau lustrale, et tous les jours les prêtres et prêtresses venaient L’adorer et le Prier.

Car Amistratas, même en Ses jours où Il semble silencieux et lointain, écoute les prières de Son peuple.

 

  ***  

 planete_des_vampires

 Unité Spatiale de Secours et de Soins N°11

  Temps Standard Terrestre 29 mai 9h45

 

Ariel Davos entra les données sur son écran, établissant un dialogue virtuel avec la cellule de soins intensifs : le coté animal de celle-ci, doué de capacités psychiques, lui permettait de se mettre en osmose avec l’être humain qu’elle contenait. Via sa connexion avec le système informatique, les informations recueillies étaient transformées en données que pouvaient lire le médecin.

Sur l’écran des images corporelles se formaient, les organes internes, la circulation sanguine du Lieutenant Stratas. Les études avaient mis en lumière que la cellule se comportait avec les patients comme une mère qui soigne son enfant, et que ses pouvoirs suffisaient sans la plupart des cas. Si elle avait repéré une anomalie, elle aurait agit dessus et bien des maladies pouvaient être ainsi guéries, sans médicament ni chirurgie.

Le médecin la fit se centrer sur le mental de Stratas. Cette fois apparut, sous des figures symboliques d’ondes de couleurs vives, la marque d’une activité désordonnée et paroxystique. Comme le psychiatre le pensait, derrière la catatonie du malade, se cachait un état délirant très riche…

- Allez, met-moi de l’ordre dans ce merdier…Murmura-t-il.

La cellule entreprit de ramener l’équilibre dans l’anarchie des synapses, et de réajuster les perceptions au réel…

 

  ***

 

Le « Robert Heinlein » …Vaisseau des Forces Spatiales Euroaméricaines…On était en exploration vers la région de Gliese 876 c… J’étais astrophysicien….

Livre d’Amistratas-1256 ; 5

Mais  sous l’aspect du grand prêtre se tenait Ariel, Prince des anges déchus, et il vint tenter Amistratas :

« Si tu as un corps semblable à celui d’une créature, ne serait-ce pas parce que tu es une simple créature, et que tu t’es perdu dans l’illusion d’être Le Tout Puissant ? Mais tout cela n’est qu’un rêve, laisse-moi te ramener à ta condition d’être humain, limité, imparfait et mortel : adhère à ceci, car tel est le prix de la vérité ! »

Il avait emprisonné Amistratas dans un cocon de ténèbres, et Le Seigneur Suprême était victime de sa compassion pour les hommes : en s’éloignant de Son Trône au Centre des Centres, Il s’était volontairement livré au doute et à l’obscurcissement de Sa Sagesse. Tous les cœurs célestes le supplièrent de ne pas tomber dans le piège de l’adversaire.

Je suis le lieutenant Stratas des Forces Spatiales d’Eropéamérique…Les météores ont heurté mon vaisseau…

Livre de Demis Stratas- ????

Le Seigneur lutta contre l’œuf de ténèbres qui l’emprisonnait et

JE SUIS DEMIS STRATAS ET JE SUIS NÉ SUR TERRE, J’ÉTAIS OFFICIER SUR LE « ROBERT HEINLEIN » 

Il se débattait contre des images-fantômes : l’infini, les cœurs angéliques…Et à coté des souvenirs ressurgissaient : lui en uniforme, à la remise de son diplôme…Le Capitaine Heimat, son supérieur du service d’astrophysique sur le Robert Heinlein. L’alarme avait retenti, après le choc…Quand l’ordre d’évacuation avait été donné il fallait se diriger dans le calme jusqu’aux capsules de survie…

 Une femme vêtue de blanc se penchait sur lui. La diaconesse…Mais non, l’infirmière, idiot ! Il se dressa brusquement hors de la cellule, et la femme lui saisi la main…

- Monsieur Stratas, ça va ?

Il serra la main féminine dans la sienne…Depuis combien de temps n’avait-il pas ressenti un contact physique ?    

 

  ***

Unité Spatiale de Secours et de Soins N°11

  Temps Standard Terrestre 6 juin 11h03

 

Selena regardait Demis, d’un air désolé. Elle avait interrompu la programmation du bio-ordinateur en voyant dans quel état d’agitation était le nouveau patient

 - On ne peut guère contester les prescriptions d’un médecin, et encore moins celles d’un médecin militaire ! « Vous avez bien récupéré, Stratas, encore qu’il y a toujours ces rêves »… J’ai eu le malheur de lui dire que dans mes rêves je suis encore très souvent Le Seigneur Amistratas…Mais ce ne sont que des rêves, est-ce que je lui demande moi, si dans ses songes il n’est pas amiral ? « Cependant ne nous voilons pas la face, après ce que vous avez traversé, vous resterez fragile, je n’ai pas trop de choix… »

 - C’est vrai qu’il n’a pas le choix : les autorités sanitaires lui imposent des protocoles très stricts, et dans des cas comme le vôtre, le reclassement dans un poste sur Terre… 

 - Qu’est ce que j’ai à faire sur Terre ? Je suis brouillé avec ma famille, ils auraient voulu que je devienne fermier comme eux, dans un de ces nouvelles exploitations, en Amazonie…Je suis célibataire, ce que je voulais c’était voyager, explorer de nouveaux systèmes…Et voila, je vais me retrouver dans un bureau ou un observatoire…

 - Tiens, moi ma famille travaillait dans une exploitation lunaire ! Je suis navrée pour vous, Demis, mais peut être que vous trouverez de nouveaux centres d’intérêts sur Terre…

 

  ***

 



 

Livre d’Amistratas-1256 ; 6

 

 Ariel, Prince des ténèbres, pensait avoir vaincu Amistratas. Désormais aveuglé par le voile de l’illusion tombé sur lui, Le Seigneur de Toute choses croyait n’être qu’une créature issue de la glèbe. Ariel poussa le sacrilège jusqu’à Le Bannir de l’espace infini, et de L’emmener captif en exil vers la Terre.

Mais la ruse de l’adversaire fut vaincue : dans son sommeil, Amistratas échappait à ces limitations et retrouvait sa toute puissance. Il étendit les bras et toucha les extrémités de l’espace-temps. Et Le Seigneur baissa son regard vers le vaisseau qui croyait pouvoir le retenir et l’emporter.

Et ses anges l’entouraient : Seigneur, dirent-ils, referme Ta Main sur cet esquif d’impiété, et réduit-le à néant, avec ses habitants qui ont osés te défier, Toi, Leur Créateur !

Mais en Amistratas -Louée soit Son Infinie Bonté- Répondit : non, car il ya au moins une créature au cœur pur à l’intérieur.

Il se contenta de souffler sur le vaisseau.

 

  ***

SpaceForce2_02



 

Au réveil, Démis avait vite oublié son rêve : il sentit une agitation inhabituelle régner dans le vaisseau. Le Docteur Davos en personne vint le chercher dans la matinée.

- Stratas, vous êtes astrophysicien : on a besoin de vos compétences, justement !

- Je me ferai un plaisir d’exercer mon métier plutôt que de rester dans le service de psychiatrie, avec mon entonnoir sur la tête ! De quoi s’agit-il ?

Il fut conduit dans le service concerné. Le «Albert Schweitzer » était pris dans une violente tempête stellaire. Un flux de plasma, comme aucun des scientifiques présents à bord n’en avait connu, causaient d’importantes perturbations dans les systèmes de guidage et de repérage du vaisseau. Il ne lui était plus possible de reconnaitre sa route. Depuis environ six heures standard terrestre les membres de différentes spécialités : communications, bio-technologie, bio-informatique, astrophysique, étaient sur le pied de guerre, sans réussir à rétablir un fonctionnement normal. Demis, malgré sa qualification, n’y arriva pas plus que les autres, mais il éprouva au moins le plaisir de se sentir à nouveau à sa place dans une équipe, au prise avec les mystères du cosmos. Même si cette joie était par moment entachée par la prise de conscience que c’était sans doute la dernière fois qu’il vivait cette situation si loin de toute planète habitée, dans un de ces appareils si fragiles et si superbes à la fois où l’humanité fait reculer l’inconnu…Le Commandant lui-même dut insister, au bout de 10h ST pour qu’il aille se reposer…Il était quand même toujours en soins !

Le cœur léger au milieu de l’ambiance tendue, il retourna vers sa chambre. Selena, à son poste de travail, avait l’air tellement soucieuse qu’il trouva juste de lui rendre l’attention qu’elle avait eue pour lui. En fait c’est elle qui l’aborda.

-Ha, Monsieur Stratas ! Où en est la situation ? Les choses s’arrangent ?

- Pour le moment c’est toujours le même bordel…Vous me paraissez bien sombre !

- En réalité je dois avouer que ça me terrifie de penser qu’on ne sait pas où on est ni où on va…Mais j’ai honte de vous dire ça à vous…Je n’ose pas imaginer ce que vous avez subit dans votre capsule de survie ! Moi je deviendrais…

- Oui, et d’ailleurs moi je le suis devenu ! Répondit Démis en riant.

Selena porta la main à sa bouche…

- Excusez-moi, je ne loupe pas une gaffe aujourd’hui ! C’est que je n’ai pas l’habitude des longs voyages, je n’avais pas dépassé les lunes de Jupiter jusque là ! Et là je commence à me faire des films, je me dis : et si on retrouvait plus le chemin du retour ?

- Oh, ce que j’ai vécu dans ma capsule n’était pas désagréable : je me prenais pour Dieu, en fait ! J’ai même été déçu de me retrouver simple patient du Dr Davos ! Et n’ayez pas peur, il ne vous arrivera pas la même chose : une tempête stellaire n’est jamais qu’un bombardement d’ions et d’électron depuis une étoile…Ça finira bien par passer, même si l’intensité ne baisse pas pour le moment…

Quelque chose lui revenait…

- Et…Qu’on n’arrive même pas à savoir de quelle étoile provient le bombardement en question…

 Oui, son rêve !  Il ya au moins une créature au cœur pur à l’intérieur de ce vaisseau… Et Amistratas soufflait dessus, ce qui devait bien déclencher une sacrée tempête ! Bizarre… Qu’Amistratas dans le rêve, ait eu un coup de cœur pour Selena, c’était compréhensible, mais la tempête, quelle coïncidence ! Enfin, il était trop fatigué pour s’y attarder. A peine couché il s’endormit.

 

     ***  

2001_01

 

Livre d’Amistratas-1256 ; 7

 

Le souffle d’Amistratas avait semé la confusion à l’intérieur du vaisseau des impies, mais aucun ne songeait à se repentir et à revenir vers Lui

Au lieu de se tourner vers Le Maître Eternel pour réclamer Son aide et Sa Miséricorde, les blasphémateurs entrainés par Ariel ne comptaient que sur leurs forces, qui ne sont que néant devant Amistratas. Au lieu de reconnaitre Sa Présence parmi eux, ils persistaient à Lui faire croire qu’Il n’était qu’un mortel et que Sa Toute Puissance n’était que l’effet du délire et des songes. Car Amistratas, dans Son incarnation, S’était livré à l’humanité sans défenses, et donné même la possibilité d’être aveuglé.

Cependant, quand son corps limité dormait, Il reprenait Son omnipotence. Il vit alors que l’incroyance régnait toujours dans l’embarcation. Seule la diaconesse Selena restait simple et bonne en son cœur, même si son esprit était obscurcit par Ariel. Pour elle Il ne voulu pas encore laisser exploser Sa colère.

Il saisi délicatement le bâtiment et l’éloigna de son chemin, l’égarant plus encore dans la nuit sidérale…

 

 ***

 

Cette fois Démis n’oublia pas son rêve, et si cela avait été le cas, les nouvelles le lui auraient vite remis en mémoire : il ne s’agissait plus d’un simple phénomène naturel comme un orage stellaire, même d’une puissance inhabituelle. Les biocapteurs indiquaient maintenant que le vaisseau était dévié de sa course par une force inconnue ! Selena était livide et Démis, tellement troublé qu’il ne songea même pas à lui dire un mot. Il n’eut aucune difficulté, vu sa situation, à se faire porter pâle.

- Hier vous avez l’air en pleine forme, lui dit le commandant, mais là vous avez une tête à faire peur ! Allez revoir Davos, c’est un ordre, Lieutenant !

Stratas salua et rentra au service psychiatrique. Il fallait qu’il en sache plus. Quand il s’était réveillé, dans la cellule de soins intensifs, tout était clair : il était un officier qui s’était trouvé seul et sans repères spatio-temporel pendant assez longtemps pour avoir sombré dans un délire dont il était sorti, ici, à bord du «Albert Schweitzer », où il recevait les soins du Dr Davos, de Selena…Si dans son sommeil il était encore Le Seigneur Amistratas, ce n’était que des songes…

Des songes ? Mais pourquoi alors s’incarnaient-ils ainsi dans la réalité ? En rêve, Amistratas soufflait sur le vaisseau, et le vaisseau était pris dans un orage stellaire. Il l’éloignait de son trajet, et ainsi en était il vraiment au réveil. Il fallait qu’il en parle. A Davos ? Mais si le médecin était vraiment Ariel, Prince des anges déchus… Et lui, dans ce cas là, sa véritable identité était-elle Le Lieutenant Statas ou Amistratas ? Non ! Il était en train de retomber dans la folie…

En désespoir de cause il décida de s’en ouvrir à Selena, lui demandant de ne pas en parler au psychiatre. Elle l’écouta sans l’interrompre…et prévint immédiatement Davos.

- Je sais que Selena n’était pas censée me raconter ça, mais elle a eu raison de le faire, dans votre intérêt, et peut être celui de tous…

L’infirmière n’avait pas tenu sa langue, ok…Alors il fallait jouer franc-jeu avec lui

Oui, mais en même temps, comment lui faire confiance s’il est l’ange Déchu ?

 Mais non, arrête ça, idiot !

- Vous croyez que toute cette histoire de rêves qui se réalisent n’est que du délire ?

- Oui et non…Vous avez entendu dire à quel point la science à évolué à propos des phénomènes parapsychologiques…Le développement des bio-mécanismes à permis de se rendre compte de la réalité de faits tel que la télépathie, la télékinésie, la guérison psychique : c’est sur eux que la plupart des nouvelles technologies qui unissent organique et machines sont basées. Les éléments vivants se servent de ces pouvoirs, sous le contrôle de la partie « robot ».

 - Bien sûr je sais ça, je suis de formation scientifique !

- En effet ! Je vous ai expliqué que vous aviez été victime du Syndrome Hallucinatoire du Voyageur Spatial. Et les études ont mis en lumière dans quelques cas de SHVS des phénomènes parapsychologiques, en particulier une action sur la matière. Un peu comme dans les vieilles histoires de « maisons hantées » où une hypothèse était qu’un des habitants, plus fragile psychologiquement, était inconsciemment à l’origine des coups dans les murs et déplacements d’objets.

- Vous êtes en train me dire que c’est mon inconscient qui crée la tempête stellaire et qui fait dériver le vaisseau dans l’espace ?

Davos sourit à son patient :

- Exactement ! Si vous êtes en partie redevenu vous-même, le personnage d’Amistratas continue d’exister dans votre inconscient, et se manifeste plus librement dans vos rêves…Non pas tout puissant comme il le croit, mais assez quand même pour causer du dégât. Vous avez très bien fait d’en parler. Maintenant qu’on en connait la cause, on va pouvoir y remédier.

Il le conduisit à la cellule de soins intensifs

- Détendez-vous, je vais agir sur les centres où se situent les perturbations. Ça va peut être vous provoquer quelques sensations bizarres.

La cellule vivante se referma sur Démis, tandis que la machine émettait un bourdonnement. Un instant il se sentit flotter comme dans un liquide amniotique. C’était doux, agréable…Puis des chuchotements lui parvinrent…Quelqu’un voulait pénétrer son esprit. Il se débattit…

- Ne vous énervez pas ! Lui intima Davos. Il faut que j’arrive à la source des ondes télékinésiques que vous provoquez, pour les neutraliser !

De quel droit pouvait-on aller fouiller dans ce qu’il avait de plus intime, sa propre pensée ?  Démis se sentit violé. Et des portes s’ouvrirent, semblables à des souvenirs enfouis qui ressurgissaient…

 

 

 ***

 

Livre d’Amistratas-1256 ; 8

 

Ariel, le Prince des ténèbres, croyait triompher. Mais ses dernières tentatives, avec ses créatures mi-animales, mi-machines, pour anéantir définitivement en Amistratas la conscience de Sa divinité, ne firent que réveiller la Colère du Seigneur.

 

 ***

 

 Lorsque Démis revint à lui, il gisait au milieu des fragments déchirés de la pellicule qui, peu avant, contenaient la cellule. Ce qui restait du liquide intérieur s’étendait en flaque sur le sol. La pièce était envahie par une odeur de chair brulée et de métal surchauffé, des volutes de fumée s’élevaient des appareils. Dans un coin, il aperçut Davos, le visage déformé par la surprise, la peur et la rage.

 - C’est incroyable ! Son flux psychique a détruit toute l’installation de soins intensifs !

Pendant qu’il se relevait, il vit Selena: elle avait l’air toujours terrifiée, mais ce n’était plus à cause des avaries du vaisseau : c’était lui qui en était la cause directe.

Derrière elle, deux hommes en uniforme de la sécurité venaient d’entrer.

- Stratas, dit le médecin, restez calme. Votre cas demande des soins plus poussés. Je vais devoir vous plonger dans un état de sommeil sans rêves, c’est la seule solution pour empêcher les problèmes techniques que vous provoquez sans le vouloir. Une fois de revenu sur Terre vous serez pris en charge par un centre spécialisé, où on vous guérira le plus rapidement possible !

Selena s’approcha, entourée par les soldats. Démis savait bien que le cylindre noir qu’elle tenait était un narcostick. Dés qu’elle l’aurait touché avec l’embout rétractable, il sombrerait dans l’inconscience pour une heure. Mais il ne se réveillerait pas aussi vite, puisqu’on le placerait ensuite dans une narco-cellule, qui le maintiendrait en catalepsie pour tout le voyage de retour.

- Je suis désolée, murmura-t-elle, mais il en va de notre sécurité à tous…

C’était maintenant qu’il devait faire le choix…

Il arracha le narcostick des mains de l’infirmière, et avant que les deux gardes aient pu réagir ils s’effondraient sur le sol. Il laissa là Selena, qui le suivit des yeux, médusée…Et Davos qui ne put que lui crier :

- Mais enfin, c’est stupide ! Vous ne pouvez pas aller loin !

Il se trompait. Quelques instants plus tard, le cerveau de contrôle du vaisseau signalait qu’une capsule de survie venait de s’éjecter.

 

 *** 


 Livre d’Amistratas-1256 ; 9


Ainsi Le Seigneur Amistratas fut un temps aveuglé par la fourberie du Prince Ariel, maitre des ténèbres et de l’illusion.

 Il était venu vers les hommes et ils Le trahirent et l’emprisonnèrent. Il connut l’humiliation, et on Le traita comme un fou. Il fit preuve de tendresse pour la diaconesse Selena et elle Le livra.

 Mais Il sorti victorieux de ces épreuves. Pour l’avoir partagée, Il en tira plus d’amour et de compréhension pour les vicissitudes de la condition humaine.

Il est revenu désormais pour l’éternité au Centre des Centres, plus rien ne Le distrait de La Vérité, ni n’entache Sa béatitude. 

Et tout l’univers chante La Gloire d’Amistratas...  

 

 saintdrom60001

 

Posté par paladin95 à 09:00 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]


18 juillet 2010

Bauhaus: Bela Lugosi is Dead

Posté par paladin95 à 13:10 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
21 juin 2010

Quenouille, Roue et ciseaux

                Parques_Moires_TriFata


Dans son profond sommeil, pendant de longues périodes (Mais que signifie ce terme alors que le temps y était aboli ?) il n’y avait rien. Elle en oubliait même qui elle était, pour ne sentir qu’un grand vide sans mot ni image, un océan de nuit sur lequel elle flottait. Puis, sans qu’elle ait prit conscience de la transition, les rêves déployaient leurs formes changeantes. Ce n’étaient jamais exactement les mêmes, mais ils présentaient quand même des situations récurrentes : celle où elle régnait sur son royaume en sage souveraine, celle où, encore enfant, elle jouait avec ses poupées aux pieds de ses parents, et celle avec le jeune homme. Les songes de cette dernière catégorie avaient une intensité particulière et baignaient dans une ambiance de grand trouble. Quelquefois elle n’échangeait avec lui que des baisers et de chastes enlacements. Dans d’autres scènes c’étaient des caresses sur leurs corps nus, allant jusqu’à cette étreinte que dans la réalité, elle ne connaissait que par ouï-dire…Et sans raison particulière tout se transformait, elle rêvait d’autre chose et ne se souvenait déjà plus de ces émois, qui pourtant revenaient régulièrement. Mais jamais elle ne se réveillait…   

Le cavalier trouva étrange le peu de fréquentation aux abords de la cité où l’avaient conduit les jeunes filles. On n’y voyait pas les riches commerçants ni les bateleurs, bonimenteurs et prédicateurs habituels aux entrées de villes de cette taille. Il ne circulait que quelques charrettes de paysans escortées de soldats, des bergers conduisant leurs troupeaux vers le marché et de modestes marchands ambulants. Plus surprenant encore, le blason gravé sur la muraille était recouvert de mousse et indéchiffrable. Seul le groupe de statues polychromes qui surmontait la grand-porte semblait entretenu.

 Il représentait trois femmes autour d’un rouet, toutes le trois vêtues du même manteau noir à capuchon. La première avait le côté gauche du visage caché par sa capuche et le corps enveloppé dans son manteau. Ce qu’on en voyait révélait une toute jeune fille, très belle. Elle tenait la quenouille tandis que la deuxième, qui faisait tourner la roue et tissait ainsi le fil, était en pleine force de l’âge, le manteau ouvert sur une robe rouge. Le capuchon lui couvrait les yeux mais laissait tomber son épaisse chevelure sur ses épaules et ses seins généreux. Faisant face à la première, la troisième se drapait aussi entièrement dans son vêtement et son visage était caché du coté droit, laissant apparaitre une vieille femme maigre et ridée. Elle avait à la main les ciseaux pour couper le fil. Ce petit royaume célébrait l’étrange culte des trois Dames. On lui avait parlé de cette religion et il avait reconnu tout de suite la procession qui était venue à sa rencontre sur la route, chantant une mélopée dans une langue qui lui était inconnue.

La troupe était composée de filles aux têtes voilées, portant de longues robes blanches, leur quenouille symbolique à la main. Certaines n’étaient encore que des enfants.

quenouille

Salut à toi, Prince de sang ! Lui dit en s’inclinant celle qui marchait en tête et devait avoir dix-sept ans.

Qui vous dit que je suis un Prince de sang ? Demanda le cavalier

Nous sommes prêtresses de la Première Dame et avons eu la vision de ta venue dans la vasque sacrée du temple.

Chacune des trois Dames avait son ordre de prêtresses qui suivaient un ensemble d’obligations et d’interdits, avec en contrepartie de nombreux honneurs et privilèges et aussi des pouvoir magiques et mystiques particuliers. Celles de la première possédaient entre autres le droit de gracier les condamnés à mort, la capacité dominer les animaux sauvages et d’avoir des visions dans l’eau et le cristal. L’ordre était composé de vierges. Elles pouvaient le quitter pour se marier et redevenir laïques, ou rejoindre alors l’ordre de la deuxième Dame, jusqu’à qu’à la fin de leurs capacités procréatrices, quand s’ouvraient les portes du plus mystérieux, celui de la troisième…Certaines femmes passaient ainsi par les trois temples au long de leur vie, mais elles n’étaient pas si nombreuses, car si la puissance de ces religieuses augmentait à chaque fois, c’était aussi le cas des contraintes rituelles.

— Je suis un prince, c’est vrai, mais un prince sans royaume ! Descendant d’un monarque, de branche cadette qui n’a jamais régné ! Mon père possède quelques terres et n’étant pas l’aîné je ne peux même pas en hériter…Je me suis donc fait chevalier errant !

— Chevalier errant, tu es donc en quête d’aventure,  avec ou sans royaume tu es Prince et donc capable de lever la malédiction qui pèse sur nous. Veux-tu nous suivre ?

Son code d’honneur ne lui permettait pas de refuser. C’est ainsi qu’il se trouvait conduit, entouré de pucelles voilées, à travers les rues d’une cité inconnue. Il ne pouvait déterminer quels étaient les sentiments de la population qui le regardait passer avec attention : méfiance, espoir ? Les boutiques qu’il aperçut n’étaient guère achalandées, peu d’enfants jouaient dans les rues. Nulle part ce n’était la joyeuse exubérance des villes comme il l’avait vue partout, avec ses cris, ses bousculades… Bientôt le cortège s’arrêta devant une grande bâtisse, un palais à la façade ornée de têtes sculptées et de blasons, dont la plupart disparaissaient aussi sous la mousse et les salissures.

Dans la pièce où il fut introduit, le grand feu dans la cheminée ne suffisait pas à chasser l’humidité de l’air, les tentures étaient piquetées de points de moisissures. Au fond, sur une estrade, un trône vide. Au dessus de lui, l’image des Trois Dames qui maintenaient une couronne chacune d’une main, l’autre tenant son attribut : quenouille, roue, ciseaux. Trois arbres étaient peints sur le mur : l’un en fleurs, l’autre portant des fruits, le troisième dépouillé comme en hiver. Face au trône, de chaque coté d’une longue table, se tenait un groupe de personnes richement vêtues. Un homme aux cheveux gris présidait.

— Je suis le Prince Valnor, Régent de ce pays, dit celui-ci après que le chevalier se fut présenté. Car si tu es Prince sans royaume, notre royaume est sans souverain. Autrefois il était prospère. L’équilibre y était maintenu par son Roi Wilsun, mon arrière-grand-oncle. Il était la clé de voûte entre les trois Dames et leurs puissances mystiques. Par lui les bénédictions des trois ordres rejaillissaient sur le sol, les troupeaux et le peuple. Il avait une fille unique, la Princesse Talia. Elle était belle comme l’aurore et d’une vive intelligence. Son père l’avait confiée aux meilleurs précepteurs et elle devait lui succéder sur le trône à sa mort. Le Roi vieillissait en paix : Talia serait une Reine exemplaire. Il avait arrangé des fiançailles avec un Prince voisin pour que se continue sa lignée. Et puis…

Le chevalier promena son regard sur l’assemblée qui entourait le régent. Hommes et femmes nobles, pas tous âgés, mais qui portaient tous la même lassitude sur le visage. Arrivés à ce moment du récit, ils parurent encore plus accablés : leurs têtes penchaient comme sous un grand poids, leurs traits se tiraient.

— Et puis un jour la malédiction s’abattit sur elle et donc sur nous. Que s’était-il passé ? Plusieurs versions circulent à ce propos : on dit généralement que ses parents écourtèrent la cérémonie rituelle à sa naissance : ils la consacrèrent à la Première Dame, celle de tous les commencements, à la deuxième, celle de la croissance et du devenir, mais ils la considéraient comme un si beau cadeau de la vie qu’ils répugnèrent à invoquer la Troisième, celle de la fin et de la mort. Et la Troisième Dame s’est vengée. Selon d’autres, c’est la Princesse elle-même qui fut imprudente, sa soif de connaissance l’amena à lire des livres qui lui étaient interdits, car réservés aux hautes initiées de la Dame Ultime. Toujours est-il qu’elle  venait à peine de fêter ses seize ans qu’on la retrouva dans ses appartements, plongée dans un sommeil d’où personne ne put la tirer. Les corbeaux, oiseaux liés à la Dame aux ciseaux, croassèrent trois jours alentour, puis leurs cris furent remplacés par un silence plus sinistre encore. Quelque chose  avait envahi la tour où elle reposait, quelque chose d’impalpable mais d’insupportable à toute vie, qui en chassa tout le monde.

Brisé par le chagrin Wilsun, le frère de mon arrière-grand-père, mourut quelques années après. La Troisième Dame trancha aussi rapidement le fil de sa femme. Le château, déserté, tomba en ruine, mais la tour où dormait Talia resta sans dommage. Des ronces et des arbres poussèrent à une vitesse anormale autour et plus personne n’y a pénétré depuis. Ceci se passait il y a près de cent ans, mais nos prêtresses visionnaires sont formelles : la princesse y dort toujours, ni vivante ni morte, et elle n’a pas changé d’aspect, c’est toujours celui d’une fille de seize ans.

Valnor désigna le trône vide, au fond de la salle.

— Talia est l’héritière directe de ce trône inoccupé. Si elle était vivante elle viendrait s’y assoir. Si elle était morte ce serait moi le Roi, son descendant le plus proche, mais son état nous prive d’une souveraineté légitime.

Il toucha son visage .

— Malgré mes rides et ma barbe grise je suis cadet de deux générations de cette jeune fille. Mais si la mort est suspendue la vie l’est aussi ! Et comme la Reine est l’âme de son royaume, seule pouvant intercéder entre les forces surnaturelles et naturelles, depuis cent ans la vie du pays est en suspens. La terre donne plus de pierres que de légumes, nous devons en acheter ailleurs, à un fort prix. Les bêtes mettent très rarement à bas et bien peu d’enfants naissent. De plus, autrefois, l’harmonie existait entre les trois ordres. Depuis, ceux des deux premières Dames cherchent comment échapper à la malédiction. Par contre le troisième estime qu’il ne peut aller contre un arrêt de Celle qu’il sert.

 On ne sait pas ce qui se trame chez les prêtresses noires, celles de la Dame aux ciseaux, et où en est leur loyauté à la famille royale. Cela a bien sûr des conséquences politiques, certains clans puissants du pays étant depuis longtemps liés à la troisième Dame. C’est d’autant plus redoutable que son ordre possède les plus grands pouvoirs, particulièrement dans le domaine de la destruction. Je n’ose imaginer ce qui arriverait si, au lieu d’un équilibre de la puissance des trois Dames, celle de la stérilité et de la mort devenait prépondérante…

— Mais en quoi puis-je vous aider ?

— J’y viens, jeune Prince ! Nos visionnaires nous ont appris aussi qu’un Prince de sang peut briser le sortilège et réveiller Talia. Et étant d’une lignée royale tu pourras l’épouser et recréer une dynastie.

— Épouser une princesse, devenir Roi…Depuis cent ans je ne dois pas être le premier qui l’ai tenté, non ?

— Non, jeune Prince ! Mais les autres n’ont pas pu affronter la « non-vie » qui défend la tour. Ta chance est que nos prêtresses ont beaucoup médité, étudié, et  peut- être trouvé le moyen de t’aider à vaincre. Celles de la Première Dame, les blanches, t’ont amené ici, celle de la deuxième, les rouges, vont prendre soin de toi maintenant.

Comme les statues de la Grand-Porte, le temple de la Deuxième Dame était une des rares constructions préservée de la décrépitude. Rond et surmonté d’une coupole de marbre rose, il évoqua au Prince-Chevalier un sein féminin, avec à son sommet un téton constitué d’une sculpture de la Dame en majesté. La partie la plus basse était couverte de mosaïques aux motifs de végétaux, d’animaux, de scènes de cultures et de travaux des saisons, d’amour et de vie quotidienne…Les prêtresses blanches l’accompagnèrent jusqu’à la grille du jardin. Selon la règle, les membres d’un ordre ne pouvaient pénétrer dans le temple d’un autre. Elles se retirèrent après s’être inclinées devant leurs consœurs rouges qui arrivaient à leur rencontre en cortège solennel. Les habitantes du lieu entourèrent le jeune homme et l’amenèrent jusqu’à une vaste salle circulaire, au cœur de l’édifice.

 Une gigantesque statue de la Deuxième Dame y trônait, une grande roue fixée sur un axe entre ses bras écartés. Il en connaissait la fonction divinatoire. Les religieuses épinglaient chaque jour sur la roue, de façon aléatoire, des cartes portant des signes ésotériques, et la faisaient tourner pour prendre des décisions ou répondre aux questions des fidèles. L’interprétation se faisait par des calculs savants suivant la position où s’était arrêté tel ou tel signe, l’heure, la saison et d’autres considérations que le Prince ignorait. Attribut principal de la Deuxième Dame, elle symbolisait la destinée, avec ses hauts et ses bas, ainsi que l’eternel recommencement de la vie.

Rota_Fortunae2

Les prêtresses rouges s’étaient installées en deux rangs, formant un chemin jusqu’à la statue, devant laquelle se tenait une femme d’une trentaine d’années. Une roue brodée de fils d’or ornait tout le devant de sa robe, une couronne également d’or posée sur ses longs cheveux noirs.

— Je suis Mère Amarilia, supérieure de ce temple. Tu es un étranger et extérieur à notre culte, alors pour que tu comprennes, je parlerai par images : le temps est comme un fleuve qui entraine la vie sans cesse, où rien n’est figé. Les saisons s’enchaînent, la graine doit tomber en terre pour que pousse la plante et naissent les fruits nouveaux. Mais dans la tour de notre Reine, le fleuve s’est gelé : plus d’automne, donc plus de printemps, et cela rejaillit sur tout son royaume. Autrefois, nos prières et bénédictions suffisaient pour fertiliser les champs et les ventres arides. Or, depuis cent ans nos pouvoirs sont réduits à maintenir une vie misérable dans le Royaume. Pire encore, pour nous qui incarnons la fonction de l’amour et de la maternité, rares sont celles qui enfantent dans nos rangs, et nos hommes manifestent bien peu d’ardeur pour nous.

Pourtant que cette femme est belle ! Pensa le chevalier, en contemplant la supérieure. Tout en parlant, elle lui effleurait le visage et les épaules du bout de ses doigts, joua un peu avec les boucles de ses cheveux. Mère et amantes, les Prêtresses rouges comptaient aussi dans leurs rangs des courtisanes sacrées. Certaines maisons de plaisirs dépendaient directement de l’ordre. D’autres étaient des femmes de pouvoir qui dirigeaient des provinces entières.

Elle recula et le fixa de ses yeux d’émeraude.

— Ce qu’une des Dames a fait a besoin de l’intervention d’une autre Dame pour être défait. Nous allons célébrer le rituel que nous n’accomplissons qu’exceptionnellement, celui qui fait s’incarner La Dame en nous. Elle te donnera de quoi vaincre.

Visiblement, tout avait été préparé. Sur un geste de leur supérieure, les religieuses formèrent un cercle autour d’elle et du Prince, à l’exception d’un petit groupe qui s’installa au pied de la statue avec des instruments : flutes, luth, tambourin et percussions. Une musique rythmée et envoutante s’éleva, les autres  se lancèrent dans une danse aux figures complexes, tout en maintenant un cercle parfait qui tournait vers la droite. Puis le cercle se resserra, la moitié des danseuses en formant un autre qui tournait à l’intérieur du premier, dans l’autre sens. A certains moments, les sens s’inversaient brusquement. Au centre, Mère Amarilia restait immobile. Elle avait rabattu le capuchon de sa robe sur ses yeux et psalmodiait tout bas les noms secrets de La Dame.

Rapidement, le chevalier se sentit gagner par une transe singulière : la sensation qu’à travers ces femmes le monde entier tournait autour de lui, comme une grande…roue cosmique. Il comprenait la signification des figures réalisées par les danseuses : c’était toute l’histoire de la vie, des croissances, des déclins, des luttes pour survivre, des désirs et des craintes, des joies et des peines. Soudain Amarilia poussa un grand cri et toutes, danseuses et musiciennes, se jetèrent face contre terre.

Maintenant seuls restaient debout le Prince et la Supérieure qui lui faisait face. Mais était-ce encore la Supérieure ? La lumière qui éclairait son visage, toujours à moitié caché par la capuche, ne venait pas des candélabres du temple, mais irradiait de l’intérieur. Elle paraissait plus grande et le jeune homme se sentit inexplicablement impressionné. Doucement, elle le prit par les épaules et le contact de ses mains le fit frissonner. Lorsqu’elle parla, ce n’était pas la voix d’Amarilia : le son semblait venir de toutes les directions à la fois.

— Va dans la tour, et remet ma roue en mouvement ! Je te donne un peu de ma force, uses-en avec sagesse…

Elle colla sa bouche sur celle du chevalier. Le temps du baiser, il eut des visons de végétation qui poussait, de lune qui changeait, de courses sauvages dans les bois et d’accouplements d’animaux…Il sentit souffler la tempête, vit des marrées monter et entendit les vagues battre les rochers…Lorsque leurs lèvres se séparèrent, il gardait une chaleur qui lui dilatait la poitrine et se répandait dans tous ses membres. La jeune femme s’effondra dans ses bras, sans connaissance. Très vite elle revint à elle et c’était à nouveau Mère Amarilia.

— La Dame t’a fait son don. Va, maintenant, chevalier ! Et méfies-toi des prêtresses noires, Elles chercheront à te détourner de ta quête…

 

Son cheval gravissait le chemin qui menait à l’ancien château, dont il percevait la silhouette, tout en haut. Un vent froid lui glaçait le visage. Cette route qui avait dû être autrefois large, parcourue par les charrettes des paysans et des marchands, les troupes de chevaliers et de soldats, était réduite à un sentier que sa monture peinait à suivre, gênée par les buissons qui envahissaient les cotés. Il n’avait pas l’air non plus déserté complètement, mais seulement fréquenté par quelques personnes à pieds.

Il voyait maintenant les hauts murs de la forteresse et en devinait la désolation : plus aucune trace d’habitants. La végétation poussait sur les murailles où des brèches s’ouvraient, les éboulis s’entassaient à leurs bases. Pourtant, une tour au Sud portait encore un étendard à son sommet. Quelque chose n’allait pas : il pendait mollement sur sa hampe, malgré le vent fort. Des corbeaux volaient dans les ruines, sauf sur la tour sud. Aucun croassement ne s’élevait pourtant dans l’air.

Tour_Chappe

Et comme pour souligner le caractère sinistre du paysage, au sortir d’un lacet de la route, une grande bâtisse en contrebas apparut au chevalier. Elle évoquait une basilique de pierre noire, mais les fenêtres en étaient rares, et toutes garnies de vitraux aux tons pourpres et mauves. Quelques tourelles en jaillissaient, encadrant une imposante statue de la Troisième Dame drapée dans son manteau de nuit. Mère Amarilia l’avait prévenu que les prêtresses de la Dame aux ciseaux avaient, au cours du siècle écoulé, déplacé leur temple tout prés du château maudit, et reconstruit une nécropole au flanc de la colline. Etait-ce une provocation envers les autres ordres et le conseil de régence ? Ou à cause de leur règle qui voulait qu’elles vivent retirées en des lieux sauvages ? Elles ne rencontraient le reste de la population que pour donner leurs sacrements aux vieillards et aux mourants, pour les rites funéraires et des opérations de magie dont on ne parlait pas en public. Certains ermites, qui renonçaient au monde pour des raisons spirituelles, étaient aussi en contact avec elles. Le Prince ne vit d’abord aucun signe de vie, mais lorsqu’il fut passé, un son de cloche, grave et lent, s’éleva du temple noir. Il se demanda si c’était pour lui.

Devant le pont-levis baissé et la herse remontée, qui n’avaient plus rien à défendre, il attacha son cheval et franchit l’entrée à pied. Seul le vent se faisait entendre. Il traversa la cour principale et atteignit la tour sud. Celle-ci, lieu de résidence de la Princesse, était entourée de ce qui avait dû être un jardin d’agrément, clos de murailles et accessible par une porte fermée d’une grille. A partir de là, plus rien n’était naturel : la tour et les murs qui la protégeaient n’avaient subi aucun des dommages visibles dans tout le reste du château : ni fissure, ni écroulement, même pas de plantes grimpant le long des pierres. Par contre, si ailleurs c’étaient les hautes herbes et les buissons qui avaient pris possession des lieux, le jardin était empli d’un barrage compact d’arbres noirs et de ronces. Le Prince tira sur la grille, qui n’était pas fermée.

— Es-tu bien sûr de ce que tu dois faire ?

Il n’avait pas vu celle qui se tenait pourtant tout prés de lui, dans l’ombre des murailles. Il sut tout de suite d’où elle venait : c’était une femme âgée, aux longs cheveux blancs, avec encore une trace de beauté dans ses traits amaigris et ses yeux bleu-pâle. Elle portait une longue robe noire, avec pour tout ornement une chaînette d’argent à la taille, à laquelle pendaient une paire de ciseaux.

— Un chevalier ne se pose pas de questions, il est là pour accomplir sa quête. Je m’étonnais qu’aucune prêtresse du troisième ordre ne soit encore venue m’empêcher de mener à bien la mienne…

Il avait tiré son épée.

— Tout doux, mon beau…Est-ce chevaleresque de sortir sa lame devant une vieille qui ne te menace pas ? Je ne suis pas là pour te nuire, mais déléguée par mon temple, te mettre en garde : tu trouveras ta perte ici et non pas la gloire. Tu apprendras que notre ordre est lié à de tels engagements qu’il ne peut mentir lorsqu’il avertit du danger !

— Je sais aussi qu’un oracle ne peut être une certitude absolue, car à chaque moment nous avons des choix à faire et aucun chemin ne nous est définitivement tracé…Le risque de ma perte physique est celui de toutes les quêtes !

— Que sais-tu des chemins que nous parcourons, de nos destinées ? Ce sont les Trois Dames qui tiennent nos destinées en mains. La Première tire des fils de l’ensemble des possibles. La Deuxième tisse ces fils sur sa trame  et crée la tapisserie de l’Univers, c’est la plus grande artiste ! Mais tu vois, l’avantage pour nous, servantes de La troisième, c’est que quand le fil est coupé, la trame remplie, nous pouvons voir l’autre coté de la tapisserie : oh ! C’est moins beau sur cette face, mais on peut y voir comment les fils ont été liés ensemble ! Ce qui doit arriver arrivera, par toi ou par un autre…Reste à savoir si ton intérêt est d’être celui-là !

— Un chevalier ne combat pas selon son intérêt…

— Tu crois que nous ne sommes que des servantes de la mort ? Nous possédons aussi la plus haute sagesse…

Soudain la vieille n’était plus là, comme fondue dans l’ombre d’où elle avait surgi. Il pénétra l’espace réduit que les arbres laissaient dans le jardin de la tour.

Il fut saisi par le silence. Le vent ne soufflait plus et plus étonnant, il ne faisait plus froid. Le jeune homme fit un pas, puis deux dans le jardin, et leva son épée pour trancher les branches qui lui barraient le chemin, mais son bras retomba. A quoi bon ? Une immense lassitude l’envahissait. Il eut la tentation de s’allonger sur le sol et d’y rester pour toujours, de se fondre dans l’immobilité des arbres et plus encore, des pierres. A quoi servait le mouvement ? Sa quête ? Il n’en comprenait plus la signification…Pourquoi réveiller cette princesse ? Il voulait dormir lui aussi. Un éclair de conscience lui dit qu’il devait faire volte-face, sortir de ce jardin avant d’y être aussi pétrifié que le temps et la nature y étaient. Voila ce qui avait fait fuir les habitants de la tour, quand le phénomène avait commencé…Contre ce temps figé où la vie n’avait plus de place, toute sa vaillance, toutes ses valeurs chevaleresques étaient impuissantes. Partir ? Retourner à son cheval, reprendre le chemin du retour…Pour quoi faire ? Et pourquoi allez expliquer son échec ? Il valait mieux rester ici. Plus d’efforts, plus de soucis. Sa peau lui paraissait déjà se rigidifier, il allait trouver la paix en se fondant dans le minéral…La paix des pierres…

Alors il eut la vision d’une roue qui se mettait à tourner au cœur de son être, une roue de feu qui irradiait vers sa périphérie. Le don de La Deuxième Dame, qu’elle lui avait transmis par son baiser, s’éveillait en lui. La première sensation qu’il retrouva fut la chaleur de son souffle. Revigoré, il se mit à frapper les arbres de son arme, mais sans pouvoir les entamer. Guidé par une intuition, il souffla alors sur la lame qui brilla d’un reflet rouge. Quand il la rabattit, branches et ronces furent coupées net et il se fit ainsi un chemin jusqu’à l’entrée de la tour.

Il poussa la lourde porte de bois ferrée. Des flambeaux, qui brûlaient depuis cent ans sans se consumer, éclairaient l’escalier qui montait aux appartements. Ni poussière, ni toile d’araignée ne s’y était déposé.

Comme cela lui arrivait régulièrement, Talia, du fond de son sommeil, eut conscience de son corps étendu et de la chambre autour…Mais cette fois, elle entendit aussi des pas dans l’escalier, et bien qu’elle ne put ni bouger ni se réveiller elle savait que, pour la première fois, quelqu’un venait. Elle savait même que c’était un jeune homme, comme dans ses rêves les plus troublants. Mais lui était bien réel.

De lourds rideaux de velours rouge obstruaient les fenêtres de la chambre. A la lueur des torches le chevalier remarqua d’abord les livres et parchemins entassés sur une table, à coté d’une écritoire. Sur un meuble à l’opposé, une collation était servie : confiseries, fruits et une carafe de vin rouge. Dans son trouble, il mit quelques instants à voir le grand lit, dont les rideaux étaient ouverts. Etendue sur la courtepointe grenat, une jeune fille reposait, ses cheveux d’un noir profond se fondant avec le noir de sa robe semée de perles. Pouvait-elle être aussi belle éveillée que dans cet abandon ? Il avait gardé un peu en lui du souffle vital qui lui avait permis de vaincre l’enchantement du jardin. Il se pencha et reproduisant le geste de La Deuxième Dame, il l’insuffla à travers les lèvres de la Princesse.

Pour la première fois depuis cent ans, elle sentait à nouveau le poids de son corps et le contact du lit sous elle. Et pour la première fois de sa vie, la bouche d’un homme contre la sienne, des mains viriles sur ses épaules…Ce qu’elle avait tant vécu dans ses rêves centenaires était maintenant de chair et de sang…

Au l’instant même où il la sentit bouger, il prit aussi conscience que l’air frais se remettait à circuler dans la chambre. Puis quand elle répondit à son chaste baiser par une étreinte passionnée, que ses bras se refermèrent sur lui en l’entrainant sur la couche, il ne fit plus attention au reste…

zacvanessasleepingbeauy_500x342

 

— J’ai lu autrefois, lui dit-elle, que l’on était triste après l’amour, qu’en penses-tu ?

— Mais foi, je pense que ce sont là les idées des clercs célibataires de certaines religions. Tu te sens triste, toi ?

— il faut que je te raconte mon histoire…

— Excellente idée, dit le Prince en souriant. A peine t’étais-tu réveillée que nous nous sommes aimés sans avoir échangé trois mots. Est-il donc vrai que tes parents n’ont pas honorés la Troisième Dame à ta naissance ?

Talia passa sa chemise sur son corps nu, était-ce par pudeur ou parce qu’elle avait froid ? Elle ramena du buffet les confiseries et le vin, en donna au Prince et s’en servit une coupe.

— Non. Mes parents bien m’ont consacrée aux Trois Dames, selon les prescriptions rituelles. Très jeune, à l’école et au temple, j’étais curieuse de tout. En tant que Princesse Royale, j’ai été initiée par les prêtresses blanches. J’appris à avoir des visions dans un verre de cristal, à faire tomber les fièvres en imposant les mains, mais tout ça ne répondait pas à mes questions. Comme tous les enfants je demandais toujours « pourquoi ? » pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? Pourquoi La Première Dame m’avait fait naître Princesse et pas une de ces petites paysannes qui vivaient dans les pauvres chaumières ? On me disait belle, pourquoi d’autres étaient-elle laides ?

A l’âge de mes premiers sangs, mes interrogations devinrent alors dramatiques : je vis Varna, ma nourrice adorée, vieillir, puis mourir d’un mal qui lui dévora de l’intérieur les seins que j’avais tétés dans mes premiers jours. Mes parents trop occupés par leur fonction royale, elle avait été ma confidente et me laissait seule. Je réalisais que moi aussi un jour ma beauté fanerait et que la Troisième Dame couperait le fil de ma vie. Alors pourquoi être née pour souffrir et mourir ? Cette intelligence qu’on admirait chez moi ne faisait qu’aiguiser ma sensibilité à la souffrance. J’ai cherché dans les livres de l’immense bibliothèque du château. J’interrogeais mes précepteurs. Les érudits expliquaient la nature, les sages la vie droite, les magiciens la maîtrise des forces cachées. Mais aucun n’avait ma réponse, sans doute ne la connaissaient-ils pas. Je passais au deuxième temple et j’y a souvent médité devant l’image de la roue de la vie : elle nous entraîne dans sa rotation douloureuse, à travers les joies passagères et les peines, les réussites et les déceptions, on est un instant au sommet, puis sans que nous puissions freiner le mouvement on redescend, jusqu’à ce que les ciseaux de La Troisième Dame nous en retranche. J’en déduisis que c’était chez Elle que se trouvait la réponse, Elle qui gardait le mystère ultime, et donc les servantes vivaient retirées comme pour préserver son secret.

— C’est étrange, dit le Prince, songeur. Une prêtresse noire m’a dit quelque chose comme ça tout à l’heure : qu’elles voyaient l’autre coté de la vie…

Talia continua :

— Quand elles virent au château emporter le corps d’un défunt je tentais de les interroger. Elles me dirent qu’elles ne m’initieraient que lorsque j’en aurais l’âge, mais je ne pouvais pas attendre. Bien qu’à peine sortie de l’enfance j’étais riche et puissante. Je soudoyais des chevaliers qui, par des moyens que je préfère ignorer, me ramenèrent des manuscrits interdits aux profanes. J’accomplis des rites secrets, je prononçais des mots obscurs…

— C’est donc cette version qui est la vraie ! Tu es tombée dans le sommeil suite à ces pratiques !

— Laisse-moi continuer ! Ce fut une expérience sombre et terrifiante, mais bientôt sur un coin de ma chambre tombèrent des ténèbres qu’aucun flambeau ne pouvait percer. La Troisième Dame se tenait là.

Voici le pacte que je fis avec Elle : puisque je voulais échapper à la vie et donc à la mort, je serais plongée dans un sommeil magique. Le temps serait suspendu pour moi et je fuirai ce monde pour celui des rêves où tout peut arriver mais où rien n’est vrai.

Quand Elle me piqua de ses ciseaux, je n’eus que le temps de m’allonger. Crois-moi, le royaume des rêves est le seul où je voulais régner. Aucun contre-charme d’un des autres Dames ne m’en aurait tiré, si ce n’était ce regret qui me poursuivait au travers de mes rêves : celui de mon jeune corps qui n’avait pas connu l’amour.

— C’est donc moi qui ai brisé l’enchantement ! Ce que tu m’as raconté est bien étrange. Je suis d’une autre religion, celle du dieu des chemins et des errants, qui nous apprend à recevoir les joies comme les peines. Mais réjouis-toi d’être sortie du sommeil : tu commences avec moi une nouvelle vie !

— Mon récit n’est pas terminé. La contrepartie du pacte, pour laquelle j’ai engagé ma parole de Princesse, était que si ma dormition était interrompue, je devais me livrer moi-même à La Dame. Elle m’accorderait alors une mort douce et indolore. Dans cette hypothèse, elle trempa ses ciseaux dans un flacon de vin…

Réalisant ce que cela signifiait, le chevalier renversa sa coupe.

— Mais…Pourquoi m’en avoir servi à moi aussi ?

— Mon Prince aimé, j’en suis navrée…Tu m’as ramenée sur la Roue de la vie, tu en sors avec moi…

— Non, c’est trop stupide…Les prêtresses rouges peuvent nous sauver…

Il en avait bu plus qu’elle et il retomba lourdement sur le lit. Elle s’allongea à ses cotés. Déjà la torpeur la gagnait à nouveau, pour le sommeil définitif, cette fois. Ses yeux qui s’embuaient perçurent des ombres sur le mur d’en face : les silhouettes de trois femmes. Une parla d’une voix de vieillarde :

 Tout fil qui nait de La Première et que La Seconde tisse, un jour Je le couperai.

Puis trois voix, celle d’une jeune fille, d’une femme dans la force de l’âge et de celle la vieille, dirent en même temps :

Naissance, Vie et Mort sont indivisibles, car nous ne sommes qu’Une.

faucheuse

Les trois ombres se fondirent en une seule qui tendit la main vers le front de la Princesse et lui ferma les yeux. Dehors les corbeaux se mirent à croasser trois jours durant.

tristan_et_Iseut

Les prêtresses noires ensevelirent ensembles les corps de Talia et du Prince (dont personne ne sut jamais le nom) dans la crypte royale. Valnor, héritier légitime, monta alors sur le trône. Le printemps suivant sa fille, qu’on croyait stérile, fut enceinte d’un nouveau Prince de sang. Les récoltes furent abondantes.  

16541

 

Posté par paladin95 à 09:00 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
24 avril 2010

"Les Ténèbres du Dehors" Dans "Reflets d'Ombres" N°21

Reflets d'Ombres était jusque là un site et un webzine publiant des textes d'inspiration gothique, sombre et fantastique :  http://www.litterature-fantastique.info/

Aujourd'hui, avec le n°21, le webzine devient fanzine en sortant sa première version papier. Vous avez le choix entre une couverture noir et blanc ou couleur, accompagné ou non d'un cd de musiques d'ambiance (Je ne l'ai pas encore écouté)

Si je fais cette pub c'est bien sûr que je suis au sommaire de ce numéro Les Ténèbres du Dehors d'Henri Bé)

La présentation et bon de commande peuvent être télèchargés là:
http://www.litterature-fantastique.info/reflets-d-ombres-n-21.html

Reflets_d_ombres_21

Posté par paladin95 à 16:28 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
13 janvier 2010

Regain

Regain1_cressiet

Ce dont je me souviens de mon ancienne vie me semble si lointain que je peux dire aujourd’hui qu’il s’agissait de la vie d’un autre. Elle aurait pu être une vie banale, si ce n’était celle d’un petit voyou, puis d’un petit voyou qui s’était pris pour un grand truand. J’avais pourtant au moins réussi une chose qui n’était ni malhonnête, ni minable : mon mariage avec Sylvia. Mais ce sont précisément mes rêves de looser qui m’ont poussé à voir plus grand, et qui m’ont fait perdre tout ce que j’avais construit de bien. Comme tant d’autres petits braqueurs des rues, des glorieux cambrioleurs qui forcent les fenêtres des pavillons modestes pour voler la Play Station des enfants et les bijoux de famille, je rêvais d’être Tony Montana. Et comme les autres, j’avais bien sûr oublié la fin du film.

Sylvia…Elle me disait que ce n’était pas le voyou qu’elle aimait en moi, et elle n’est pour rien dans ce qui est arrivé. C’est ma connerie qui ne m’a fait envisager comme seul moyen de promotion sociale d’entrer au service de Batisti, un des gros bonnets de la région. Être « un homme de Batisti » ça me faisait déjà me sentir quelqu’un, mais Sylvia n’aimait pas ça. J’avais beau lui expliquer que maintenant qu’Enzo était né, je voulais offrir plus à notre fils, que grâce à ce travail il ne manquerait de rien. « Il manquera d’un père mort ou aux Baumettes » me répondait- elle. Et finalement ce sont eux qui en ont subi les conséquences !

Tout bascula quand je voulus offrir des vacances à Sylvia, lui faire lâcher son emploi à Carrefour et partir dans les îles avec Enzo, qui venait d’avoir six mois. Et que je fis cet « emprunt » dans les caisses de l’organisation que je croyais pouvoir rembourser dans les jours à venir. C’est là, je crois, que finit mon ancienne existence. Lorsque Sylvia tourna la clé de contact de la voiture que j’aurais dû prendre. Enzo était dans son couffin, sur le siège arrière. De l’explosion qui suivit, il ne me restait plus rien. Qu’est-ce qui me poussa à vouloir survivre malgré tout ? La vengeance ? Je savais bien ne rien pouvoir contre Batisti, alors quoi ? Aujourd’hui encore je ne peux le dire. Juste un instinct animal sans doute. Á Marseille je n’avais aucune chance et je m’enfuis vers les Alpes. Né dans cette région montagneuse, j’en connaissais la plupart des chemins, pour le reste, une carte me guiderait. J’envisageais de traverser le Mercantour, de rejoindre la frontière italienne. Ensuite, tout était flou, je verrai bien. Chaque jour me disais que j’étais responsable de la mort de ma femme et de mon fils, et que je méritais bien d’y passer aussi. Mais il me répugnait de laisser Batisti m’exécuter comme un mouton trainé à l’abattoir. C’était peut-être ça qui me faisait continuer : non plus l’envie de vivre, mais celle ne pas lui faire le plaisir de mourir.

Aux environ de Digne, je me rendis compte que j’étais repéré. Je ne vous donnerai pas de détails sur la poursuite et de comment je semais les tueurs qui ne pouvaient me suivre en voiture dans les sentiers rocailleux que j’empruntais. A pied, je réussis à les semer dans ce paysage où les lacets, les creux, les cols faussent la perspective et les distances. Mais des gens comme Batisti avaient les moyens : je me camouflais le mieux possible à chaque fois que j’entendais un hélicoptère. Au crépuscule, je reconnus l’endroit où je venais de déboucher :  l’ancienne route qui n’était plus carrossable sauf à des 4X4. La nuit m’offrait un relatif abri : j’entendrai tout véhicule, sur terre ou en l’air, avant que ses passagers ne puissent me voir. L’automne était avancé et il commençait à faire très froid, mais j’étais un enfant du pays, bien couvert, et la marche me réchauffait. Comme je l’espérais j’atteignis Mandras peu avant le jour.

Mandras était un des villages-fantômes que l’on trouve dans les Alpes, petites communes vidées  progressivement de ses habitants par l’exode rural, généralement pendant la première moitié du XXème siècle. La désertion de Mandras, à ce que j’en savais (mais il faut bien dire que le sujet ne me passionnait pas) était plus ancienne, et ses causes encore mystérieuses. Une des hypothèses était que le choléra avait décimé la population au XIXème. Mais j’étais bien loin de me préoccuper de problèmes historiques lorsque je j’y pénétrais. Ma seule intention était de m’y abriter durant le jour, prendre du repos et repartir à la faveur de la nuit. Je ne pensais même pas à la nourriture pour les jours à venir. Un matin plutôt gris me dévoilait des maisons en pierre de taille, certaines presque entières, d’autres en divers états d’effondrement. D’autres encore n’étaient plus que des pans de murs éboulés. Je devais me trouver sur l’ancienne place du village, envahie d’herbes. Face à un fantôme d’église se dressait un pilier qui avait dû être celui d’un calvaire.

J’avais marché toute la nuit et pas dormi depuis prés de vingt heures . La fatigue, que je n’avais pas ressenti jusque là (mon corps avait du produire autant d’adrénaline que les laboratoires de Batsisti fabriquaient d’héroïne) me tomba brusquement dessus. Avec elle, l’humeur dépressive remplaçait l’angoisse de la fuite. Cette grisaille sur ce paysage en ruine, ce froid, le vent qui se levait…Mandras m’apparut à l’image de ma vie, dévastée, vidée, où tout ce que j’avais construit se trouvait abattu. J’avisais une maison ouverte qui semblait en bon état. L’intérieur était de terre battue et un amas de grosses plantes feuillues envahissait la moitié de la pièce où j’entrais, mais le reste était relativement dégagé. Je m’y installais avec mon duvet, sans me préoccuper de l’odeur forte des plantes. Je m’endormis presque aussitôt, d’un sommeil rempli de cauchemars incohérents où régnaient les ombres de la mort et de la culpabilité. Ce fut la douleur qui me fit progressivement revenir à la conscience…

Mon doigt me faisait mal. En ouvrant les yeux, dans la pénombre de la pièce, je vis quelque chose qui s’accrochait à mon index droit. Un rat ou une bête quelconque me mordait ! Soudain saisi de dégoût, je secouais vivement ma main, mais j’avais beau m’agiter, la créature non-identifiée tenait bon. Au bout de quelques secondes, ma panique décrut : en regardant mieux, il me sembla que ce qui pendait à ma main n’était pas animal, mais un simple bout de bois. Oui ; c’était bien ça : une sorte de bout de racine noueuse, qui devait avoir une extrémité pointue. Dans mon sommeil agité, je m’étais piqué le doigt dessus, assez profondément pour qu’elle y reste plantée. Je me dirigeais vers la porte que j’entrebâillais afin d’y voir plus clair. Je fus frappé par la forme qu’adoptait l’espèce de racine : elle évoquait un petit corps potelé, avec des membres courts, une grosse tête…Comme un bébé en miniature, et ma phalange était prisonnière d’un creux qui semblait être sa bouche ouverte ! Je pouvais même détailler un minuscule nez en trompette et de grands yeux. Mais, si je n’avais que peu d’instruction, je savais bien que notre esprit peu voir des motifs très précis dans les formes aléatoires de la nature : tout enfant a contemplé un jour des châteaux et des animaux dans les nuages. Ce que j’avais devant les yeux n’était qu’un souvenir, infiniment tendre et douloureux, de mon petit Enzo, qui n’aura jamais eu l’occasion d’être autre chose qu’un bébé…Mais, sous le coup de l’émotion, c’est délicatement que je me détachais du bout de bois. La douleur fut vive et le bout de mon doigt saignait. A cet instant mon avis changea et cette fois je fus sûr qu’il s’agissait d’un animal : ce que j’avais pris pour une racine bougeait en émettant une sorte de sifflement. Je faillis la lâcher mais, voulant être fixé, j’ouvrais la porte et je tenais la créature à la lumière : j’avais bien à la main un bébé minuscule, qui semblait d’une matière végétale brune, et qui poussait ce qui devait être l’équivalent de vagissements en agitant des membres noueux. A cet instant je me sentais parfaitement réveillé, malgré le coté incroyable de la situation. Les plantes odoriférantes de cette bâtisse abandonnées avaient elle un pouvoir hallucinogène, par leur simple parfum ? Je me retournais vers elles. Une autre surprise m’attendait.

regain_mandragore01Sur la terre battue, entre les plantes et moi, quelque chose avançait. De plus grande taille, une vingtaine de centimètres environ. Elle portait au dessus de sa « tête » un bouquet de ces mêmes feuilles odorantes. Je réalisais que c’était bien une racine, celle des plantes en question, qui se déplaçait toute seule ! Son corps était tout aussi humanoïde et sexué, avec des formes incontestablement féminines. Elle se dirigeait vers moi et tendait des bras terminés par de longs « doigts » crochus où le végétal l’emportait sur l’humain. Le visage était allongé et malgré l’obscurité je distinguais ses yeux noirs en amande qui me fixaient. Les chuintements qu’elle poussait semblaient des plaintes, et je compris qu’elle me demandait de lui rendre son bébé…

Le bébé, quand à lui, n’avait pas l’air de se préoccuper de sa mère, mais tendait ses petits bras vers mon index où le sang goutait lentement…Cet enfant là se nourrissait non pas de lait, mais d’hémoglobine, et paraissait affamé. Un bébé qui voulait manger, sa mère qui s’inquiétait pour lui…Tout ce que j’avais perdu par ma faute ! Même caricaturaux, même passablement monstrueux, ces deux êtres étaient semblables à Sylvia et Enzo…Je n’aurais jamais supporté de voir Enzo souffrir de la faim, ni Sylvia s’en faire pour lui…Je remis le « bébé » au bout de mon doigt. Il tétait mon sang ; au fond la douleur était légère, et vu sa taille il n’allait pas me vider ! Je m’assis par terre et laissait la mère venir à moi. Doucement, elle posa ce qui lui servait de bouche sur ma main et se mit aussi à aspirer. Je me sentais incapable de leur refuser ça, tant je voyais ma femme et mon fils dans ces étranges créatures. Et puis la lassitude me prit tout d’un coup. Toute cette nuit à marcher, ces jours de fuite sans repos, mon impossibilité d’envisager un avenir, alors que ceux que j’aimais étaient morts…Je me recouchais par terre, bien qu’ayant vu ce que je prenais pour des plantes ordinaires s’arracher du sol: de petits gnomes mi-végétaux, mi-humains, des mâles, des femelles, des « enfants », avec leurs corps bruns et leurs membres tortueux, leurs feuilles au dessus de la tête…Une trentaine d’entre eux devaient m’entourer et je devinais leurs intentions…Pourtant je ne réagissais pas. Je n’avais pas voulu tomber sous les balles des tueurs de Batisti, mais mourir en nourrissant des mères et leurs petits serait en quelque sorte ma rédemption.

Leurs morsures ne me faisaient même plus réagir, je les sentais à peine. Je sentais les dernières forces qu’il me restait partir avec mon sang et j’allais me laisser sombrer dans un sommeil sans réveil. Mais je vis alors le manège de la femelle à qui j’avais rendu son petit. Elle s’interposait entre moi et les autres en poussant des cris modulés et agitait ses membres. Cette créature était-elle capable de reconnaissance ? En tout cas elle empêchait visiblement ses semblables de me saigner à blanc. Après un moment de palabres, ils s’éloignèrent. Je pensais qu’ils ne se souciaient plus de moi mais deux revinrent, portant une vieille tasse ébréchée, trouvée je ne savais où dans ces ruines. Elle contenait un liquide épais, au parfum semblable à leurs feuilles, et malgré l’aspect peu ragoûtant du breuvage servi dans un récipient sale et terreux, je me sentis obligé de l’avaler. Bientôt une douce chaleur m’envahit, mon angoisse avait disparu. J’étais dans un état semblable à celui que procurent le cannabis, ou les opiacés auxquels j’avais épisodiquement goûté. Je me sentais soudain aussi léger qu’un ballon gonflé à l’hélium, et j’eus la sensation d’échapper à la pesanteur…Je m’envolais, je m’élevais au dessus de ce village-fantôme, au dessus des Alpes…Et je voyais la montagne, plus bas, comme si je la survolais…

C’était bien l’emplacement de Mandras, mais à la place du village abandonné se dressaient des tertres de terre et de pierre, avec des ouvertures en leurs bases, qui s’étendaient tout le long de la montagne, tandis que du côté de la vallée, les extrémités des pentes étaient fermées par des murailles de roches de plusieurs mètres de haut. Et entrant et sortant par les orifices des tertres, ce que je définissais comme des arbres ambulants évoluaient dans cette étrange ville. Hauts de deux à trois mètres, ils glissaient sur ce qui aurait dû être leurs racines, en agitant ce qui semblaient être des branches, mais tous leurs membres bougeaient avec la souplesse de tentacules. Ma vue se porta plus bas. D’épaisses forêts tapissaient le vallon, ce qui ne ressemblait pas à ce que je connaissais de la région. Les races d’arbres m’étaient inconnues, il n’y avait plus ni route ni village. Ma vision s’arrêta sur un groupe de petits personnages, mi-nains, mi singes à la fourrure épaisse. C’était visiblement des bergers, qui menaient un troupeau de ce qui semblait être des chèvres ou des boucs d’une taille bien plus grande que tous ceux que j’avais jamais pu voir. Ils leur firent grimper un sentier qui menait à la citadelle des « arbres », et les firent pénétrer dans une grande fosse en forme de cuvette. Peu après, les « arbres » surgirent de tunnels sur les cotés de la cuvette, et leurs « branches » se refermèrent sur les animaux. J’avais vu dans mon enfance tuer les cochons, mais ce qui suivit me terrifia : des sortes de bouches surgissaient des troncs et aspiraient non seulement le sang mais aussi la chair des boucs…regain_index_ent2

Je revins à moi. Deux minuscules êtres me tendaient une nouvelle tasse pleine du même breuvage. Je ne tenais pas trop à en boire à nouveau, mais je me sentais bien, physiquement et moralement. Tout près de mes yeux se tenait la femelle qui m’avait protégé de ses semblables, je la reconnaissais sans savoir pourquoi. Elle présentait un aspect encore plus humain et féminin : son visage et son buste la faisait ressembler à une statuette de bois, avec quelques craquelures et imperfections, mais d’une sculpture fine.

Pour la première fois je compris ce qu’elle me disait :

 — Bois ! Ce liquide est fait de nos sèves. Tu nous à donné de ta substance, nous te donnons la nôtre. Cet échange permet de te nourrir et aussi de communiquer d’esprit à esprit, comme nous la faisons entre nous.

 J’obéis.

 — Votre sève m’a fait faire de drôles de rêves, dis-je.

 — Tu as compris ce que tu as vu ? C’est une vision d’un lointain passé. Nous sommes les derniers descendants de la vieille race qui régnait sur la région. Au départ nous étions des êtres subtils, puis la vie apparut sur la terre, et nous nous sommes incarnés : ni végétaux ni animaux, nous étions plus anciens encore que ces deux espèces. Nulles autres créatures ne nous égalaient, et toutes devaient nous servir. Hélas déjà notre déchéance était en route, car à mesure que nous assumions un état matériel nous devenions dépendant de l’environnement. D’abord seul l’air et l’humidité nous nourrissaient, puis nous avons eu besoin de sang. A l’époque que tu as contemplée, les nains à fourrure étaient nos esclaves, ils nous fournissaient des proies, sous peine de devenir les nôtres. Leur race a fini par disparaitre, remplacée par d’autres, qui nous servirent aussi. Puis vint la tienne, celle des hommes.  

 — Et nous, nous vous avons tenu tête ?

 — Ne pense pas que vous nous soyez supérieurs, ou plus malins ! Vos ancêtres ont été nos victimes. Mais ils se sont regroupés dans des villages, des communautés, et ils ont maîtrisés le…Dévorant ! (Comme pour me faire comprendre de quoi il s’agissait, l’image d’un grand feu se forma dans mon esprit) Contre lui nous ne pouvions rien. Alors l’espèce humaine s’est développée hors de notre emprise, et nous avons dû ruser. Notre race, aux capacités d’adaptations très grandes, a pris des formes moins terrifiantes, et elle est devenue la compagne d’humains qui pactisaient avec elle. Nous les faisions profiter de notre puissance en échange d’un peu de leur sang. Ces gens-là furent des sorciers parmi les hommes, et certains furent jeté pour ça au Dévorant, avec nous liés sur leur corps. On nous nomma « Mandragores ». Une branche de notre espèce finit par dégénérer au point de devenir les simples plantes qui portent aujourd’hui ce nom. D’autres évoluèrent vers des formes humaines, on les nomma « vampires ». De notre citadelle originelle, il ne resta plus qu’un village, nommé Mandras, la Ville des mandragores. Certains partirent se mêler aux humains des villes qui se construisaient et sont à l’origine de bien de vos légendes. De moins en moins de gens passaient ici et les derniers habitants n’eurent plus la force de se déplacer. Nous glissons maintenant vers la dernière étape de notre déchéance. Des êtres subtils devenus les puissant seigneurs de ces montagnes nous ne serons bientôt plus que de vulgaires végétaux. Ton sang nous a redonné un peu de force, à mon petit, à moi, à quelques autres. Mais même si nous t’avions vidé entièrement de tes substances, cela n’aurait pas suffit.

 Je réfléchis à cette stupéfiante histoire, puis leur présentais mon plan. Avec beaucoup de réticence, ils m’autorisèrent à faire un feu, dehors, à condition que je « n’évoque Le Dévorant », selon leur formule, qu’à une distance raisonnable de la maison. J’appris par la suite que ceux d’entre eux qui s’étaient mélangés aux hommes, les vampires, en avaient moins peur, mais qu’il n’en était pas moins une des rares choses qui pouvaient les détruire. Le coté positif d’un bon feu, de la chaleur et de la lumière leur est étranger : eux ne craignent ni le froid ni la nuit. Pourtant ils m’amenèrent leurs morts, c'est-à-dire ceux d’entre eux qui n’étaient plus que des racines sèches, vaincues par le manque de sang.

La notion d’une survie individuelle après la mort leur est aussi inconnue. Pour eux le décès est le retour à « L’Origine Primordiale » indifférenciée. Ils ne manifestent pas non plus pour les corps morts le respect que nous en avons et n’avaient pas d’objection à ce que leurs défunts servent à alimenter mon brasier. C’était sans doute le seul allumé à des kilomètres à la ronde et il répandait une épaisse fumée. Aussi quand l’hélicoptère passa, je sus que je n’aurais pas beaucoup à attendre : moins de deux heures après, un 4×4 déboula sur l’ancienne place du village.

J’étais suffisamment loin pour que les trois hommes qui en surgirent ne puissent m’abattre immédiatement, et suffisamment prés pour qu’ils me voient m’engouffrer dans l’ouverture, juste sous la maison des mandragores. Il devait s’agir d’une ancienne cave ou garde-manger, constitué d’une galerie creusée à même la terre et étayée par des planches de bois disjointes. Du plafond de longues racines pendaient, qui me frôlèrent au passage. Je sortis par l’escalier à l’autre bout de ce couloir et les tueurs, croyant me coincer, me suivirent. Je ne voulais pas regarder mais leurs cris me firent tourner la tête. Bénie soit l’obscurité de la galerie ! Je ne vis que des silhouettes se débattre au milieu des racines qui s’étaient soudain allongées et animées…Lorsque je retournais plus tard les revoir, poussé par une curiosité sans doute malsaine, je trouvais des sortes de momies desséchées qui avaient l’air de dater d’une époque lointaine. Non seulement leur sang, mais leurs chairs avaient été absorbées en totalité.

Un nouvel élan de vie agitait les mandragores, dans la maison où, quelques heures auparavant, j’avais pénétré pour m’abriter provisoirement. Ceux qui jusque là se trainaient avec difficulté se déplaçaient maintenant aisément. Si leurs membres restaient semblables à des racines, leurs corps et leurs têtes étaient devenus ceux d’hommes et de femmes dont les différences sexuelles étaient beaucoup plus marquées. Ils m’offrirent encore leur sève et je commençais à la trouver bonne, alors que l’idée de nourriture solide (que je n’avais pas absorbée depuis la veille) me répugnait presque. Maintenant je comprenais ce qui se disait autour de moi. Les mandragores m’avaient adopté. Les corps des trois tueurs les avaient revigorés, mais ça ne suffirait pas pour tous ni pour longtemps. Ils comptaient sur moi pour la suite.

Je les fis s’entasser dans le 4×4 et partis sur la route cahoteuse, là où je savais se trouver de grands élevages de moutons. Je pus les persuader, pour cette fois, d’épargner les bergers, mais je sais bien que ça ne pourra pas être toujours comme ça…Malheureusement leurs chiens n’eurent pas la même chance qu’eux…

La sève des mandragores n’a pas eu d’effet uniquement sur mon esprit, en me permettant de communiquer avec eux. Ma peau s’est transformée aussi, elle a bruni, elle est devenue plus rugueuse. Je ne ressens plus le froid. Lorsqu’ils m’ont proposé de boire du sang j’ai refusé, alors ils se sont contentés d’en verser quelques gouttes dans le breuvage habituel. Ce fut comme une révélation pour moi : le goût en était si riche, si parfumé, que j’avais l’impression de découvrir ce pour quoi mon corps était fait, et je ne conçois plus de me nourrir autrement. Mes bras et mes jambes sont étrangement déformés, allongés, amaigris. Mes doigts ont pris une forme pointue. Pourtant je vois mes membres sans horreur ni crainte : ils sont aussi devenus très souples.

 

Je sais que ma métamorphose ne fait que commencer, comme celle de ma nouvelle communauté : le peuple mandragore est sorti de son enracinement, il a nettoyé les maisons de Mandras et s’est mis à les reconstruire. Autrefois il y vivait sous des figures humaines, ce sera bientôt à nouveau le cas. Je me suis installé avec la femelle qui m’a sauvé le premier jour : son compagnon, père de son fils, faisait parti des morts que j’ai donné au Dévorant. L’empathie qui existe entre nous est telle que plus elle s’humanise, plus ses traits ressemblent à ceux de Sylvia. Quand à son enfant, je ne peux plus le regarder sans y voir Enzo.

regain_sle11

J’ai laissé le 4×4 bien en vue. Nous allons avoir de nouvelles visites. D’autres hommes de Batisti surement et sans doute aussi des gendarmes enquêtant sur le massacre des moutons. Ils vont nous permettre de nous renforcer, de nous régénérer. Bientôt nous pourrons en masse rejoindre les villages proches. Leurs habitants devront nous donner un peu de sang de gré, ou beaucoup de force.

 Le royaume des Mandragore va renaître.

 

Posté par paladin95 à 19:08 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
01 décembre 2009

Ma première publication "pro" dans l'anthologie "Or et Sang"

...Et oui! Être publié dans des fanzines est déja valorisant mais voila que vient de paraître ma première nouvelle dans une anthologie d'une petite (Mais prometteuse) maison d'édition, les Editions du Petit Caveau qui se consacrent quasi-uniquement au thème vampirique sous toutes ses formes.
Un grand évènement personnel donc, que ce texte nommé Or,Sang, Soleil Dans l'anthologie Or et Sang que vous ne manquerez pas d'acheter pour soutenir les jeunes auteurs, même si ceux-ci ont 51 ans:

anthooretsangmoy

Pour acheter ce livre, cliquez ici

Posté par paladin95 à 16:24 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]