lux umbra

11 janvier 2014

Prince

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            Pour atteindre le domaine, elle avait dû quitter la nationale, guetter un embranchement particulier de la départementale,  et s’engager sur une petite route tortueuse, qui lui avait fait penser aux premières images de « Shining ». Contrairement au film de Kubrick, elle ne se trouvait pas en montagne, mais au fond d’un vallon étroit, encadré de parois couvertes de mousse et d’arbres, où elle ne rencontra pas âme qui vive. À quarante ans, dont presque vingt à exercer le métier d’infirmière, Delphine n’était pas impressionnable, mais ce lieu vide, sombre et étriqué, sans autres perspectives que d’avancer vers l’inconnu, la mettait mal à l’aise. Peut-être était-il trop à l’image de sa vie actuelle… Elle chassa ces pensées et vit avec soulagement que le vallon se terminait, ouvrant sur la rase campagne. Elle aperçut même au loin un petit village (ou un gros hameau), mais toujours personne sur le chemin…Il lui fallu encore rouler vingt bonnes minutes, à travers un sous-bois, avant de stopper sa voiture devant de hauts murs, interrompus par un unique portail aveugle de fer noir. Pas de doute possible, c’était bien l’endroit qu’on lui avait décrit au téléphone.

 

Alors qu’elle appuyait sur l’interphone, elle se savait déjà observée par les caméras perchées en haut de l’enceinte. Personne ne lui répondit mais le portail s’ouvrit presque immédiatement. Un agent de sécurité en costume noir se tenait devant elle. Elle lui tendit sa lettre de convocation et sa carte d’identité, sur laquelle il ne jeta qu’un  coup d’œil rapide.

 

            — Bonjour Madame, nous vous attendions. Reprenez votre voiture et  continuez jusqu’au bâtiment principal. Vous pourrez vous garer devant.

 

            Elle suivit l’allée goudronnée, sur laquelle débordaient les hautes herbes d’un parc laissé visiblement à l’abandon depuis longtemps. Au bout, le « bâtiment principal » était en fait un manoir, aux murs blancs, haut de deux étages et sans doute un troisième mansardé sous les toits d’ardoise. Pendant qu’elle sortait de son véhicule, Delphine réalisa l’état de la demeure : l’enduit des murs craquelait par endroit, à d’autres il manquait par plaques, découvrant la pierre de taille. Elle remarqua, au dessus de la porte, ce qui restait d’un blason de pierre, martelé jusqu’à devenir indéchiffrable. La décrépitude de cette façade, avec en fond le ciel nuageux, lui communiqua une angoisse diffuse. Aucun bruit de vie ne lui parvenait. Avait-elle vraiment envie de travailler ici ? Sans lui laisser le temps d’y penser plus longtemps, un nouvel homme en habit sombre vint à sa rencontre, en bas des quelques marches.

 

 

 

            Il la conduisit à travers un vaste hall parqueté et un escalier. Les tapis grenat qui les couvraient sentaient un peu le moisi et des tapisseries aux couleurs passées, ornées de scènes mythologiques ou bibliques, ornaient les murs. Delphine avait suffisamment de culture religieuse pour reconnaître, à l’étage, l’hospitalité d’Abraham : le patriarche se tenait devant sa maison, accueillant trois visiteurs à l’aspect ordinaire, mais le halo qui entourait leurs têtes suggérait une origine céleste.

 

            Celui qui se tenait dans le bureau où on l’introduisit avait la cinquantaine, stylé, avec des cheveux poivre et sel. Il lui serra la main et l’invita à s’assoir.

 

— Bonjour, je suis Jean Miquel, responsable de la gestion du domaine. Avant de signer votre contrat d’embauche, je voudrais en préciser les termes. Vous devrez donc vous occuper d’un monsieur âgé, que nous appellerons Le Prince…

 

— D’accord. C’est un prince de sang, un descendant des rois ?

 

— Cela fait aussi partie du contrat, Madame. Le Prince doit rester anonyme. On dira qu’il est de haute lignée.

 

— Il a quel âge ?

 

Miquel ébaucha un sourire :

 

— Il est très âgé … Désolé, mais nous ne pouvons vous donner aucun renseignement sur lui.

 

Tous ces mystères agaçaient un peu Delphine.

 

— C’est bien la première fois que je dois m’occuper d’un patient dont je ne connais ni le nom ni l’âge… Vous savez, je suis soumise au secret professionnel.

 

— Je conçois que ce soit déstabilisant pour vous, mais… Vous devez juste comprendre que cette personne a une importance capitale, je ne peux en dire plus. En fait, ce poste vous demandera peu de travail, mais par contre, pas mal de contraintes. Vous devrez habiter ici. Vous pourrez vous absenter de temps en temps, pour des périodes de vingt-quatre heures maximum, mais pas plus. Vos nous avez bien garanti ne pas avoir d’attaches familiales, ni conjugales ou affectives ?

 

Elle opina de la tête. Non, plus de contact familial, et depuis sa récente rupture, elle aurait accepté un poste dans un ermitage ou un couvent plutôt que de renouer de sitôt  une « attache affective ».

 

— Bien, continua Miquel. Vous percevrez cinq mille euros par mois.

 

Elle sursauta. Quelle infirmière pouvait espérer un salaire de cinq mille euros ?

 

L’homme avait bien perçu sa surprise

 

— C’est pas mal, n’est-ce pas ? En échange il faudra accepter de ne pas s’éloigner longtemps du domaine, ne pas chercher à savoir ce qui ne vous regarde pas, et respecter la confidentialité…

 

Il sembla deviner ses interrogations :

 

— Je vous rassure : il n’y a rien d’illégal… Disons que c’est quelque chose comme… un secret d’Etat. Moi je gère les biens et protège la personne du Prince, l’argent n’est pas un problème. Votre contrat sera à durée indéterminée, et si vous souhaitez le rompre, vous devrez nous en avertir deux mois à l’avance. Venez maintenant, je vais vous présenter au Prince.

 

Nouveau corridor aux tentures fanées et aux tapis usés, donnant sur une porte gardée, surmontée du même blason martelé.

 

— Les armes de la famille, précisa Miquel. Détruites, sans doute pendant la révolution !

 

Une chambre s’ouvrait dans le couloir à droite, occupée par un grand lit à colonnes et quelques meubles anciens. Delphine s’attendait à rencontrer un prince des émirats, pourtant, l’homme qui se tenait assis dans un fauteuil de cuir râpé, face au feu de la grande cheminée, n’avait rien d’oriental.  Avec son corps long et maigre enfoui dans une robe de chambre carmin, il avait l’aspect d’un Don Quichotte ravagé de rides, à la barbiche et aux longs cheveux blancs. Ses yeux noirs se perdaient dans la contemplation du foyer ou de quelque scène intérieure…peut-être même du vide.

 

— Prince, dit cérémonieusement Miquel, je vous présente Delphine, votre nouvelle infirmière.

 

Elle se présenta à son tour, sans réaction de la part du vieillard. Soudain celui-ci paru sortir du sommeil :

 

— Vous les entendez, qui chantent ? dit-il en la fixant. Ils chantent pour moi…

 

— Je n’entends rien, Monsieur… 

 

— Vous êtes allée au jardin, Martine ? Ajouta-t-il

 

C’était clair, le Prince était complètement sénile.

 

— Martine, c’était l’infirmière avant vous, expliqua Miquel. Votre travail consistera dans l’application et la surveillance d’un protocole médicamenteux. Vous recevrez les gélules toute les semaines, et vous lui en donnerez une matin et soir. Sur ce cahier (Il désigna l’objet sur la table) vous noterez ici tout changement dans son comportement ou son état, c’est très important ! Nous espérons beaucoup de ce traitement.

 

C’était donc un essai thérapeutique. Mais, au vu de la sénescence avancée de ce pauvre homme, qu’attendaient-ils de ces mystérieuses gélules ? Qu’elles fassent repousser les neurones perdus ? Peut-être justement que c’était là le but, et dans ce cas ce médicament serait révolutionnaire. Mais pourquoi sur lui ? Avait-il été choisi à cause de sa richesse, de sa puissance ? « C’est quelque chose comme… un secret d’Etat » avait dit Miquel… Une raison politique ? Elle s’interrogea encore sur l’identité mystérieuse de son patient. « Ne pas chercher  à  savoir ce qui ne vous regarde pas …» … Cinq mille euros par mois…Et puis zut ! Une telle manne valait bien de ne pas trop chercher à comprendre pendant quelque temps…

 

Miquel lui montra le logement aménagé pour elle : une chambre aussi grande que celle du Prince, avec le même aspect de luxe décrépit : murs un peu lépreux, lourds rideaux défraîchis, mais on l’avait équipé de la façon le plus moderne : une télévision led de quarante pouce, un coin cuisine avec four, micro-onde, réfrigérateur… Elle se demanda si l’installation électrique était adaptée…Un salle d’eau personnelle, contiguë à la chambre… Rien n’avait été négligé pour son confort !

 

— Qu’est devenue Martine ? Demanda-t-elle à Miquel avant qu’il ne la laisse s’installer

 

— Oh ! Elle se sentait trop isolée, ici, elle a préféré démissionner… 

 

Dehors, le soleil se couchait sur ce qui ressemblait plus à une jungle qu’à un parc… L’atmosphère était étrange, dans ce domaine ! Mais qu’importe, pour Delphine qui ressentait le besoin de prendre du recul avec sa vie, l’endroit était idéal, et le salaire, un rêve !

 

Les premiers jours passèrent dans une impression de flou onirique. Elle n’avait effectivement que très peu de travail : on lui apportait des flacons de gélules blanches, sans indication, et le vieil homme les avalait, d’un air résigné. Elle surveillait sa tension, son pouls, mais n’avait rien à noter dans le cahier : aucun changement notable. Toujours perdu dans son exil intérieur, il ne s’adressait  à elle que pour lui poser les mêmes questions :

 

— Vous les endentez chanter ?

 

— Que devient mon jardin ?

 

D’autre fois il prononçait des phrases dans une langue inconnue de Delphine : appartenait-il à une famille princière étrangère ?  Elle s’aperçut vite qu’aucune indiscrétion ne filtrerait, ni de Miquel, ni des agents de sécurité ou des employés de maison. Aucune fraternisation non plus. Tous se montraient courtois et attentif à ses besoins, mais toutes ses tentatives pour sympathiser, ou nouer une conversation, se révélaient vaines. Ces hommes (il n’y avait que des hommes, d’ailleurs) semblaient n’avoir rien de personnel à lui dire. Et puis, ce silence !  Même en plein jour, aucun bruit de conversation ne lui parvenait. Plus étonnant : pas non plus de chant d’oiseaux, dans ce manoir entouré d’arbres. Malgré son propre besoin de solitude, elle comprenait pourquoi Martine n’avait pas tenu.

 

Pour occuper ses journées, elle commença à se promener dans le parc, au seul son de ses pieds foulant la végétation envahissante. C’est ainsi qu’elle découvrit le jardin.

 

Elle pénétra dans une partie clôturée du domaine et remarqua immédiatement les buissons taillés, la pelouse tondue. L’automne était déjà avancé, la journée se terminait et l’odeur d’un feu d’herbe parvint à ses narines. Un quinquagénaire aux cheveux gris, attachés en queue de cheval, s’affairait à ranger des instruments. Il répondit à son salut.

 

— Bonjour. Vous êtes l’infirmière du Prince ? Je suis Amon, le jardinier. Ma famille a toujours été à son service et je continue, bien qu’il ne soit plus très en forme…

 

Il y avait quelque chose de chaleureux, que Delphine rencontrait pour la première fois depuis au domaine, dans la personne d’Amon. Il éluda lui aussi les questions sur le prince mais ils parlèrent de choses et d’autres. Elle en ressentit une euphorie suivie d’une bouffée d’angoisse, à l’idée de retourner dans sa chambre du manoir.

 

— Je dois y aller, annonça-t-elle. Ca m’a fait plaisir de parler avec vous… Le prince parle souvent de son jardin…

 

Il fallait qu’elle se confie à quelqu’un…

 

— L’ambiance est si étrange, ici… Je comprends que Martine ait craqué… Vous la connaissiez ?

 

L’expression d’Amon changea.

 

— Oui… Mais on n’a pas dû tout vous dire sur Martine. Il faut que vous sachiez…Vous ne vous doutez pas à quels enjeux vous êtes mêlée !

 

— Dites-moi, de quoi s’agit-il ?

 

— Vous ne me croiriez pas…

 

Il baissa la voix, comme si des oreilles indiscrètes pouvaient l’entendre, bien qu’il n’y eut personne alentour.

 

— Vos donnez des médicaments au prince, pas vrai ? Et si je vous disais que ça ne le soigne pas, au contraire, ça contribue à le plonger dans cet état de stupeur… C’est pas de la démence sénile, on le drogue…

 

Elle voulu parler mais il fit signe de la laisser continuer.

 

— Faites l’expérience de ne plus lui donner ses cachets quelques jours, et revenez me voir… Il faut que je vous laisse.  Ravi de vous connaître, Madame…

 

Delphine rejoignit sa chambre, en proie à une tempête intérieure… Participait-elle vraiment à droguer ce vieil homme, ce qui était inacceptable, d’un point de vue tant légal que moral. Amon mentait-il ? Pourtant, tous ces mystères autour de ce prince anonyme, cet isolement… Et ce salaire mirobolant pour si peu de travail ? Était-ce le prix de son silence ? Elle devait savoir.

 

            Le lendemain, Delphine ne donna pas au prince son traitement, ni le matin ni le soir. Le jour se passa dans le silence habituel, sous le ciel nuageux d’octobre. Quand, le matin suivant, elle le trouva debout, son regard devenu attentif et fixé sur elle, sa première réaction fut d’ouvrir le cahier posé sur la table.

 

            — Ne leur racontez pas, s’empressa-t-il de dire

 

            Bien sûr. Cet « éveil » n’était surement pas le fait du hasard. Elle ne nota rien.

 

            Il passa les heures suivantes à parcourir sa chambre, en regardant régulièrement par la fenêtre. Il ne répondit pas quand l’infirmière tenta de l’interroger. Ce ne fut que le jour suivant qu’il lui demanda, d’une voix claire et posée :

 

            — Pourriez-vous faire du feu, s’il vous plait ?

 

            Bientôt un foyer jeta ses lueurs dans l’après-midi gris. Il s’installa juste en face, sur son fauteuil. Ses yeux se perdirent dans les flammes : il était retombé dans sa stupeur.

 

            Alors qu’elle le raccompagnait vers son lit, elle vit la conscience jaillir à nouveau dans son regard :

 

            ─ Vous avez rencontré Amon, n’est-ce pas ? C’est un fidèle…Écoutez-le !

 

            Il se coucha et sembla reparti dans des mondes inaccessibles… Par contre, cette nuit-là, Delphine eut du mal à trouver le sommeil. Un carrousel de questions,  que le silence extérieur rendait plus obsédant, tournait dans sa tête. Au lever du jour, elle avait pris une décision : comme convenu, elle annonça qu’elle s’absentait pour la journée et pris la route de la ville.

 

            Cela faisait bien trois ans qu’elle n’avait pas revu Étienne. Après une liaison de quelques mois, elle s’en était vite lassée. Elle n’en ressentait pas moins de la sympathie pour lui et savait qu’elle pourrait compter sur son aide. En effet, il la reçu chaleureusement dans son bureau, au laboratoire où il travaillait.

 

            — Étienne, amena-t-elle rapidement, est-ce que tu peux me rendre un service ? Analyser le contenu de ces gélules…

 

            — C’est que…j’ai pas mal de travail mais je le fais dés que j’ai un peu de temps. Elles ne portent aucune indentification… Tu les sors d’où ?

 

            — Je ne peux pas te raconter, mais j’ai besoin de le savoir le plus vite possible… S’il te plaît… c’est peut-être une histoire grave !

 

            —  Allez, ok, pour toi, je vais me débrouiller. Je finis à six heures, tu veux pas qu’on aille boire un verre après ?

 

            — Désolée, je ne vis plus en ville, je dois repartir… Apelle-moi dès que tu as des résultats !

 

            Il réussi encore à lui demander si elle avait quelqu’un dans sa vie… Elle était désolée pour du bon… Désolée de resurgir dans la vie d’Étienne pour se servir de lui. Mais il fallait qu’elle sache si elle participait vraiment à un protocole médicamenteux… ou à l’assassinat d’un vieillard !

 

 

 

            De retour au manoir, le prince était plus vaillant quand elle le retrouva. Il traversa encore de longues heures de mutisme, mais en émergea plusieurs fois. Dans ces moments-là, il ne la prit plus pour Martine : il lui demanda même son prénom, puis chuchota :

 

            — Delphine, il faut que vous retourniez voir Amon… J’aimerais que vous me rameniez des fleurs de mon jardin.

 

            Le pauvre n’était encore pas bien repéré dans le temps.

 

            — Prince, il n’y a pas de serre pour les fleurs, et nous sommes presque au mois de novembre !

 

            Il eut un geste de déni :

 

            — Il y en aura.

 

 

 

            Lorsqu’elle arriva au jardin, elle se demanda d’abord si l’atmosphère particulière du domaine n’avait pas déréglé son équilibre mental. De la terre noire, avait surgit une multitude de fleurs. Elle n’en connaissait pas l’espèce, mais leurs larges coroles aux couleurs vives, rouges, jaunes, bleues, tranchaient avec la grisaille ambiante.

 

            Amon sortit de sa maison.

 

            — Comment… Comment avez-vous fait ça, en plein automne ? Bafouilla-t-elle en montrant les fleurs

 

            — Moi, je n’ai rien fais, c’est vous ! C’est tout simplement que le prince et ses terres ne font qu’un, et quand le prince sort de sa torpeur, la terre aussi…

 

            Il réunit un grand bouquet multicolore, qu’il dissimula dans un sac.

 

            — Amenez-les-lui. Mais que les gardes ne les voient pas.

 

            — Amon, je ne comprends rien à ce que vous me dites… Qui est le prince, et qui sont ces gens qui m’ont engagée ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de terre et de fleurs qui poussent fin octobre ?

 

            — Attendez-moi là…

 

            Il rentra chez lui, et ressorti avec une sorte de grosses jumelles.

 

            — C’est une caméra thermique. Elle permet de voir les gens dans la nuit, en repérant la chaleur de leur corps. Cette nuit, servez-vous en pour observez le service de sécurité du domaine…

 

            — Je ne comprends toujours pas !

 

            — Faites ce que je vous dis, On en reparlera !

 

            Décidément, les énigmes se complexifiaient. Elle rangea la caméra dans le sac, avec le bouquet, espérant en apprendre plus la nuit venue.

 

 

 

            Pour la première fois de son séjour, elle vit le prince sourire.

 

            — Mes fleurs ! Mais gardez-les, elles seront mieux dans votre chambre.

 

            Était-ce un effet des « médicaments » s’il avait paru tellement vieux ? Après quelques jours de sevrage, même ses rides semblaient avoir régressé. Il paraissait toujours âgé, certes, mais une force émanait de lui, comme ces vieillards solides qui cultivent leur champ à quatre-vingt ans. Delphine se décida à l’aborder :

 

            — Expliquez-moi : qui êtes-vous ? Que vous veux-t-on ?

 

            — L’histoire serait longue, ma chère amie, et je ne suis pas encore assez fort pour tenir longtemps. La vérité, c’est que je suis un souverain légitime, et que l’on m’a spolié de mon royaume. C’est pour m’en tenir à l’écart que j’étais traité ainsi, plongé dans cet état d’abrutissement dont vous m’avez sortie. Bientôt j’aurais à nouveau la pleine possession de mes moyens, et alors vous serez aux premières loges pour assister à la reconquête. Je ne vous oublierai pas. Je vais devoir dormir pour récupérer l’énergie que, grâce à vous, je retrouve. À demain, Delphine.

 

            Souverain ? Spoliation ? Reconquête ? Cela évoquait les vieilles légendes, ou les romans de fantasy. Delphine comprenait mieux certaines choses : le « secret d’Etat » dont avait parlé Miquel, les services de sécurité partout, la drogue donnée … Elle en ressentit à la fois de l’angoisse : n’était-elle pas en danger désormais, pour avoir aidé ce prince au pouvoir usurpé ? Mais aussi de l’excitation : sa vie devenait à nouveau intéressante. Il y avait quand même des éléments inexplicables, comme cette floraison automnale.  

 

            Lorsqu’elle rentra dans sa chambre, le soir tombait. Quelque chose lui sembla inhabituel, mais quoi ? Elle réalisa alors qu’elle entendait des cris d’oiseaux, à la place du silence habituel. Le bouquet de fleurs s’était mis à dégager des parfums particulièrement délicats qui embaumaient toute la pièce. « À mesure que le prince émerge de son apathie, l’atmosphère du domaine se modifie » pensa-t-elle.

 

            Une agitation inaccoutumée régnait aussi sous ses fenêtres, dans le parc : le personnel de sécurité circulait dans tous les sens, échangeant des paroles brèves et incompréhensibles. Elle pensa à la caméra thermique. Après avoir éteint la lumière, elle la mit en fonction et porta l’œil à l’objectif. Elle s’amusa un instant à contempler sa main qui se détachait de l’ombre, irradiant de rouge, puis se posta à la fenêtre, en direction des vigiles.

 

            Rien.

 

            Elle les voyait s’agiter dans le noir, mais aucune lueur rouge ne témoignait d’un corps chaud. Elle reporta l’objectif sur sa main, toujours aussi brillante. Le radiateur de la chambre, lui aussi, apparaissait écarlate. Nouveau coup d’œil dehors : l’appareil n’identifiait personne.

 

            Il lui fallait encore vérifier quelque chose. Se glissant dans le couloir, elle ouvrit discrètement la chambre du prince. La forme dans le lit n’émettait aucune chaleur non plus.

 

            Quelques instants plus tard, elle arrivait au jardin, où la maison d’Amon était éclairée. Il lui ouvrit, avant même qu’elle n’ait cogné à la porte.

 

            — Je vous attendais, dit-il simplement.

 

            Elle ne partageait pas son calme.

 

            — Cette fois, vous allez tout m’expliquer : le prince qui rajeunit, les fleurs qui poussent en automne, les habitants du manoir que la caméra thermique ne perçoit pas. Je suis où, ici ? Chez les vampires ? C’est une mauvaise blague ?

 

            — Je vous avais dit que vous ne me croiriez pas. Non, les habitants sont bien vivants, mais pas matériels.

 

            Elle se laissa tomber sur une chaise.

 

            — Je rêve ! Ils sont quoi ?

 

            Elle le regarda à travers la caméra

 

            — Vous non plus…

 

            Sa phrase resta en suspens : Amon avait disparu.

 

            — Nous sommes des êtres spirituels, Delphine. Vous seule êtes matérielle, ici.

 

            Il avait surgit derrière elle, lui arrachant un cri. Puis il était à sa gauche, puis elle ne le vit plus, mais entendait sa voix.

 

            — Vous me croyez, maintenant ? Nous pouvons prendre une apparence corporelle, mais elle n’est qu’illusoire.

 

            Il se tenait à nouveau devant  elle. La panique la gagnait. Tant de choses inexplicables s’étaient produites, ces derniers temps, que toutes ses conceptions s’en trouvaient ébranlées.

 

            — Vous…Vous voulez dire que vous êtes des esprits, des espèces de dieux, ou d’anges?

 

            — Vous nous appelez quelquefois comme ça, dans vos mythes…  Je sais que c’est difficile à admettre, mais le domaine est un lieu intermédiaire entre le monde matériel et l’univers spirituel. Et ils se servaient de vous pour y maintenir le prince prisonnier.

 

            — Mais… pourquoi ont-ils besoin de moi ?

 

            — C’est une règle du monde spirituel : nos actions passent par l’intermédiaire des mortels. On vous a parlé de la prière, de l’exorcisme, des sacrements ? Tous ces actes humains qui agissent sur notre univers, qui lui-même agit sur le votre. Martine a fini par comprendre, et elle n’a pas résisté à la pression. On a découvert son corps dans la rivière. Mais vous, vous avez bien agit : en désobéissant à leurs consignes, vous avez permis au prince de se régénérer. Retournez près de lui : son avènement est proche.

 

            Elle se retrouva devant la maison du jardinier, où plus aucune lumière ne brillait. Non, ce n’était pas possible, elle rêvait, ou elle délirait ! Sans pouvoir croire en la réalité de tout cela, elle reprit le chemin du manoir. À peine rentrée dans sa chambre, son téléphone sonna…

 

            — Allo, c’est Étienne… C’est pas trop tard pour t’appeler ?

 

            Étienne ! Au moins un élément familier dans cette histoire surréaliste…

 

            — Non, je n’étais pas couchée… Tu as déjà pu avoir des résultats ?

 

            — Oui, sans difficulté, ma belle… Tes gélules mystérieuses contiennent une substance à base de gluten, d’amidon, de sel… Bref, c’est du pain, tout simplement !

 

            — Du pain ? Mais, ce n’est pas possible…

 

            Étienne eut un petit rire.

 

            — bien sûr c’est possible ! Il s’agit d’un protocole médicamenteux, non ? Et tu sais comme moi comment ça se passe, pour les essais de nouveaux traitements : une partie des sujets reçoivent la nouvelle molécule, d’autres un placebo. Ton patient fait partie de la seconde catégorie, c’est tout ! Et en parlant de pain, qu’est-ce que tu dirais si je t’invite au restau ?  … Dis-moi, c’est quoi ce que t’écoutes ? C’est très joli !

 

            — Excuse-moi, Étienne, faut que je te laisse, on se rappelle…

 

            Elle raccrocha, interrompant Étienne qui renouvelait son invitation …

 

            Dans leur vase, les fleurs ramenées du jardin chantaient, avec des voix cristallines, en se balançant sur leurs tiges. Des lueurs irisées en irradiaient en même temps que les notes, en une harmonie céleste.  Devant la fenêtre, passaient des oiseaux aussi multicolores que les fleurs. Les senteurs caressaient doucement les narines de Delphine. Ce manoir vétuste et solitaire se changeait en pays des merveilles. Depuis qu’elle avait arrêté de donner les gélules au prince, tout semblait renaître avec lui… ces gélules qui pourtant ne contenaient que du simple pain ! Allongée sur le lit, elle pensait ne pas trouver le sommeil, après tous ces évènements.  Pourtant les chants, leur beauté fascinante et sereine, la bercèrent et elle ferma les yeux sans même s’en apercevoir.

 

 

 

            Le premier bruit qui la réveilla fut un choc contre les vitres. Elle était toute habillée sur son lit, sa montre indiquait sept heures. Le ciel était sombre et des formes indistinctes tournaient devant la fenêtre. Elle comprit que c’était les oiseaux. Soudain c’est de l’intérieur du bâtiment que parvint une détonation, comme si l’on frappait dans les murs avec une masse. Au même instant, les oiseaux poussèrent un grand cri, presque humain, un cri sauvage. « Retournez près de lui : son avènement est proche » avait dit Amon. Cela avait-il donc un rapport avec le prince ?

 

            Elle s’approche de la vitre : les volatiles, dans la nuit qui n’était pas terminée (Pourtant en cette saison il aurait dû faire jour !) n’avaient plus l’air aussi bariolés que la veille. Elle poussa un hurlement quand un d’entre eux s’écrasa contre le carreau et fendit le verre. Ce n’était pas tant de surprise,  qu’à cause des yeux qu’elle entrevit : non pas ceux, sans expression, d’un animal, mais un regard reflétant l’intelligence… et la haine !

 

            Un chant s’éleva. Rien à voir avec l’air merveilleux de la veille : il s’agissait d’un chant funèbre à plusieurs voix, fait de hurlements dans une langue inconnue, la langue que parlait quelquefois le prince. Les fleurs mesuraient maintenant au moins un mètre et se dressaient dans leur vase, comme autant de serpents multicolores sur la tête de Méduse. L’horreur saisit Delphine, à l’idée qu’elles pouvaient s’allonger jusqu’à elle, la frapper… Sans les quitter des yeux, elle se dirigea vers la porte, cherchant à tâtons dans son sac de quoi se défendre. Ses doigts se refermèrent sur le flacon des gélules non administrées. Lorsque les fleurs diaboliques firent mine de s’approcher, instinctivement, elle le leur jeta. L’instant d’après, il ne restait sur le sol que l’eau du vase renversé et un bouquet de fleurs fanées.

 

            Elle se précipita dans le couloir, alors qu’un nouveau coup ébranlait le manoir. La première chose qu’elle vit fut, en même temps que le bruit, un éclair jaillir de la chambre entrouverte du prince

 

            — Ne restez pas là !

 

            Miquel se précipitait vers elle. Mais il était… différent, comme vu au travers d’un prisme : tandis qu’il s’approchait, ses traits changeaient en permanence. Ses cheveux gris étaient devenus d’un blanc éclatant. Les autres membres de la sécurité affichaient des transformations similaires. Ils entouraient la porte du prince, brandissant ce qui pouvait être des épées, mais dont les lames étaient de longues flammes.

 

            Il la poussa dans le corridor, à l’opposé de la chambre d’où monta la voix du prince, roulant comme le tonnerre :

 

            — Delphine !

 

            Les murs émettaient des craquements. Les bords des vieilles tentures rougeoyèrent, et le tissu défraichi se consumait, révélant, derrière, les premiers morceaux de fresques de couleurs vives.

 

            — Delphine, venez à moi, vous êtes de mon coté ! Rajouta la voix, belle et grave, étrangement attirante. Delphine fut tentée de faire marche arrière pour rejoindre celui qui l’appelait. Mais elle se souvint que les oiseaux et les fleurs, si charmants la nuit d’avant, étaient monstrueux à son réveil.

 

            — Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle à Miquel qui est le prince, à la fin ?

 

            Miquel reprit un instant son apparence humaine.

 

            — Écoutez-moi : si je vous dis qu’il est le prince de ce monde ? Grâce aux gélules, nous le maintenions dans un état où sa puissance était réduite. Depuis le mal existait, mais négativement, par absence du bien, où par ce qu’il avait semé au début, dans le cœur des hommes…

 

            Dans l’entrée, la tapisserie de l’hospitalité d’Abraham avait entièrement brulé. Dessous apparut une autre scène, de teintes éclatantes : dans le jardin d’Eden, sous le regard du serpent, Adam et Ève croquaient dans le fruit interdit.

 

            — C’est le Prince des Ténèbres, Delphine ! Nous nous sommes rendu compte qu’Amon, le jardinier, le servait en secret… C’est lui qui vous à persuadé d’arrêter de lui donner le traitement, ne le niez pas !

 

            La situation devenait trop folle, elle ne pouvait que se réveiller et réaliser que ce n’était qu’un cauchemar… Les cris et les déflagrations augmentaient, quelque chose avançait dans le couloir qui menait à la chambre…

 

            — J’ai fait analyser les gélules, ce n’était que du pain !

 

            — Du pain, extérieurement, oui… mais après sa consécration, il est le corps de Celui qui seul peut le neutraliser… Vous lui donniez la Sainte Communion !

 

            Nos actions passent par l’intermédiaire des mortels. On vous a parlé de la prière, de l’exorcisme, des sacrements ? Tous ces actes humains qui agissent sur notre univers, qui lui-même agit sur le votre … Lui avait dit Amon…

 

            Elle avait libéré le diable !

 

            Maintenant tout le couloir était plongé dans l’obscurité, seule une lueur pâle pointa au bout, une lueur sinistre. La voix du prince se fit entendre, plus proche :

 

            — Delphine, venez chercher votre récompense, votre place est prés de moi !

 

            Devant elle, une autre tapisserie acheva de se consumer, laissant apparaitre… la pendaison de Judas ! Ce n’était pas un cauchemar, sinon elle se serait déjà réveillée en sursaut. Elle ne pouvait plus ni hurler, ni pleurer, seulement murmurer :

 

            — Je suis maudite…

 

            — Non, dit Miquel, ne l’écoutez pas, il est le père du mensonge, il veut vous faire désespérer. Vous ne saviez pas ce que vous faisiez, et ils vous ont trompée en vous montrant leur pouvoir sous un jour séduisant.

 

            — Oui, ces fleurs magnifiques…

 

            — De toute façon, repris l’homme, notre mission était de retarder ce jour, mais il devait arriver. Je vais vous éloigner d’ici.

 

            — Et vous, qui êtes-vous ? Eut-elle encore la force de demander.

 

            — Je ne m’appelle pas Miquel, mais Michaël. Ma milice le combat depuis les origines…

 

            Il l’entoura de ses bras et elle fut éblouie par une lumière blanche. Elle se sentie enlevée dans les airs, transportée très loin…

 

 

 

 

 

            Dans le refuge, l’infirmerie de fortune ne désemplissait pas. Delphine tentait, avec les moyens du bord, et souvent sans pouvoir compter sur un avis médical, de soigner les blessures, les maladies ordinaires. La nourriture commençait à manquer, et plus inquiétant encore, des épidémies apparaissaient. Elle devait aussi être attentive à l’angoisse de ses patients, à l’état d’incertitude où ils se trouvaient quand à la situation. Au loin éclairs et explosions s’enchainaient tous les jours, l’horizon disparaissait sous les fumées : on parlait de guerre, peut-être de guerre nucléaire, bien qu’on ne vit aucune armée en mouvement.

 

            Tous les médias avaient disparus, les moyen de communication étant hors-service, seules demeuraient les rumeurs : certaines prédisaient l’arrivée imminente d’un envahisseur impitoyable, mais qui était-il ? Suivant les sources, il venait d’Europe de l’est, pour d’autres du continent africain, du Moyen-Orient ou d’Asie. Delphine seule savait, mais ne disait rien. Un prêtre catholique, le père Béranger, essayait lui aussi d’apporter tout le réconfort possible aux malades, sans savoir que l’ultime pérégrination avait commencée. Entre deux soins, elle lui demandait de ranimer son espérance.

 

            — Mon Père, les cavaliers de l’Apocalypse, ce sont bien : la guerre, la famine, la peste ? Et quel est le quatrième ?

 

            — On l’interprète parfois comme étant le Christ qui va vaincre le mal et l’enfer…

 

            — Oui, s’il vous plait, citez-moi encore ce passage sur Satan enchaîné mille ans…

 

                — C’est dans le chapitre vingt de l’Apocalypse : « Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l'abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans » … Mille ans, bien sûr c’est un chiffre symbolique, ça veut dire très longtemps… Puis il est dit qu’ « Après cela, il faut qu'il soit délié pour un peu de temps. »

 

            — Mon père, donnez-moi la Sainte Communion !

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13 mai 2013

Noir comme la nuit, rouge comme le sang...

             

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               1-Ténèbres

 

 

            On ne retiendra de moi que la noirceur de mon âme, et je ne prétends à aucune justification ni excuse. Je fus cruelle, perverse et sans pitié, bien plus que ceux que ceux qui en parlent ne l’imaginent. Néanmoins, la première noirceur que j’ai connue est celle de la misère. Je ne garde presque pas de souvenir de mon père très tôt emporté. De mes premières années ne me restent que les murs sinistres de la cahute partagée avec ma mère, des quelques branches ramassées qui ne pouvaient faire un feu suffisant pour nous réchauffer, et de la faim permanente. De cette terre qui ne donnait rien, malgré les efforts d’une femme seule. Je n’avais dû survivre qu’à cinq ou six hivers lorsque ma mère selon la chair me vendit à celle qui devint ma Mère-en-Ténèbres.

           

Nous étions à la période où les jours étaient les plus courts et un vent glacé laissait présager la neige. On voyait parfois passer des équipages sur les chemins, mais ce jour-là, une grande Dame s’arrêta devant chez nous. Elle portait sous son manteau une longue robe noire au corset grenat, et montait en amazone un cheval de nuit. Deux serviteurs armés, aussi massifs qu’elle était fine et aussi laids qu’elle était belle, l’escortaient. J’étais épouvantée par ce qu’elle dégageait : ce n’était pas simplement l’aspect impressionnant que tous les nobles,  plutôt la même terreur que dans mes cauchemars d’enfants, ceux où je fuyais à travers des forêts nocturnes peuplées de loups et de fantômes. Ce fut pire quand je compris le but de sa visite: elle m’échangeait contre un tas de pièces d’argent.

Ma mère pleura un peu, m’expliquant que je n’aurais pu atteindre l’âge adulte dans les conditions qu’elle m’offrait.

— Épargne-nous tes lamentations, femme ! S’écria la Dame. Ta fille sera à l’abri du besoin et toi aussi, avec ce que je t’ai payé !

Je criais et sanglotais quand elle me saisit et me déposa sur le devant de sa selle, sans me permettre d’embrasser une dernière fois ma génitrice, qui murmura « Ne lui faites pas de mal ». Sans lui répondre, la Dame lança sa monture au trot.

La chevauchée dura une partie de cette journée grise, à travers les arbres nus où croassaient les corbeaux. Alors que le ciel s’obscurcissait, nous franchîmes le porche de son château.

 

Le premier contact avec ma nouvelle demeure me paru enchanteur : j’y trouvais un grand feu de cheminée et la Dame me fit servir un repas comme je n’en avais jamais connu : de la viande bien grasse, des légumes abondants, et mes premières sucreries. Elle se planta devant moi et me tint des propos qu’à l’époque, je ne compris pas :

 

— Il existe bien des forces dans le monde occulte, me dit-elle en substance, cependant, celle des Ténèbres est la plus puissante et la plus terrible. La plus exigeante aussi. Je suis Dame Érèbe, une Mère des Ténèbres. Chacune de nous se doit de former une disciple pour transmettre son savoir. Je t’ai choisie parce que tu me sembles posséder des capacités endormies. Si tu arrives au bout de mon éducation, tous tes désirs seront comblés. Si tu n’es pas à la hauteur, comme trois enfants choisis sur quatre, je ne t’aurais pas achetée pour rien. Ton sang, tes os, ton cœur, serviront pour mes sortilèges. Ta graisse aussi, quand tu en seras pourvue !

 

Je survécus, et je fus même une élève douée. Dans la tour nord du château, où se dressaient les autels, dans les laboratoires secrets, au milieu des tombeaux souterrains et de leurs habitants sans repos, j’appris les rituels et les incantations, le maniement des simples et les exercices de l’esprit. « Tout attachement, amour, compassion, sont des obstacles à ton pouvoir, m’expliquait Dame Érèbe. Tu dois les extirper de ton âme pour y établir l’empire des Ténèbres. Alors tu seras souveraine sur la terre pendant ta vie et dans l’abîme après ta mort ». Si mon ancienne mère, malgré ses fatigues et les privations, m’avait procuré quelques caresses, la nouvelle ne m’en donna qu’avec son bâton, lorsque je ne satisfaisais pas à ses exigences. Bientôt, non seulement  je n’eus plus peur de ce qui se cachait dans la nuit, mais j’en fis mon allié. Mon cœur devînt plus dur qu’une armure d’acier et ma volonté, semblable à une épée aiguisée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            2-Sang

 

 

          Un soir de mon seizième automne, la période froide et obscure de l’année débutait et la religion des faibles allait célébrer tous ses saints. Une animation inhabituelle régnait au château, des hommes de main avaient apporté quelque chose avec une charrette. Dame Érèbe me fit venir dans la chapelle, où brûlaient de nombreuses chandelles noires.

            — Ton apprentissage est terminé, m’annonça-t-elle. Ce soir s’accomplira le pacte de sang qui te liera définitivement aux Ténèbres.

            Malgré le temps passé, je reconnus la pitoyable créature liée nue sur l’autel, entourée des instruments cérémoniels : ma mère naturelle. Quelque chose remua en moi, le temps d’un soupir, et mourût aussitôt.

            — Avec le prix que j’avais payé, dit la Dame, elle aurait pu acheter une vache, en vendre le lait, la faire féconder et élever des veaux. Au lieu de ça, elle a tout dépensé en nourriture et en bois, et s’est vite retrouvée dans la même misère. Elle va au moins nous servir à quelque chose.

 

            Afin de m’éprouver davantage, on ne l’avait pas bâillonnée. Elle hurla et supplia mais pendant plusieurs heures, je la torturais d’une main sûre, gravant dans sa chair divers signes magiques. A minuit je lui tranchais la gorge sans hésitation. Érèbe recueillit le sang dans une coupe, m’en versa sur la tête, dans un geste d’onction royale, et m’en fit boire un peu. Un gouffre de nuit et de flammes s’ouvrit en moi. Je sentis la puissance pénétrer chaque fibre de mon être.

            — Tu es désormais toi aussi une Mère des Ténèbres, me dit la Dame. Sois-leur fidèle et rien ne pourra te résister. Si tu les trahies, elles se retourneront contre toi.

 

 

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            Peu de temps après je quittais le château de Dame Érèbe. Je ne la revis jamais et n’en ressentis jamais l’envie. Elle avait été mon initiatrice aux sombres mystères, aucun affection ne me liait à elle, pas plus qu’à quiconque. Elle m’avait aussi appris les bonnes manières et légué une somme en or avec laquelle je m’établis dans un lointain royaume prospère. J’étais maintenant d’une beauté rare : une chevelure aussi noire que mon cœur, un visage marmoréen et des yeux dotés du pouvoir de fascination. Je racontais être une jeune noble venue de l’étranger et tout le monde tombait sous ma coupe. Les grandes familles m’invitaient, me voyant telle que je voulais apparaître : pure et simple, attentionnée et d’agréable compagnie. Toute la ville proclama bientôt que mon âme était à l’image de mon corps, si bien que je n’eus aucun mal à être admise à la cour. Bien sûr je fis le même effet sur le couple royal et la Reine se prit d’affection pour moi, me confiant ses tourments secrets : ils n’avaient pas encore d’enfants. Les fumigations, onguents et bains prescrits par les médecins n’y faisaient rien. Si la situation perdurait, son époux devrait, bien malgré lui, la renier pour avoir un héritier.

Les choses de déroulaient au mieux pour moi.

Un jour d’hiver, la neige tombait au dehors et nous faisions des travaux de couture devant le feu. Ce n’était pas par hasard que j’avais expliqué à la souveraine que j’aimais coudre. Nous brodions chacune les initiales de nos prénoms sur des mouchoirs de soie: je me concentrais, dirigeais un faisceau de pensées sur les mains de la Reine. Sans qu’elle en fut consciente, je pris un instant le contrôle de ses gestes et elle se piqua le doigt.

— Oh Majesté, m’écriais-je, vous saignez !

Je m’empressais d’éponger le petit écoulement avec mon mouchoir.

— Ce n’est rien, dit-elle.

Elle regardait par la fenêtre :

— Mon époux souhaite que nous ayons un fils pour lui succéder, pourtant moi, j’aimerais avoir une fille aussi belle que vous, avec la peau blanche comme cette neige qui tombe, des cheveux noirs comme l’ébène et la bouche rouge comme ce sang !

Je jubilais en rentrant chez moi avec le mouchoir sanglant : ces quelques taches, issues du corps de la Reine, allaient me servir de support pour mes sortilèges. Je me livrais d’abord à une première opération pour la guérir de sa stérilité. Bientôt, le royaume fut en liesse : un prince ou une princesse remuait dans le ventre royal. Je me rendais plus souvent encore auprès d’elle, la couvrait d’attentions et de cadeaux, généralement des bijoux ensorcelés qui renforçaient encore mon emprise.

Lorsqu’on annonça que la Reine était prise des premières douleurs, je me réfugiai dans mon repaire, devant l’autel. En face de moi, mon miroir magique : une pierre noire plate et polie qui me procurait la vision d’autres lieux ou d’autres temps. Ce jour-là, évidement, c’était l’accouchement que j’observais. Posée devant le miroir, une figurine de cire contenait le sang du mouchoir. Tandis que le travail d’enfantement avançait, j’y plantais une à une des aiguilles, en invoquant les puissances ténébreuses. Je voyais au fur et à mesure les matrones s’agiter, leurs visages gagnés par l’inquiétude, et la parturiente saisie d’effroi et de malaise. On finit par aller chercher le médecin  de la cour, mais, l’enfant expulsé, il ne put que constater la mort de la Reine. Le nouveau-né vivait. C’était une fille qu’ils appelèrent Alba.

Le chagrin du Roi était grand et je me rendais prés de lui pour l’assurer de ma sympathie,  je l’entourais de douceur et d’amitié pendant toute la période de son deuil, et aussi après…

J’avais vingt ans lorsqu’il me prit pour épouse.

 

 

 

           

 

 

             3-Reine

 

             J’étais la Reine. Parvenue à cette place convoitée, je modifiais mon attitude : je m’étais servi de mon pouvoir pour séduire, désormais je serai crainte. Mon mari fut bientôt entièrement sous ma domination. J’utilisais sa semence, aussi efficace pour l’envoutement que le sang, et le moindre de mes regard l’aurait incité à déclencher une guerre ou lever un nouvel impôt. Grâce à mon miroir magique, je savais ce qui se disait de moi : au début, ce n’était que « Elle a bien changé depuis qu’elle est sur le trône », puis on commença à me trouver cruelle, et cela me convenait. Quelques nobles et notables voulurent s’opposer aux  mesures que je prenais. Quand on vit leurs corps pourrir dans des cages suspendues à la sortie de la ville, les contestations se firent discrètes. Cela ne suffisait pas. Oubliées mes robes claires et chamarrées, je me vêtais de noir : à travers moi, les Ténèbres régnaient. Je récitais des invocations, accompagnées de sacrifices, qui se répandaient telle une peste dans l’air, pénétraient le cœur de mes sujets, y semaient une terreur obscure et renforçaient mon empire sur leurs esprits serviles.

Alba grandissait, et comme en réponse aux souhaits de sa mère, présentait des ressemblances avec moi : même cheveux de jais, teint laiteux et bouche vermeille. Je m’en réjouissais : je l’avais laissée vivre (Hélas ! Ce fut ma première erreur !) afin d’en faire ma disciple, et ces similitudes démontraient une nature commune entre nous.

En effet, Dame Érèbe m’avait expliqué pourquoi elle m’avait choisie. De tout temps-bien que la chose arrivait plus souvent dans le passé- il y eu des aventures, et parfois des unions durables, entre les humains et les diverses espèces qu’ils nomment fées, alfs ou autres. Ces rencontres furent souvent fécondes et, si les caractéristiques de ces peuples disparaissent au cours d’une lignée, il arrive qu’elles ressurgissent dans un individu, qui est alors particulièrement doué dans les domaines de la magie et de l’enchantement. Alba et moi étions de ceux-là.

Elle s’épanouissait, devenait une superbe enfant : quand elle eut cinq ans j’y voyais ce que j’aurais été à son âge, sans le dénuement et la faim. Intriguée par le reflet qu’elle me présentait, je décidais de ne pas l’éduquer tout de suite aux noires arcanes, de prendre le temps de l’étudier d’abord, à la façon dont les savants observent les plantes ou les animaux

Elle manifestait une joie de vivre qui m’irritait, quand je pensais à mes plus jeunes années : les domestiques l’aimaient autant qu’ils me redoutaient, et souvent je dus la battre pour qu’elle tienne son rang de princesse, ou battre les servantes pour corriger leurs familiarités. Pourtant rien n’y faisait. Le charme faisait partie de ses dons et contrairement à moi, elle en usait sans calcul. Je compris vite aussi ses compétences auprès des élémentaux : j’étais seule à voir  les sylphes modeler les formes des nuages au gré de ses rêveries.  L’année de ses huit ans, les récoltes furent menacées par la sécheresse. Quelques valets vinrent lui parler. Ce jour-là elle resta plusieurs heures à contempler le ciel qui se chargea petit à petit, jusqu’au soir, où  tomba la pluie que n’avait pas obtenues processions et prières.

Je remarquais aussi comment elle communiquait avec les arbres. Sans parole, en effleurant leur écorce, un dialogue s’établissait avec l’âme végétale, les esprits sylvestres et chtoniens. Enfantillages que tout cela ! Magie inférieure pour sorcière de village, bien ridicule face à la formidable force des Ténèbres !

               Lorsqu’à dix ans je la surpris entourée d’oiseaux qu’elle pouvait caresser sans qu’ils ne se sauvent, un peu comme ce saint italien si populaire, je tentais une expérience. Je gardais dans mes caves toutes sortes d’animaux venimeux, aussi, tôt le matin, déposais-je un serpent au poison mortel dans le jardin où elle jouait, au milieu du parterre de fleurs qu’elle affectionnait. Le lendemain, un jardinier périt d’une morsure à l’endroit même où Alba avait passé la journée, sans que le reptile ne l’attaque.

            Ses aptitudes devaient être orientées dans une autre direction que ces stupidités. J’avais nommé capitaine de ma garde personnelle un homme qui avait les qualités requises : servile et barbare, il m’obéissait sans discuter ni se poser de problèmes de conscience. De temps en temps il enlevait pour moi, dans la campagne alentour, un enfant qui finissait sacrifié lors de rituels nocturnes.

            Je lui demandais d’amener Alba à la chasse : qu’il lui apprenne à tuer, qu’il lui fasse prendre goût au sang, afin que s’éveille en elle la sauvagerie et la cruauté qu’exige la voie ténébreuse. Ma tentative resta vaine : non seulement elle ne voulait pas s’en prendre au gibier, mais encore, lorsqu’elle chevauchait avec lui, les animaux semblaient fuir bien avant son approche, comme avertis du danger.

 

            Je devais me faire une raison : cette fille était perdue pour les Ténèbres ! Elle ne serait pas ma disciple, néanmoins,  je décidais de ne pas l’occire tout de suite. Mieux valait attendre qu’elle soit adulte, jouvencelle et encore vierge, c’est alors que je tirerais le maximum de son immolation. Á l’issue d’une cérémonie sanglante, j’arracherai son cœur et je le dévorerai, absorbant sa jeunesse et ses pouvoirs.

            Je ne cherchais donc même plus à freiner ses sentiments, sa compassion pour le prochain : selon une règle de magie noire, plus la victime est « bonne » et « pure » et autres stupidités de la sorte, plus le bénéfice de son sacrifice est grand. Elle devint une jeune femme dont la beauté éclipsait la mienne, plus que jamais mon image inversée, vouée à la lumière et la vie comme je servais les Ténèbres et la mort. Elle aimait le soleil et soignait les animaux, manifestait aussi des dons évidents de guérisons sur les humains : quelques emplâtres, quelques tisanes données aux serviteurs souffrants et les blessures ne s’envenimaient pas, les fièvres tombaient. Je devais surmonter mon dégoût devant ce qu’elle me présentait et fixais date de sa mort pour ses seize ans, l’âge où j’avais été définitivement initiée en versant le sang de ma mère.

 

 

 

 

 

 

 

            4- Nains

 

            Et pourtant, lorsqu’arriva l’année fatidique, l’idée de simplement la tuer ne me convenait plus.  Depuis que je la côtoyais, elle incarnait tout ce que je haïssais, et ses traits que nous avions en commun me la rendaient encore plus insupportable. Il était simple d’extirper son cœur physique de sa poitrine, mais le centre de son être me resterait inaccessible. Son âme, avec sa candeur et son amour, c’est elle que je voulais atteindre, la pervertir et la faire désespérer : alors seulement je serais satisfaite. J’élaborais un plan digne de moi (Hélas, encore une fois !)

            Je fis venir le capitaine de ma garde.

            — Mon fidèle officier, voici venu le moment de s’occuper d’Alba.

            — À vos ordres, Majesté. Souhaitez-vous que ce ça se passe cette nuit ? J’irai la saisir dans sa chambre et je l’amènerai à la tour Nord, par le passage secret.

            — Mes souhaits on changés. Demain, je la confierai à toi pour une promenade. Tu l’amèneras au Bois d’Enfer

            Je vis l’homme pâlir.

            — Je ne te demande pas d’aller plus loin, imbécile ! Une fois arrivé là-bas, tu lui raconteras que ta mission était de la tuer et de lui arracher le cœur pour me l’amener, mais que tu ne peux t’y résoudre…Dis-lui de se sauver vers les Terres Gastes, que je ne l’y poursuivrai pas, mais de ne jamais revenir au château, la mort l’y attendant…

            Le Capitaine fit ce que j’avais demandé, bien sûr. Ce jour-là je suivis toute la scène dans mon miroir noir. Je vis son expression d’horreur quand le capitaine lui annonça mon projet homicide, tout en faisant semblant de la prendre en pitié. Cette stupide créature qui me côtoyait depuis sa petite enfance n’avait jamais envisagé que je pusse ordonner sa mort ! En la voyant s’enfuir en direction des terres gastes, je sus que ses malheurs ne faisaient que commencer, conformément à ma volonté.

                Les terres gastes, qui commençaient une fois passé le bois d’Enfer, était l’endroit le plus maudit qui jouxtait mon royaume. Avant l’apparition de l’Homme, diverses forces occultes se firent la guerre, chacune pour la domination de la terre. Certaines d’entre elles furent victorieuses et un équilibre précaire s’établit, donnant naissance au monde tel que nous le connaissons. D’autres, vaincues, furent emprisonnées pour toujours dans les profondeurs souterraines. Celles qui dormaient sous les terres gastes étaient si maléfiques, que, malgré leur captivité, le sol était imprégné de leur influence. La vie y était réduite à des formes dégénérées et chaotiques. 

            Alba, dans sa vie protégée, n’en avait jamais entendues parler. Elle fut déconcertée quand elle voulu établir un contact avec la végétation, comme elle savait le faire ailleurs. Des arbres sombres et tordus, elle ne percevait que des chuintements hostiles. Des yeux rouges paraissaient la menacer dans les replis du bois. Elle voulut toucher un buisson et retira sa main, brûlée par la sève vénéneuse des feuilles. Le soleil se rapprochait de l’horizon et des bruissements se faisaient entendre : de gros rongeurs surgissaient des fourrés en sifflant. Certaines branches, qui n’étaient pourtant pas sur son chemin, l’accrochaient au passage, doués d’une volonté malveillante.

            Elle hâta le pas, suivi un sentier qui traversait un passage encaissé. Des grottes s’ouvraient sur les cotés et devant, des traces de foyers éteint, et surtout une série d’idoles grossièrement taillées dans des troncs. Les figures représentées étaient sans doute les plus monstrueuses qu’elle ait connue jusque là, mais ils indiquaient au moins la présence d’habitants. Elle s’effondra à leurs pieds et y resta prostrée. Je n’avais qu’à attendre, sachant que la suite serait encore plus réjouissante.

            En effet, à peine la lumière eut-elle disparue que de petits hommes velus sortirent des cavernes : longs cheveux attachés au dessus de leurs têtes, visages porcins mangés de barbe, ils portaient des tuniques de cuir et de fourrures. Leurs yeux, quasiment aveugles le jour, perçaient l’obscurité. Quand ils entourèrent Alba, elle les supplia de lui venir en aide. Peut-être confondit-elle ces nains noirs avec des gnomes, auxquels ils étaient vaguement affiliés. Elle ne commença à hurler que lorsque le premier la saisit et qu’elle comprit ce qui l’attendait. Bientôt, son épuisement fut tel qu’elle ne put que gémir sous les outrages qui continuaient.

            Comme je m’y attendais, lorsqu’ils eurent fini, ils ne la tuèrent pas mais l’emmenèrent dans leur repaire, à moitié évanouie, ses vêtements déchirés et ensanglantés. Chaque jour, dans mon miroir, je contemplais sa déchéance : esclave des nains, elle devait accomplir toutes les tâches : ramasser le bois, chercher l’eau et subir quotidiennement la bestialité de leur rut. Lorsqu’ils mangeaient autour du feu, elle se tenait en retrait, à même le sol, et ils lui jetaient une part de leur nourriture, composée d’une espèce de gros rat, seul animal comestibles en ces terres.  Quitte à me ressembler, elle connaissait enfin ce qu’avait été le début de ma vie : la famine et la fatigue. Les viols, je n’y avais échappé que grâce à mon installation chez Dame Érèbe. Alba, mon double lumineux, élevée dans le luxe et adorée des siens, se trouvait rabaissée au rang de souillon et catin, dépouillée à jamais de son innocence. Tandis qu’au château tout le monde s’inquiétait de sa disparition, je la regardais s’enfoncer dans le désespoir. Les quelques moments de répits que lui laissait le sommeil des nains, elle demeurait hébétée près des idoles, le corps à peine couvert par ses haillons, ayant perdu la capacité de pleurer. Le moment était venu pour la dernière étape.

 

 

 

            5-Pomme

           

            Je me mis en route un matin, seule, sur une charrette. Je m’entourai d’un brouillard d’illusion  qui me donna l’apparence d’une vieille femme, une de ces sorcières inférieures qui vendent des herbes médicinales, des sorts et des poisons. Je dépassai bientôt le Bois d’Enfer. Je ne craignais rien, moi, des terres gastes. Ce qui était enfouis au dessous aurait pu me mettre en péril, mais pas sa misérable corruption de la surface, trop faible pour me nuire.

                        Alba vivait au même rythme que ses maîtres : la nuit elle travaillait et satisfaisait leurs appétits charnels. Le matin elle s’endormait, mais se réveillait plus tôt qu’eux, au milieu de l’après-midi. C’était le moment où elle allait s’assoir à coté des idoles, sans doute pour voir la lumière du jour avant que ne recommence son supplice. C’est là que je la trouvais quand je m’engageais entre les entrées des cavernes. J’étais le premier être humain qu’elle rencontrait depuis mon capitaine, mais elle ne manifesta aucune émotion.

            — Vas t’en loin de cette région, Grand-Mère, me dit-elle, il n’y a que le malheur ici.

            — Alors pourquoi y restes-tu ? Tu as l’air si triste…

            — Je ne peux aller nulle part. Tu ne croiras pas si je te dis que j’étais une princesse… J’ai du m’enfuir, parce que ma marâtre voulait me tuer. Et les nains qui habitent ces grottes m’ont volé mon honneur et usent de moi comme d’une ribaude. Je n’ai plus aucun espoir.

            — Petite Demoiselle, repris-je, je vends des sortilèges et des potions qui peuvent résoudre et soulager bien des problèmes ! Je devine tu n’as surement pas le moindre denier sur toi, même ta robe est en lambeaux ! Mais comme je suis touchée par ta souffrance, je t’offrirai mon aide, sans rien demander en échange.

            — Tes sortilèges n’y pourrons rien ! La seule chose qui puisse me soulager, c’est que la mort m’emporte au plus vite…

            C’était ce que j’attendais.

            — Si tu en es là, j’ai quelque chose pour toi.

            Je sortais de mon chariot une superbe pomme rouge.

            — Ce fruit, ma jolie, est imprégné d’un philtre puissant dont le secret vient des sorciers  de pays lointains. Il provoque un profond sommeil et l’apparence de la mort, puis si le sujet n’est pas réveillé dans les trois jours, il glisse dans la mort définitive. Croque cette pomme et tous tes tourments seront finis, sans la moindre douleur.

            — Mais…Mettre volontairement fin à sa vie est une faute grave aux yeux de Dieu !

            C’est sincèrement que je ricanais.

            — Tu crois vraiment qu’il y a un dieu qui t’as mise dans le malheur ? Qui t’as fait naitre princesse pour te retrouver putain ? Ce dieu-là serait un drôle ! Ne t’en fais pas ma fille : tu t’endormiras paisiblement et les ténèbres t’engloutiront, il n’y aura ni récompense ni châtiment, plus rien…

            Je savais que dans son état il ne faudrait plus qu’un petit coup de boutoir que s’effondre son édifice moral.

            — Donne-moi ta pomme, Grand-mère !

            Elle la prit et la dévora : la faim la poussa sans doute autant que l’envie d’en finir. Très vite, sa tête dodelina, elle se coucha sur l’herbe.

            — Merci, murmura-t-elle encore avant de sombrer.

            J’avais gagné, j’étais venue à bout non seulement de son bonheur, mais de son innocence, de sa vertu, j’avais obtenu qu’elle se donne la mort volontairement. Néanmoins, je ne ressentais aucune joie. Elle était à mes pieds, sans connaissance, et je ne savais que faire. La laisser là ? Les nains se distrairaient encore avec elle, même une fois qu’elle serait irrévocablement passée. D’autre part, je pouvais, moi aussi, en tirer des avantages. Même si elle n’était plus ni pure ni vierge, il m’était encore possible de m’approprier sa jeunesse à partir de son sang et de son cœur. Je l’emportais dans ma charrette et rentrais au château. 

 

 

Blanche-neige-pomme3

 

 

 

 

            6- Baiser

 

            J’avais trop attendu cet instant, à tel point qu’au moment où il était arrivé, toute émotion était absente. Le plaisir viendrait sans doute plus tard, quand je n’aurais plus Alba devant les yeux. Dans mon laboratoire, je la débarrassais des quelques hardes qui la couvraient encore, je lavais son corps des diverses souillures accumulées et la déposais dans un cercueil de verre, que j’utilisais pour garder les cadavres dans mes opérations de nécromancie.

            Elle se trouvait aux portes de la mort, sans les avoir franchi. Il était encore temps que j’aspire sa force vitale. Mes instruments étaient prêts : la lancette pour la saigner, le couteau pour fendre ses chairs et en retirer les organes, mais je ne pouvais me décider. Depuis que j’avais reçu l’éducation de Dame Érèbe je n’avais jamais éprouvé le moindre scrupule à commettre les pires crimes, alors pourquoi cette hésitation devant celle que j’avais tant souhaité détruire ?

            Je détaillais, à travers l’écrin de verre, ses formes épanouies dans la perfection de la jeunesse, le blanc de sa peau que tranchaient le noir de sa chevelure et du bas de son ventre. Est-ce que ce corps magnifique attisait mes désirs luxurieux ? Non, car ma magie l’aurait obtenu avec plus de facilité que les nains par la force. Il ne s’agissait pas de cela. J’avais appris à sonder ma propre conscience, aussi je me plongeais dans la méditation pour comprendre ce qui m’arrivait. Des images, des pensées que j’avais repoussées jusque là surgissaient de mes abysses intérieurs…

            Le feu de l’enfer, dit-on,est le feu de l’amour divin qui brûle celui qui l’a refusé…Sans en être encore à adhérer à ce genre de croyance, je réalisais que ce que je haïssais chez Alba, c’était une façon d’aborder le monde que j’avais renié en me donnant aux ténèbres. Cette fille de seize ans, qui me ressemblait tant tout en étant  mon opposé, en fait, me fascinait : j’aurais pu être elle, elle aurait pu être moi. Nous étions liées comme l’ombre l’est à la lumière : Alba était un mystère, un mystère qui m’attirait, et qu’il soit inaccessible m’était insupportable. J’avais tout fais pour l’avilir, à défaut de pouvoir l’atteindre. Cette révélation me plongea dans un grand trouble, une émotion à laquelle je croyais être insensible : enfoui au plus profond de mon âme si corrompue, restait un grain d’innocence préservé. C’était cette étincelle de lumière en moi que je voulais supprimer à travers elle…illusion !

            Je ne devais pas la tuer, mais la sortir de son sommeil. Je voulais la rejoindre, la connaitre.

           

            Je prononçais les incantations, brûlait les herbes qui neutralise l’effet du philtre et, selon le rituel, j’entrouvrais sa bouche et y posais la mienne dessus, lui communiquant le souffle de vie par ce baiser. Sa poitrine se souleva, aspirant une grande goulée d’air. Ses yeux s’ouvrirent, avec le regard particulier de celui qui a entrevu l’autre coté. Elle prononça quelques mots inaudibles, puis sa voix redevint claire :

            — Majesté, c’est vous ?

            Je l’aidais à se redresser, dans son cercueil de verre. Prenant conscience de sa nudité, elle se couvrit spontanément les seins et le sexe.

            — Ne t’inquiète pas, lui dis-je, tu es de retour chez toi. Tu ne crains plus rien.

            — Vous vouliez me tuer…

            Je ne sus que répondre. Comment lui expliquer mon changement, que j’avais moi-même du mal à comprendre ? Depuis l’enfance je n’avais manifesté aucune pitié ni sympathie envers quiconque, les mots me manquaient pour exprimer ce que je ressentais alors. Il me vint l’idée de faire exécuter le capitaine des gardes, seul au courant de mon projet, en l’accusant d’avoir agit de son propre chef. Soudain Alba éclata en sanglots.

 

 

            7-Ténèbres

 

            — La vieille sorcière m’avait dit que la nuit m’engloutirait, et qu’il n’y aurait plus rien…Et c’est ce qui est d’abord arrivé. Je me suis endormie, toutes les douleurs des viols et de la fatigue ont disparues et j’ai plongé dans l’oubli, le néant…Je ne sais combien de temps cet état a duré, mais je me suis réveillée dans le noir total, je ne sentais plus mon corps, je flottais dans un vide immense, silencieux. Alors j’ai sentis une présence prés de moi, qui à prononcé mon nom. J’ai demandé :

            — Qui êtes-vous ? Et où suis-je ? 

            —Tu es dans les Ténèbres, m’as-t-on répondu J’en suis un habitant…Ce que tu appellerais sans doute un démon 

            — Un démon ? Je suis damnée parce que j’ai mis fin à mes jours ? Pourtant je n’ai pas peur de vous, vous me paraissez amical !

            — Tu n’es pas damnée, ni morte. Et je ne te veux pas de mal. Tu sais qui est responsable de ce qui t’es arrivé ?

            — Hélas, oui, ma marâtre voulait ma mort : le capitaine m’en a averti mais je suis tombée aux mains de ces nains maléfiques. Finalement une vieille femme m’a donné une pomme qui devait mettre fin à mes souffrances.

            Je voulu, à ce moment du récit, prendre la parole pour tenter d’expliquer que les choses avaient changées, mais elle continua :

            — Alors l’habitant des Ténèbres m’a raconté comment ma mort ne vous suffisait pas, encore fallait-il que je sois abaissée, salie et violentée, maltraitée au point de croquer dans ce fruit de mort…Et il m’a appris aussi que la vieille sorcière qui me l’a donnée, c’était vous ! Et il m’a demandé : « Est-ce que tu peux lui pardonner ce qu’elle t’a fait, en toute bonne foi ? » « Non, c’est impossible ! » « Est-ce que tu veux te venger si tu retournes dans le monde ? » Et j’ai dis oui. Il m’a alors dit « Tu vas revenir à la vie, et je t’accompagne… »

            Avant que je n’aie pu réaliser ce que cela signifiait, qu’un éclair jaillit de ses mains me frappa.

            Lorsque je me reprenais conscience, j’étais attachée sur mon propre autel. Alba se tenait devant moi, mon couteau sacrificiel en main. Elle n’était pas revenue seule de sa plongée aux portes de la mort. Je me souvins des paroles de Dame Érèbe lors de mon initiation : Sois fidèle aux Ténèbres et rien ne pourra te résister. Si tu les trahies, elles se retourneront contre toi. Je les avais trahies. Et Alba, par désir de vengeance, avait renié la lumière. Moi qui voulais l’atteindre dans son innocence, j’y avais réussi ! Le démon ramené l’initiait à son tour et je serais la victime du sacrifice.

            Que m’attend-t-il de l’autre coté? Serais-je livrée aux Ténèbres qui me feront payer ma trahison, ou trouverais-je un possible chemin de rédemption ? Tout ce que je sa            is, c’est que ma mort sera longue et douloureuse, comme celle que j’ai infligée à ma mère. Alba a commencé à entailler ma chair, elle se penche pour boire à mes plaies, aspirer toute ma puissance déchue…

            Je vois son visage au dessus de moi, avec ses cheveux noirs comme l’ébène, sa peau blanche comme la neige, et rouge de mon sang…

 

sang

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25 novembre 2012

Anthologie "Vampire Malgré Lui" en vente

Une histoire inédite de moi dans la nouvelle anthologie du Petit Caveau: Vampire Malgré Lui :

 

antho Vampire malgré lui

 

 

 

Il est grand et fort, musclé à souhait. Sa beauté fait rêver, son regard ténébreux envoûte chaque femme qui le croise. Il dicte ses propres lois, règne dans l’ombre sur le monde. Il fascine autant qu’il effraie ; on redoute de croiser sa route par une nuit sans lune. Le vampire veille en secret sur le monde des mortels, séduit les masses, inflige la terreur et… Stop.

On rembobine et on recommence. Des vampires à cette image, c’est ennuyant, n’est-ce pas ? Ils ne sont pas tous des héros, des créatures dotées d’une puissance sans limite, ils ont aussi des peurs, des tics, des phobies, des faiblesses. Après tout, ils ont été humains, avant de renaître. Ces vampires malgré eux, ces antihéros, on les oublie bien trop souvent…

Alors aujourd’hui, treize auteurs ont décidé de les mettre sous les feux de la rampe !

 

Sommaire :

Chapitre Premier, Jean-Paul Raymond

Comme un coeur qui bat, Tepthida Hay

Noblesse d’âme, Lydie Blaizot

Neverland, Henri Bé (Paladin)

Les Naömis, Jean Vigne

Petrus, David Osmay

Cuttle Feesh, Alice B. Griffin

Les dents de Kitty, Patrice Verry

Si tous les rois de la terre, Olivier Boile

Dis-moi qui tu manges, Malaika Macumi

Déchéance, Patrice Mora

Mademoiselle Edwarda, Vincent Tassy

 

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22 juillet 2012

Ma nouvelle "Or, Sang, Soleil", en téléchargement

Ma nouvelle Or, Sang, Soleil parue dans l'anthologie Or Et Sang aux Editions Du Petit Caveau, est disponible à la vente en téléchargement au prix pharamineux de 0,99 €!

Stéphano, jeune  noble à la famille ruinée, se rend au Palais où se terre le Marquis maudit César Rubio, avec son immense trésor. Qui le tuera aura sa fortune...Mais que cache ce palais clos?









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08 avril 2012

Gina

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La maison m’avait séduit d’emblée. Ce n’était certes pas un palais, juste un ancien pavillon à quelques kilomètres de Paris, avec deux chambres à l’étage, un salon et une cuisine en bas, un petit jardin. J’avais décidé de fuir la capitale, fuir ce milieu artistique où j’avais rencontré Eléonore et que nous fréquentions ensemble. Pour pouvoir vivre le deuil de notre relation (et j’ignorais si ce deuil était possible à faire) j’aspirais à une période de solitude, loin des pique-assiette et beaux-parleurs qui nous avaient envahis toutes ces années. Je voulais me consacrer à la peinture, retrouver l’inspiration que je cherchais désormais comme on cherche le sommeil : l’effort pour la trouver ne faisait que la faire fuir. Depuis notre rupture, j’avais de vagues idées de tableaux, mais à chaque tentative de les matérialiser elles s’évanouissaient au bout de deux ou trois coups de pinceau.

 

Ce pavillon me semblait à mon image : dans un état d’abandon, attendant sa restauration. Si le gros œuvre n’avait guère souffert, l’humidité avait décoré les murs de larges taches de dégradés gris et noir, souillé et décollé le papier peint par endroits. Quelques travaux de peinture et de tapisseries y remédieraient vite, puis, en hiver, le poêle massif assainiraitl’intérieur. Cependant, dès que mon esprit cessait d’être occupé par des activités manuelles, l’image d’Eléonore s’y imposait comme celle de sa seringue à un morphinomane. Je ne supportais plus l’appartement de Paris à cause du souvenir de notre bonheur qui y était lié, mais cette maison dans la campagne m’apparaissait finalement froide, de par son absence. Bien vite je dus constater que le changement de lieu de vie ne me donnait pas plus d’envolée artistique. Les feuilles rageusement déchirées s’accumulaient, portant quelques croquis inachevés. Je me heurtais toujours au même vide, celui de ma vie sans Eléonore. Rien ne venait.

 

Etait-elle ma muse ? Elle n’avait jamais compris mon art, mais la côtoyer me donnait ce que j’avais baptisé « Le Royaume », la sensation soudaine de m’abstraire du quotidien et qu’une porte s’ouvrit vers le haut, vers des plans supérieurs dont je fixais la vision sur ma toile : visages et corps angéliques,paysages d’au-delà…C’était précisément ce « Royaume » qu’elle me reprochait : « Tu es à côté de moi mais pas avec moi ». Je la soupçonnais même d’en venir à détester ma peinture qui m’éloignait d’elle. Et pourtant sans elle, j’étais sec !

 

Comme un homme qui se débat dans les sables mouvants, je m’enfonçais dans les eaux noires de la mélancolie. Plus je remuais et plus je m’enlisais. Lors d’un voyage au Mont Saint Michel, j’avais appris que pour sortir des sables mouvants il faut se coucher et rouler sur le coté…Mais comment rouler sur le coté ?

 

Mes nuits étaient désormais hachées. J’avais pris l’habitude de me relever, de venir m’asseoir au salon et de me verser quelques verres de fine, mais l’alcool ne donne pas d’inspiration. Une nuit, la pendule indiquait trois heures et j’étais installé sur le sofa, face à un mur marqué d’une large tâche d’humidité.

 

« Le mur »

 

Ce mot me tira un sourire amer, tant il m’évoquait le mur dressé entre mon art et moi. Je restais là, sans force et sans désir, à contempler vaguement la tache, laissant mes pensées vagabonder…Le phénomène qui suivit ne m’était en vérité pas inconnu : je me souvenais bien, enfant, de mes rêveries devant la forme des nuages ou les veines du bois. J’y apercevais toutes sortes de figures et paysages. Dans l’état de déréliction où je me trouvais alors, mon esprit se mit comme de lui-même à se livrer aux mêmes associations : sans que ma volonté y participe, les zones sombres et claires de la tache semblèrent s’organiser en un visage de femme qui m’apparut soudain très nettement. Il était d’un ovale parfait, encadré par de longs cheveux noirs ondulés. Je pouvais détailler les yeux en amandes, la bouche pulpeuse et le nez fin. Et de ce portrait comme magiquement surgit émanait un air altier, l’air d’une princesse issue d’un mystérieux passé. Jamais, dans les nuages ou les motifs du bois je n’avais vu une image aussi claire, comme un tableau depuis toujours peint sur mon mur et devant lequel je serais passétous les jours sans le voir. Je distinguais la douce courbe des épaules de la femme et même, derrière elle, un paysage d’arbres autour d’un lac tranquille.

 

Je saisis fébrilement mes crayons, craignant que l’image ne disparaisse dés que je m’enfus détourné. Mais elle était toujours là. Je la reproduisis alors soigneusement, comme un copiste devant un modèle. Lorsque je l’achevais, la lumière du jour filtrait à travers les persiennes et le chant des oiseaux retentissait dehors. Pour la première fois depuis qu’Eléonore était sortie de ma vie, je venais d’achever un portrait. Sur ma feuille s’était matérialisée une femme à la beauté hautaine, qui aurait pu représenterLa Reine de Saba, ou une patricienne romaine. Epuisé, je me couchais et dormis d’un sommeil ininterrompu, la joie au cœur : je renaissais à mon art !

 

A mon réveil, vers deux heures de l’après midi, je considérais le portrait que j’avais tracé, mais lorsque je voulu revoir le visage sur le mur, je ne le vis plus. Il est vrai que la différence d’éclairage, l’heure de la journée, la disposition de celui qui regarde, font apparaître dans la même tache une configuration différente.Etrangement, je ne percevais plus la femme, mais seulement le lac devant lequel elle se tenait. Le système nerveux, le cerveau, produisent des illusions selon des modalités que nos scientifiques n’ont pas fini d’explorer, me dis-je. Bien que le décor du lac ne fût pas aussi étonnant que ma vision de la veille, je m’apprêtais à en tirer un croquis, lorsque mon attention fut attirée par la tenture qui couvrait le mur et cachait la porte, à ma gauche. La lumière du jour jouant sur les caprices du tissu, je vis dans les replis l’apparence d’arbres, et entre eux des animaux issus d’un bestiaire de rêve : chimères, hybrides de mammifères et d’insectes, un cheval au buste de femme, un cerf ailé…Je les dessinais à leur tour, puis la faim se faisant sentir je décidais d’aller prendre une collation à une auberge proche.

 

Lorsque je revins, le jour baissait et j’allumais la lampe. Les ombres s’étendirent dans la pièce et je regardais à nouveau la tenture. La source différente de lumière y faisait apparaître, à la place du rideau d’arbres, la série de colonnes d’un mystérieux temple. Nonchalamment appuyée contre l’une d’elle, surgit une silhouette, celle d’une femme de haute taille, aux longs cheveux. Ce n’était qu’une ombre chinoise mais je discernais sans peine la forme de son corps, qui semblait couvert de voiles légers. Je la reconnus d’emblée : c’était la même créature aristocratique dont le visage s’était formé dans la tache murale. Cette fois je pouvais la dessiner en pied, complétant son absence de traits avec le portrait que j’en avaisréalisé. Je baignais dans « Le Royaume » avec une intensité que je n’avais jamais atteint durant ma liaison avec Eléonore.

 

Etrange rêve éveillé que cette femme qui surgissait à nouveau ! J’aurais été moins étonné si elle avait ressemblé à mon ancienne maitresse. Mais de quel recoin obscur de mon âme venaient ce visage et cette allure particulière quiétaient si étrangers à Eléonore? Et puis j’écartais ces interrogations, me disant que je n’avais jamais cherché à comprendre le mystère de mon inspiration. C’est la lumière de l’intuition qui la révèle, celle de la raison la fait disparaître comme les étoiles face au soleil. Je décidais plutôt de m’exercer à extraire de nouvelles visions de ce qui m’entourait dans cette maison. Et en fait, elles venaient désormais sans effort : dans les nœuds et les veines du plancher je voyais distinctement des plantes et des fleurs aux formes fantastiques. Chaque tache, chaque déchirure du papier peint était pour moi un animal ou un végétal de délire.

 

Plus tard dans la soirée,la Dame était à nouveau présente sur le mur. Je notais quelques différences avec le premier dessin réalisé : sa tête était plus inclinée, son cou s’ornait de plusieurs rangs de perles et de lourdes boucles pendaient à ses oreilles. Ses yeux soulignés de traits noirs avaient un regard encore plus intense, et comme, fasciné, j’observais ces nouveaux détails, il me sembla que sa bouche s’épanouissait en sourire…Son air de princesse hautaine s’adoucit. Je vis distinctement ses lèvres bouger tandis qu’une voix claire résonnait à mes oreilles :

 

« - Je m’appelle Gina »

 

J’ouvris brusquement les yeux. Je m’étais assoupi dans le fauteuil, en face du mur. L’illusion dans la tache d’humidité était bien là,mais toujours immobile et muette. Pourtant j’avais du mal à considérerce que je venais de vivre comme un simple rêve. J’inscrivis « Gina » en bas du portrait. Etait-ce le prénom italien, ou devais-je comprendre « Djinna », le féminin de « Djinn », ces êtres surnaturels des légendes arabes ?

 

Je pris mes pinceaux et commençais à réaliser des tableaux à l’huile à partir de mes différents croquis, m’appliquant particulièrement à la représentation de Gina. Saisi par une fièvre de création, je ne me souciais plus de l’heure ou du jour, je peignais sans interruption. Toutes ces images m’apparaissaient comme autant de fenêtres ouvertes sur un autre monde, et ce monde avait son unité, sa réalité. Je me faisais l’impression d’être un explorateur qui creuse et qui fouille, mettant à jour progressivement des poteries, des statues, des objets qui lui permettent de reconstituer une cité disparue. Avec la différence que l’univers que jedécouvrais étaitbien vivant : c’était le jardin sur lequel régnait Gina.

 

Les images s’imposaient d’elles-mêmes, sans que je force ma volonté ou mon imagination, et j’éprouvais même des difficultés à réaliser qu’il ne s’agissait que de traces d’humidité ou de fibres végétales. Plutôt qu’une vieille maison à la tapisserie souillée, je me croyais dans une galerie de tableaux aux sujets étonnants, comme le rideau d’arbres à ma gauche, dont je percevais les détails avec de plus en plus d’intensité. Je finis par m’en approcher, et, chose remarquable, alors que l’illusion d’optique aurait dû s’estomper et redevenir les simples plis d’une tenture, elle n’en était au contraire que plus précise, je voyais la structure de l’écorce et les feuilles nervurées…Et voila que je passais entre les arbres,que le sol du salon faisait place à une terre moussue. Je fus surpris par un battement d’ailes et un oiseau gigantesque et multicolore, aux allures tropicales, prit son envol juste devant moi. L’endroit était plein de cris d’une faune inconnue, de mouvements dans l’herbe. Une forme sombre, que je ne pus détailler, se glissait au milieu des troncs. Je débouchais alors dans une clairière baignée d’une lumière dorée. Un pavillon de toile, d’une riche étoffe, y était tendu. Des bannières ornées de formes d’animaux fabuleux flottaient dans la brise légère.

 

Les pans ouverts du pavillon laissaient voir une litière couverte de coussins, et Gina se tenait dessus, à moitié allongée, vêtue de ses voiles légers qui mettaient plus en valeur son corps qu’ils ne le cachaient. Ses poignets et chevilles étaient parés de bracelets d’or décorés d’arabesques ciselées. Elle me considérait à nouveau de ses yeux sombres et son maintient à la fois aristocratique et tendre m’incita à l’approcher. En souriant, elle me tendit une main. Comme je la saisissais, elle m’attira tout contre elle…

 

Une cloche sonna au loin.

 

Je me redressais sur le sofa où je m’étais endormi, reconnaissant la cloche du portail de la maison. Lorsque j’ouvris la porte, la lumière du jour m’éblouit un instant. Depuis combien de temps étais-je enfermé avec mon art et mes rêves ? Une jeune femme se tenait devant la grille. Agée d’une trentaine d’années, ses cheveux bonds impeccablement réunis en chignon, elle était de taille moyenne et vêtue d’une robe violette.

 

- Bonjour Monsieur, me dit-elle, lorsque vous avez aménagé je n’ai pas eu l’occasion de me présenter. Je suis Félice Dorval,j’habite la maison voisine. Pardonnez mon intrusion, mais j’étais inquiète. Je vous ai entendu fermer vos volets il y a trois jours, et, comme ils restaient clos,j’ai eu peur que vous ne soyez souffrant.

 

Son visage était charmant, mais elle me dévisageait étrangement de ses yeux bleus. Portant la main à ma joue, je réalisais que j’avais passé ces trois jours sans me raser ni me changer, et que mon allure devait être pour le moins indigne d’un honnête homme. J’éclatais de rire et tentais de larassurer : j’étais peintre et avais passé ces derniers jours dans une frénésie d’inspiration, qu’elle veuille bien me pardonner mon aspect négligé, j’allais arranger cela et si elle le voulait bien, je viendrai lui rendre la politesse de sa visite, chose qu’elle accepta. Je regagnais la maison et ouvrit en grand les fenêtres. Un bain, un rasage et le changement de mes vêtements achevèrent de chasser les fantasmagories qui m’envoutaient depuis ces trois jours (Trois jours…J’en avais même perdu la notion du temps !)

 

Je me hâtais chez Félice. L’intérieur de sa maison où elle m’offrit le thé, était propre et clair, tellement différent de chez moi ! Nous passâmes un moment exquis, à parler de nous : elle était veuve depuis quelques années et souffrait de la solitude, d’autant plus qu’elle n’avait pas d’enfant. Elle était d’une grande érudition, et si elle était étrangère au milieu de l’art elle s’intéressait beaucoup à la peinture. Nous avions par ailleurs beaucoup de goûts en commun. Je la quittais comme exalté, après l’avoir invité pour le thé le lendemain. Je sentais que quelque chose se passait entre nous, et j’en avais presque oublié Eléonore…Et Gina !

 

Rentré chez moi, je constatais que les taches sur le mur n’étaient plus que des taches, les plis de la tenture n’étaient plus qu’un jeté de tissus…Mais j’avais plusieurs tableaux en cours, et l’inspiration reviendrait en son temps. Mon cœur était ailleurs maintenant, tout à l’invitation de ma voisine. Je me mis à faire du rangement. J’avais l’impression qu’une page se tournait.

 

La nuit fut agitée. Je rêvais que je me trouvais, comme le jour précédent, dans le jardin de Gina. Mais cette fois il était plongé dans les ténèbres et son allure était sinistre et angoissante. Gina m’y poursuivait, sous une forme gigantesque et je fuyais en vain. Elle finit par me saisir, mais, alors que je m’attendais à subir sa colère, elle chuchota à mon oreille des paroles obscures et me laissa partir. Le jardin avait repris son aspect enchanteur. A mon réveil je ne pus me souvenir de ce qu’elle m’avait dit. Je me passais de l’eau froide sur le visage. Les images fantastiques ne m’apparaissaient toujours pas dans la maison, et Félice devait venir cet après-midi là.

 

Vers quatre heures, elle arriva, apportant un gâteau qu’elle venait de confectionner. Elle fut surprise en voyant mes œuvres, et me demanda d’où je tirais mon inspiration. Je tentais de lui expliquer les illusions d’optiques, les images oniriques nées d’accidents naturels comme les fibres du bois…

 

-Cette femme est donc imaginaire ? Dit-elle en contemplant le portrait de Gina. J’ai du mal à y croire ! Elle parait si vivante…Ce regard…Cette expression !

 

Je lui indiquais la tache sur le mur.

 

- J’ai beau fixer cet endroit, je n’y vois rien d’autre qu’une vilaine tache ! Fit-elle avec un petit rire….Je suis désolée !

 

- Je suis désolé moi aussi, répondis-je.

 

Je me souvenais maintenant de ce que m’avait dit Gina en rêve.

 

Saisissant Félice par les cheveux, je la précipitais contre le mur. Elle hurla au premier choc, puis perdit connaissance lorsque je la heurtais encore. Je recommençais plusieurs fois. Sur la tache d’humidité s’en étendait une autre, écarlate, celle là. Le corps de la jeune femme avait glissé, recroquevillé, sur le sol. Je vis alors la trace de sang pâlir et disparaître, complètement aspirée par le mur.

 

Au bout de quelques instants, Félice remua. Elle se releva paisiblement et se tourna vers moi. Son visage ne portait aucune marque de commotion. Elle me parut soudain plus grande, d’un port altier qui n’était pas le sien. D’un geste vif elle défit les épingles qui retenaient son chignon et ses cheveux coulèrent sur ses épaules. Ils étaient noirs. Elle me fixa de ses yeux désormais sombres et en amande. Entre mes pieds poussaient des plantes extravagantes, surgies de la terre qui remplaçait le plancher. A ma gauche il n’y avait plus ni porte ni tenture, mais les cris d’animaux retentissaient sous les arbres.

 

Je sus alors que j’étais prisonnier du paradis infernal de Gina…

 

 

 

 

 

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05 février 2012

La chaîne du chat noir

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Chaîne du Chat Noir

De « Monique Caro » moniquecaro@yahoo.fr

Á « Benoît Aurel » benoit.aurel@orange.fr; (Ici quatre autres adresses mail)

 

Même si vos nu’êtes pas superstitieux, lisez ce qui suit et faites-le !

Cette chaîne magique a été lancée en 2003 par un groupe de sorcières blanches américaines, dans le but de répandre des bénédictions sur le monde. Elle doit faire le tour du monde et ne surtout ne pas s’interrompre. Envoyez ce mail à cinq de vos amis et quelque chose de merveilleux et d’inattendu se produira dans votre vie.  Mais celui qui brisera la chaîne attirera le malheur sur lui…

Suivait la traditionnelle énumération : untel à envoyé les mails et a gagné une fortune au loto, tel autre ne l’a pas fait et sa femme l’a quitté, sa maison a brûlé, il est depuis à l’hôpital, etc…

 

            Benoît éclata de rire devant son écran.

            — Tu sais pas la dernière de ta mère ? Voila qu’elle me fait parvenir une chaîne magique à faire suivre, pour qu’il m’arrive des bonnes choses et, sous peine de catastrophes si je le fais pas ! Alors, là, la Monique ! Elle bat des records !

            — Ho, commence pas avec ma mère, répondit Léa en levant les yeux de son livre. Elle a ses petites lubies, c’est tout !

            — Oui ! Vouloir nous lire les tarots, te conseiller les pierres au pouvoir bénéfique que tu dois porter, nous dire même comment on doit arranger la maison selon le feng shui, et le lit orienté Nord-Sud, et tutti quanti, et pourquoi pas quelle position du Kamasoutra on doit adopter au lit, non, tant qu’elle y est ?

            — Rooo ! Tu sais bien, elle s’intéressait déjà avant à tout ça, mais depuis que Papa l’a quittée elle s’est complètement réfugiée là-dedans, ça l’aide, tant mieux pour elle !

            — Elle aurait mieux fait de se trouver un nouveau mari plutôt que de venir s’incruster chez nous à toute occasion, à te traiter comme un gamine alors que tu as trente ans « Et fais-ci, fais-ça, ma petite… »

            — On a toujours été très proches l’une de l’autre, qu’est-ce que tu veux ! Moi aussi j’ai besoin de la voir, et d’ailleurs elle vient dimanche, alors essaie de faire un effort avec elle pour l’occasion !

            Ce dont Benoît ne parlait pas, mais qui l’horripilait encore plus, était la manière de Monique de lui faire des réflexions du genre « Mais vous commencez à perdre vos cheveux, Benoît ! Regardez, vous en avez plein votre col ! »…Et sans gêne elle ramassait les cheveux sur son col…Ou alors : « Mais vous avez forci, Benoît ! » En lui touchant le ventre. Ce genre de familiarités le faisait bouillir intérieurement et il ne pouvait pas se retenir longtemps avant de lancer une pique à sa belle-mère.

            Ce dimanche-là, il attendit quand même la fin du repas, au moment où Léa servait le café, pour attaquer :

            — Dites-moi, Monique, vous êtes une femme instruite et cultivée…

            — Voila qui est agréable à entendre ! Répondit Monique. Je devine qu’il y a une suite…

            — En effet ! Je ne partage pas vos croyances sur l’astrologie, le tarot, le pouvoir des plantes et des minéraux, mais bon, ce sont des convictions qu’on peut avoir…Mais me faire parvenir une chaîne magique, là c’est de la superstition pure et simple, ça me semble aller à l’opposé d’une personne comme vous !

            — Si vous voulez, mais j’ai une autre vision des choses…Ce genre de chaîne peut avoir une efficacité réelle, à cause du phénomène de l’égrégore…

            — « L’égrégore » expliquez-moi donc ce que c’est !

            — Je vais essayer d’être claire…

            Pour un débile profane comme moi pensa Benoît. Mon Dieu comme elle l’énervait quand elle jouait les grandes initiées !

            — Un égrégore, expliqua Monique en détachant bien ses mots, est une accumulation d’énergie psychique qui nait d’un groupe dont les pensées et les convictions vont dans le même sens. Les religions, comme les partis politiques entre autres, forment des égrégores. Il en vient à avoir une vie autonome et acquiert en quelque sorte une personnalité indépendante alimentée par les individus qui l’ont fait naître et dotée d’une puissance effective. L’égrégore, si vous voulez, est un réservoir d’énergie que l’on peut utiliser, consciemment ou non. Comme si vous créiez un dieu à qui vous donneriez des pouvoirs. Ensuite ce dieu exaucerait vos vœux.

            Benoît préféra éviter le regard désapprobateur de Léa et se tourna vers sa belle-mère, en tachant de garder son sérieux.

            — Mais, quel rapport avec « La chaîne du chat noir » ?

            — Le rapport, c’est que ces chaînes peuvent avoir pour but la création d’un égrégore, chaque personne qui renvoie ce mail y participant. Ainsi ce qui n’est que superstition au départ devient réalité : des personnes prises dans l’égrégore d’une croyance, par exemple que passer sous une échelle porte malheur, vont s’attirer des problèmes s’ils y passent, par le pouvoir de l’égrégore.  C’est pourquoi je vous conseille de faire suivre ce mail, et  surtout de ne  pas l’effacer.

            — Trop tard ! Mais puisque je n’y crois pas, qu’est-ce que je risque ?

            — Que vous y croyiez ou pas, en recevant ce mail vous êtes pris dans le processus, branché sur ce réservoir psychique ! Vous n’avez pas vidé votre corbeille     ? Donc vous pouvez le récupérer et profiter de l’énergie de l’égrégore. Si vous choisissez de briser la chaîne, j’espère pour vous que je me trompe !

            Á peine Monique fut-elle partie que Benoît se précipita sur son ordinateur et cliqua sur « vider la corbeille ». Dans une histoire fantastique, se dit-il, c’est là que je commencerais à avoir des ennuis. Mais nous ne sommes pas dans une histoire.

            Déjà sur ce point là, il se trompait.

            Le lendemain matin, alors qu’il rejoignait  sa voiture pour se rendre au travail, il trouva un gros chat noir nonchalamment allongé sur le capot, qui semblait dormir. Quelquefois, un chat du voisinage pénétrait dans leur jardin et même dans la maison, mais il n’avait jamais vu celui-ci. Avec la lassitude des lundis matins, il se dit que l’animal s’en irait dés que le moteur commencerait à tourner. Mais voila, il lui fut impossible de démarrer. Tandis qu’il levait les yeux, il vit le chat se redresser et l’espace d’un instant, il fut persuadé qu’il avait sourit, comme le Chat de Chester dans Alice aux Pays des Merveilles ! La seconde suivante, plus de chat…Il avait dû sauter du capot et disparaître.

            Benoît avait d’autres préoccupations immédiates que de savoir s’il avait été victime de son imagination. La gare était loin et il devait aller travailler. Il eut toutes les peines du monde à obtenir un taxi, qui se trouva pris dans les embouteillages…Il arriva enfin au bureau, avec trois quarts d’heure de retard. Il avait raté son premier rendez-vous, pour un contrat important.

            — Ne t’en fais pas, vieux, je t’ai remplacé au pied levé ! Lui annonça son collègue Lebron, avec un sourire qui dévoilait ses dents longues de jeune commercial. En effet, Lebron avait décroché le contrat à sa place. Voila une semaine qui commençait fort ! Malheureusement elle ne faisait que commencer…

            Le lendemain, le garagiste téléphona : il avait examiné de fond en comble la voiture sans trouver de problème, elle tournait d’ailleurs parfaitement bien. Effectivement, elle démarra au premier tour de clé quand Benoît vint la chercher après avoir payé une note  salée pour la main d’œuvre

            — J’en ai profité pour faire la vidange, et puis j’ai changé vos pneus avant, ils en avaient besoin…

            Ben voyons ! Benoît prit la direction de son pavillon de banlieue, en maugréant intérieurement contre ces voleurs de garagistes et la qualité de ces voitures françaises (Et en plus on nous demande d’acheter français !) et ce salaud de Lebron qui était prêt à tout pour se faire bien voir, et cette entreprise où on ne reconnaissait pas ses qualités et il se félicitait que Léa et lui n’aient pas d’enfant dans une société pareille et d’ailleurs il le lui dirait à Léa quand elle recommencerait à parler de ça parce que…       

            …Un chat surgit en travers de la route. Un chat noir, tout comme celui de la veille. Benoît pila, son moteur cala et il eut à nouveau l’impression que le chat souriait, pendant que lui tentait de redémarrer, en vain…Il ne lui restait plus qu’à appeler à nouveau une dépanneuse et il se jura qu’il écraserait sans état d’âme le prochain matou pelé qui se hasarderait à lui couper le chemin. Puis il pensa au mail de Monique « Chaîne DU CHAT NOIR » non, c’était idiot…Et ses histoires d’égrégore aussi.

            Une fois de plus, le garagiste fut incapable de détecter ce qui n’allait pas dans cette voiture. En tout cas, avec ces pannes imprévisibles, on ne pouvait s’y fier. Léa proposa alors à son mari de prendre sa voiture à elle, sa mère s’était proposée de venir la chercher pour l’amener au travail.

            — C’est ça, s’emporta Benoît, on va dépendre d’elle ! On va trouver une autre solution…

            — Oui, je peux continuer à prendre ma voiture, et Maman t’emmènera, toi…Répondit-elle en souriant…

            — Je préférais encore me taper tout le trajet à pied ! Il n’est pas question qu’on dépende d’elle, tu m’entends, PAS QUESTION !

            Comme il sortait, furieux, dans le jardin, quelque chose s’accrocha dans ses jambes. Toujours ce chat noir, qui lui fit un grand sourire, cette fois il en était sûr ! Il se retrouva par terre, avec une douleur violente à la cheville. Léa n’avait, elle, pas vu le chat, et le médecin constata une entorse assez sévère et prescrivit trois jours de repos complet.

            Repos complet ! Cela signifiait que pendant trois jours Lebron et d’autres du même genre allaient en profiter pour signer les contrats à sa place, se faire bien voir du patron et lui passer devant pour une promotion…Quelle poisse ! Celui qui brisera la chaîne attirera le malheur sur lui…Et ce chat noir qui souriait…Non, quand même, lui, Benoît Aurel, homme encore jeune et moderne, commercial expérimenté, rationaliste qui ne croyait ni en Dieu ni au diable,  n’allait quand même pas se mettre à devenir superstitieux !

            Comme pour en rajouter dans la malchance, Léa lui annonça qu’elle ne pouvait manquer son travail pour s’occuper de lui pendant son repos forcé, et que ça lui plaise ou non ce serait sa mère qui viendrait à la maison.

            — Elle s’est spontanément proposée pour nous aider !

            Bien sûr, cette chère Monique, une occasion comme celle- là de venir s’installer chez eux et se mêler de tout, elle ne pouvait pas la laisser passer!

            Lorsque, le matin suivant, Monique entra dans la maison, Benoît se sentit partagé entre l’envie de l’ignorer en se renfermant dans le silence et celle d’attendre une aide d’une autre nature que matérielle.

            — Je sais que vous ne me portez pas dans votre cœur, dit-elle, mais vous avez tort ! Je n’ai jamais voulu troubler votre relation avec ma fille, je cherche juste à tenir une place de mère, et de belle-mère, bref, pouvoir vous apporter mon soutien …On dirait que vous avez eu pas mal d’ennuis depuis que vous avez interrompu la chaîne…Ça ne remet pas en question vos certitudes ? Je ne suis peut-être pas une vieille cinglée avec mes histoires d’égrégore, non ?

            — Hé alors ? marmonna-t-il. Ça arrive, non, plusieurs galères en même temps… Ça s’appelle des coïncidences !

            Coïncidences…C’était une explication rationnelle mais ce chat noir qui se trouvait là à chaque fois ? Il était bien obligé d’admettre que cette femme abhorrée n’avait pas tort. Il était ébranlé dans ses conceptions. Aussi n'eut-il qu'un un soupir vaguement méprisant quand elle sortit son jeu de tarot, pour « interroger les cartes sur la situation ».

 

 

chan1

 

 

 

            — Je vais procéder à un tirage en croix, qui donne des réponses claires et rapides.

            Elle fit battre et couper les cartes à Benoît. Puis elle retourna celle au dessus du paquet qu’elle posa sur la table. Elle représentait une femme assise, coiffée d’une tiare papale, un livre ouvert sur les genoux.

            — La première carte représente les circonstances favorables. Tiens ! La Papesse ! C’est une carte qui indique le bon conseil, quelqu’un de confiance, un résultat positif après maturation. Tout à l’opposé d’un comportement emporté et immature…

            Elle le transperça du regard :

            — C’est un arcane très féminin…Et maternel !

            Comme il avait décidé de la laisser aller jusqu’au bout, il se fit violence pour ne pas relever.

            — La deuxième carte, ce sont les circonstances défavorables…Le Mat ! Il représente une attitude irréfléchie, qui n’a aucun repère sérieux. Qui a perdu son chemin. Vous me comprenez ? Votre attitude en refusant de m’écouter et en effaçant ce mail.

            Maintenant la troisième, qui est la situation actuelle, l’ambiance générale…Le diable ! Voila qui est très clair…Vous voyez les deux diablotins attachés à ses pieds ? C’est une force qui vous enchaîne, dont vous êtes le jouet…Voila l’égrégore ! Dans ce qu’il a de plus négatif…Depuis que vous avez brisé la chaîne positive des énergies qu’il pouvait vous amener, vous êtes lié à la malchance !

            — Charmant ! Et qu’est-ce je deviens, moi, alors ? Je présume que c’est vous la Papesse…Ça vous va comme un gant, vous qui êtes si « pontifiante » !

            — Vous aussi vous êtes charmant ! En effet, je crois que je suis la Papesse, et voici la quatrième carte, le résultat : L’Amoureux ! Un homme qui hésite entre deux femmes. Vous avez un choix à faire. Et maintenant, pour obtenir la dernière carte qui vous donne un conseil,  je fais la somme des numéros de ces arcanes : La Papesse, 2. Le Mat, 0, le Diable, 15, l’Amoureux, 6. 2+0+15+6=23. Comme il n’a que 22 arcanes majeurs on additionne 2+3=5, Le Pape !

            — Comme vous êtes la Papesse, je présume que ça veut dire que vous allez vous remarier ?

— Est-ce que vous voulez bien cesser cinq minutes de faire l’idiot et de me considérer comme une mégère ? Le conseil du Pape c’est : « Elevez-vous vers le spirituel, ayez confiance dans le forces de l’Esprit »

Vous voyez Benoît, j’ai continué la chaîne du chat noir et vous l’avez interrompue. Vous en subissez les conséquences, et moi je dois en tirer une grâce. Pour quelqu’un de matérialiste, ce serait gagner de l’argent ou avoir une promotion…Moi qui suis dans une quête spirituelle, oui vous pouvez sourire, ça ne change rien, j’ai sans doute eu un avantage de cet ordre là.

— Monique, moi j’ai une cheville enflée…Comment sont les vôtres ?

Elle continua, imperturbable :

 — Je crois comprendre, d’après ce tirage, que la grâce que j’ai reçue est de contrebalancer votre malchance. Voila le choix de l’amoureux : acceptez-moi chez vous plus souvent et écoutez mes conseils, vous serez libéré de votre malédiction.

Cette fois, s’en était trop ! Il frappa la table du plat de la main.

— C’était bien essayé, mais c’est raté ! Vous avez tenté de profiter du fait que je sois dans une mauvaise période pour me manipuler…Vos cartes, vous pouvez toujours leur faire dire ce que vous voulez, d’autant plus que je ne connais rien à ce genre de conneries, tout ça pour vous imposer chez moi comme ma bienfaitrice, l’ange qui va chasser le mauvais sort ! Non mais j’hallucine ! Allez hop, retournez chez vous, je me débrouillerai bien tout seul, il vaut mieux avoir une entorse à la cheville qu’un boulet au pied !

Monique se saisit de son sac et quitta la maison, non sans avoir lancé :

— Très bien, je vous laisse mais je ne vous donne pas longtemps pour vous rendre compte de votre erreur ! Vous savez où me trouver…

C’est ça oui ! Si j’ai besoin je vous sonnerai…Bon vent ! Et dire qu’avec cette série d’ennuis j’en étais presque arrivé à la croire avec son égrétruc qui fait que les superstitions deviennent des réalités !

Soudain il se sentait bien, libre. En plus il avait trois jours de repos légitime, il pouvait se reposer, regarder la télé…Qu’est-ce qu’il y avait à la télé à cette heure ci ?

Il appuya sur le bouton « on » de la télécommande. Rien ne se passa. Il dirigea la zapette plus franchement dans la direction du poste. Rien. Mince alors ! Pourtant les piles n’étaient pas si vieilles que ça. Il vérifia si elles n’avaient pas bougées. Non.

Et voila qu’il passa devant le téléviseur mutique.

Le chat noir. Encore lui. Et il souriait.

— Saleté de bestiole !

Il se précipita sur lui, sans réfléchir à l’état de sa cheville. Á peine avait il fait un pas qu’il cria de douleur et chuta, voulu se rattraper à la télévision qui tomba avec lui. L’écran se brisa. Son écran LCD 52 pouces, qui n’était plus sous garantie depuis deux mois !

Une sorte de caricature de rire, comme celui du joker dans « Batman » lui fit tourner la tête : c’était bien le chat, assis au sommet d’un fauteuil, qui ne se contentait plus de sourire. Il riait aux éclats ! Benoît avait encore la télécommande, désormais inutile, à la main. Il la lança de toutes ses forces en direction de l’animal diabolique. Mais il n’y avait déjà plus de chat et le projectile alla fracasser une vitre de la porte-fenêtre.

Agissant cette fois très précautionneusement, Benoît prit le téléphone. Un chat-fantôme qui souriait, riait et lui portait la poisse…Il ne pouvait appeler qu’un psychiatre, ou alors…

  — Allo…Heu…Monique ?

 

« Remettre en question vos certitudes », lui avait-elle dit. Et il était bien forcé d’admettre que ça lui réussissait. Depuis qu’il avait ouvert la maison à sa belle-mère, sa malchance s’était évanouie et le chat noir ne s’était plus manifesté. Il avait repris le travail où, contrairement à ce qu’il craignait, personne, pas même l’ignoble Lebron, n’avait profité de son arrêt pour lui rafler les contrats. Et même, depuis son retour, il était plus performant, le patron semblait l’apprécier davantage.  Monique, à chacune de ses visites, lui parlait du Cosmos où tout est dans tout, des correspondances ésotériques entre les planètes, les minéraux, les végétaux. Il ne se moquait plus quand elle lui expliquait le tarot ou le Yi-King et il s’était même engagé à s’essayer à une demi-heure de méditation le soir (Bien que pour le moment il préfèrait quand même regarder leur nouvelle télévision, acquise à un prix très raisonnable). Monique lui ouvrait des horizons qu’il regrettait d’avoir négligés jusque là.

La seule contrepartie était que, depuis qu’il connaissait le phénomène de l’égrégore, il était en quelque sorte devenu superstitieux. Il évitait de passer sous les échelles, d’ouvrir un parapluie à l’intérieur, de poser le pain à l’envers… Bon, tout ça c’est idiot bien sûr, en soi ça n’a aucune importance mais depuis le temps que des gens y croient, ça a dû créer un puissant égrégore et je risque d’être pris dans son influence ! Il avait désormais un Saint- Christophe aimanté sur son tableau de bord pour éviter les accidents et un trèfle à quatre feuilles dans son porte-carte. Ses collègues l’avaient remarqué et aux repas, lorsqu’ils le voyaient remettre le pain à l’endroit ou décroiser deux couteaux, lui lançaient en ricanant des petites phrases du genre « C’est ta sorcière de belle-mère qui t’a influencé ? ». Il ne répondait pas. Moi aussi je faisais le malin avant, mais j’en ai suffisamment vu ! En attendant, le chat noir a disparu et la chance me sourit désormais !

 

Tout allait pour le mieux jusqu’au jour où Benoît se rendit chez Monique en sortant du travail, pour lui emprunter un outil de jardin. C’était deux semaines environ après leur réconciliation. Il sonna, mais personne ne vint. Constatant que la porte n’était pas fermée à clé, il pénétra dans le pavillon, tenta un « Monique ? » qui resta sans réponse. Il s’avança alors dans le salon tendu de tissus indiens, où régnait l’habituel parfum d’encens. Où était-elle ?

Il s’aventura dans le couloir décoré de mandalas new age et l’appela encore une fois. Peut-être avait-elle eu un malaise. Benoît l’avait mise en garde contre ses habitudes alimentaires « macrobiotiques » qu’il trouvait insuffisamment nutritives. La porte de la chambre était entrouverte. Après y avoir toqué, il entra. Le lit était fait, tendu de vert, avec un piège à rêve pendu au dessus. En face un autel domestique, garni entre autre d’un Bouddha, d’un chapelet, des statuettes d’Isis et d’Osiris, de fleurs coupées, d’une petite pyramide de carton. Mais pas trace de Monique. Benoît, qui n’était jamais entré dans cette pièce, la parcourut des yeux. Sur la table de nuit, à coté d’un cristal de roche, un livre qui avait l’air d’avoir été beaucoup feuilleté: « Techniques de l’influence à distance ».

C’est ta sorcière de belle-mère qui t’a influencé ? 

Brusquement il le saisit, l’ouvrit là où était le signet et lu : « …La photo sert à avoir devant les yeux l’image du sujet à influencer, mais pour qu’un lien astral se crée, il est nécessaire d’y joindre des éléments corporels comme des ongles, des cheveux ou du sang, où au moins des pièces de vêtements ayant été en contact avec le corps… »

Des cheveux… Mais vous commencez à perdre vos cheveux, Benoît ! Regardez, vous en avez plein votre col !

Plus loin un dessin indiquant comment augmenter la force de l’envoûtement, puisque sous le terme « influence à distance » il s’agissait bien de ça. Les éléments étaient placés sous une pyramide de carton, orientée vers les quatre points cardinaux, tout à fait semblable à celle placée sur l’autel. Il la souleva.

Dessous se trouvait un papier plié en quatre, qu’il déballa. Dedans, une petite photo de lui, Benoît ! Et dessus étaient collés quelques cheveux dont il connaissait la provenance. Le papier portait des signes ésotériques et un texte manuscrit:

Moi, MONIQUE CARO, J’invoque les puissances astrales pour créer une forme-pensée que j’attache à la personne de BENOIT AUREL, et je lui donne l’ordre d’agir sur lui afin qu’il m’accepte chez lui comme je le voudrai. Qu’il n’ait de repos que lorsqu’ il m’aura acceptée…Que ma volonté, à moi, MONIQUE CARO s’impose à lui,  BENOIT AUREL, à travers la forme-pensée que je lâche dans l’astral et qui va grandir en force chaque jour, devenir chaque jour plus PUISSANTE, plus VIBRANTE…

La formule continuait, répétant le même souhait plusieurs fois de diverses façons, alliée à des mots et des symboles  incompréhensibles…

— J’étais au fond du jardin…Mais qu’est-ce que vous faites dans ma chambre ?

Monique, qui venait d’entrer, aperçut le papier que tenait son gendre et son expression se figea. Benoît explosa :

— Quand je pense que vous avez failli m’avoir avec vos histoires d’égrégore et votre présence indispensable ! C’est vrai que j’avais tort de ne pas croire à la sorcellerie, puisque c’est ça, votre chemin spirituel ! M’attirer des ennuis à la pelle, en me faisant me fouler une cheville, tout ça pour vous imposer…

— Benoît, écoutez-moi ! J’ai crée une forme-pensée, c’est comme un égrégore individuel, je lui ai donné une mission mais je n’étais pas responsable de ce qu’il provoquait ! Je ne voulais pas vous attirer ces soucis, tout ce que je voulais c’est pouvoir voir ma fille et que vous soyez aussi comme mon fils, même si le procédé était contestable, je…

— Et bien résultat, je ne veux plus vous voir chez nous ! Et voila ce que je fais du support de votre « forme-pensée »

Dans un état de rage et de jubilations mêlées, Benoît sortit son briquet et enflamma le papier et la photo. Mais quelque chose lui sauta sur la main, quelque chose de noir aux formes félines, qui les lui arracha des doigts. La fenêtre s’était ouverte et un brusque courant d’air projeta la feuille sur les rideaux, leur communiquant le feu. Avec une rapidité qui n’était surement pas d’ordre naturel, des flammèches gagnèrent le lit. L’incendie embrasa toute la chambre…

 

 

 

Léa avait tracé le cercle et allumé les bougies. Elle ouvrit le vieux livre relié en cuir noir et récita la formule habituelle :

— Aie Saraye, Aie Saraye, Aie Saraye ! Per Eloym, Archima, Rabur, Bathas super Abrac ruens superviens  Abeor SUPER ABERER Algolos !Algolos! Algolos! Impéro tibi per clavem Salomonis et nomem magnum SEMHAMPHORAS

 

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Algolos apparut à l’extérieur du cercle, sous sa forme préférée de chat noir.

— Parle maîtresse, ton serviteur t’écoute ! dit le chat.

Elle avait trouvé ce livre chez un bouquiniste qui en ignorait l’immense valeur : il livrait de VRAIS secrets occultes, contrairement aux ouvrages que sa mère achetait au rayon « ésotérisme » des librairies. Ensuite, elle n’avait eu qu’à créer un compte mail sous un faux nom et envoyer la chaîne à sa mère.

— Algolos, je pourrai bientôt te libérer de mon service. Tu as bien rempli ta mission.

Le problème avec ces démons familiers, c’est que non seulement ils ignoraient tout des conceptions humaines sur le bien et le mal mais en plus, malgré leurs pouvoirs, ils étaient comme des enfants, à qui on devait expliquer les choses le plus simplement possible. Il était bon de leur répéter les choses régulièrement.

— Mais pour l’instant, continue ton travail : tant que Benoît accepte la présence de ma mère à la maison, tu le laisses tranquille. S’il ne veut à nouveau plus d’elle, recommence à le tourmenter !

— Maîtresse…Jusqu’à quel point je peux le tourmenter ?

— Je t’ai déjà dis : l’entorse c’était le maximum ! Tu dois éviter de lui faire du mal physiquement…

Le chat resta silencieux un instant, en baissant la tête. Elle remarqua qu’il sentait le poil brûlé.

— Maîtresse…Il faut que je vous dise quelque chose…

 

 

 

 

 

 

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25 décembre 2011

Emile et le temps retrouvé

           Emile

 

           Émile reposa son livre. Non seulement il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur la lecture, mais il ne se souvenait généralement pas de là où il en était resté à chaque fois qu’il le reprenait. C’était un vieux livre de poche, au dos strié de plis blancs, à la tranche jaunie…Quel âge avait-il quand il l’avait acheté ? La quarantaine, la cinquantaine ? Et le titre : « Á la recherche du temps perdu »…Quelle ironie !

 

            Les étagères du salon regorgeait de livres qu’il ne lisait plus, il aurait même été ennuyé de dire quel titres il possédait exactement, lui qui longtemps aurait su dire quel ouvrage se trouvait là et à quel endroit il était classé (« La deuxième étagère en partant du bas, face à la porte, vers l’extrémité gauche »). La bibliothèque, comme le salon en général, restait bien rangée, contrairement à la cuisine, et même à sa chambre. Ne parlons pas du jardin rendu à l’état sauvage depuis…depuis longtemps !  Le salon, dernier domaine investi dans ce pavillon de banlieue qui avait été la cadre de la plus grande partie de sa vie, cette vie derrière lui. Dans sa jeunesse, l’idée qu’il serait vieux un jour était une vérité purement théorique. Lorsqu’il y pensait, ça l’affolait un instant et puis il passait vite à autre chose : ses préoccupations n’allaient pas plus loin que les quelques années à venir. Atteindre trente ans ne lui avait posé aucun problème. Quarante ans, déjà plus, mais plein de possibilités s’offraient encore à lui. Á cinquante ans, il était encore jeune ! Á soixante aussi, et c’était enfin la retraite…Á soixante-dix, il était encore en pleine forme, donc tout allait bien…Et voila, il avait dépassé les quatre-vingt !

 

            « Tempus Fugit »…Le temps l’avait emporté dans son flot, le fleuve était devenu torrent et il entendait déjà le bruit de la chute qui achevait le voyage. Plus moyen de se raconter d’histoire. L’avenir n’était plus pour lui que l’image du gouffre tout proche où il allait plonger, comme à la fin des « Aventures d’Arthur Gordon Pym » de Poe. Le présent ? Ce pavillon sans aucune visite (sinon le médecin ou une infirmière, sa fille, de temps en temps…) Plus aucun nouveau départ envisageable, sauf le dernier, le grand départ…Mais alors que devant lui il ne percevait qu’un sombre cul de sac, il se retournait entièrement vers un passé qui s’ouvrait devant lui, immense et lumineux. Ce livre de Proust, « Á la recherche du temps perdu », il l’avait lu autrefois, mais ne se souvenait que du passage connu de tous sans même l’avoir ouvert, celui de la madeleine ! Toutes ses journées ou plutôt tout ce qui valait le coup d’être vécu dans ses journées, se résumait à des dégustations de madeleines proustiennes. Un son, une odeur, une lumière suffisaient à réactiver des souvenirs jusque là enfouis. Étrangement, ces souvenirs étaient d’autant plus vivants qu’ils étaient anciens. Peu de choses de sa vie d’adulte. Il n’avait pas oublié son mariage, ni la naissance de ses enfants, mais après, c’était assez vague. Il lui arrivait de se demander quand Simone était morte…Il savait qu’il en avait beaucoup souffert, beaucoup…Mais aujourd’hui tout cela était très vague.

           

            Par contre, une de ses « madeleines » quotidiennes était l’école proche. Il en entendait la sonnerie, les cris des enfants aux heures de récréation. Et soudain tout lui revenait, comme un album de photos soudain ouvert, mais des photos en trois dimensions, qui s’animaient aussitôt : la communale,  la « récré »…La cour. Il se rappelait parfaitement de sa disposition, des platanes, du préau et des toilettes en face, du grand escalier.  Il se souvenait même de la couleur verdâtre des porte-manteaux dans le couloir, de la fissure dans l’enduit le long de la porte de la classe. Et de l’ambiance de la journée qui avançait, la luminosité qui diminuait le long des jours d’hiver. Alors on allumait les lampes, sphères couvertes de chiures de mouches qui pendaient du plafond. Petit à petit, il en venait à revoir intérieurement le visage de Monsieur Luciani, son instituteur au cours moyen. C’était bien lui, avec son visage long et ses yeux bleus. Il entendait à nouveau les intonations de sa voix, son léger accent méridional. Alors en pensée il baissait les yeux sur lui-même et…Mon dieu se disait-il ! C’était comme ça que j’étais habillé ? Avec cette blouse marron et ce pantalon de velours ? Tout ce qu’il croyait engloutit à tout jamais dans un lointain passé était là, avec à chaque fois de nouveaux détails et même, il le remarquait, des réminiscences de plus en plus anciennes.

 

            Émile ne lisait plus, ne regardait plus la télévision : il s’endormait devant et puis de toute façon, pour ce qui passait maintenant…Sa fille, une des rares fois où elle était venue (Mais étrangement, et contrairement à autrefois, les visites ne lui manquaient plus, même pas celle des enfants) lui avait reproché :

 

            — Tu ne lis plus, tu ne sors plus…Va au moins te balader dans le quartier ! Qu’est-ce que tu fais tous tes jours à végéter, toi qui étais si actif avant ?

 

            Ce qu’il faisait ? Pourrait-elle le comprendre s’il le lui expliquait ? Il retrouvait son enfance…Ce cher passé qui n’était plus du passé mais une sorte d’extase où son quotidien sombre et angoissant se dilatait hors de l’espace et du temps. Loin de « végéter » dans ces moments-là il lui semblait échapper à la fuite des heures, à l’épouvante de la mort…Il était heureux. Chaque instant qu’il ne consacrait pas à ce délice était sans intérêt. Quand il se replongeait dans sa contemplation, il vivait intensément !

 

            La première chose étrange se passa vers la fin de l’été. Cet été parisien, souvent nuageux et pluvieux, il s’y était habitué, lui qui venait du Sud. Septembre commençait par contre avec un temps magnifique et Émile avait installé son fauteuil devant la fenêtre qui donnait sur les jardins voisins. Un grand pin se détachait sur le bleu du ciel. Le soleil du matin enveloppait le vieil homme. Ce pin dans le soleil, il y en avait un dans le square où il allait jouer après l’école, aux beaux jours. Ça y est, il sentait l’odeur acre des buissons qui entourait ce petit jardin public. Avec les copains, ils s’y cachaient quand ils jouaient à la guerre. Il se voyait remonter le long de cet arbre au tronc incliné et ressentait le goût amer du fruit qu’il avait essayé de goûter, une fois…Alors il était descendu pour aller boire à la petite borne qui se trouvait à l’entrée du square…L’eau était froide, elle faisait un peu mal aux dents…

 

            — Hé, Émile ! Tu veux voir ma collec d’images sur la guerre ?

 

            Bon Dieu, c’était Daniel Picard !                                                         

 

            Un instant, il y était. Daniel ne faisait pas partie de ces souvenirs qu’il ravivait, mais une apparition imprévue. Emile l’avait vu et reconnu, avec son appareil dentaire et ses cheveux blonds comme s’ils s’étaient croisés à l’école quelques heures avant. Il l’avait non pas imaginé, mais bel et bien vu ! Peut être pas de ses yeux, mais à la façon dont on « voit » dans un rêve. S’était-il endormi un instant ? Il lui semblait aussi avoir encore les lèvres humides de l’eau fraîche qu’il avait bue. Pendant une minute ou deux, il avait fait l’expérience de bien plus qu’un simple voyage en pensée dans son enfance. Il s’y était retrouvé, immergé avec tous ses sens. Et non, ça n’était pas un rêve, c’était bien trop clair et cohérent pour être un rêve. Il en fut fortement troublé. Des tas d’interrogations se bousculèrent dans ses vieux neurones, qu’ils n’avaient pas sentis aussi rapides depuis bien longtemps : perdait-il la tête ? Avait-il halluciné ? Ou l’explication était-elle autre ? Tout ceci le préoccupa au point de lui ôter, pour le reste de la journée, le calme et l’abandon nécessaires à son passe-temps « proustien ». Le lendemain, se sentant plus serein, il décida de tenter à nouveau l’aventure.

 

            Dans une vitrine trônaient trois santons, les Rois Mages. Il les avait trouvés un jour sur une brocante, à l’époque où il sortait encore, et reconnu en eux la réplique de figurines que ses parents mettaient dans la crèche chaque année… Et sur le coup, déjà, de la nostalgie, il les avait achetés, pour pas cher d’ailleurs. Il n’avait pas pu récupérer la crèche à la mort de ses parents. Sa sœur était passé avant et avait donné pas mal de choses -qu’elle considérait comme inutiles -à Emmaüs, ça avait été un conflit familial mais enfin, ces trois petits bonshommes d’argile étaient la copie conforme de ses Noëls d’enfants. Balthazar était à genoux, un autre mage tendait son coffret et le troisième se tenait hiératique, portant ce qui semblait un flacon contre lui. Quelle madeleine exquise que celle des Noëls !

 

            Quelques jours avant le 25 décembre, ses parents décoraient le sapin dans le salon, la crèche à ses pieds. Émile se concentra sur la scène. Il constata en passant que pour ses souvenirs il n’avait pas ses problèmes de concentration habituelle, bien au contraire, tout lui venait si facilement…Dans la nuit de décembre, si tôt tombée, le salon n’était illuminé que par les deux guirlandes. Une clignotante avec des ampoules de forme oblongues et aux couleurs vives, une autre fixe faite de clochettes pastels. Lumières diaphanes qui étaient pour lui celles de Noël, comme l’odeur très particulière du sapin...Il réalisa soudain qu’il voyait les guirlandes, qu’il sentait le sapin ! Le sapin garni de ses boules rouges, vertes et argent, des oiseaux dorés sur les branches et le petit croissant de lune avec un lutin assis dessus ! Non, cette fois il ne rêvait pas où alors c’était un rêve complètement lucide. Un peu comme dans les séries policières où le témoin est plongé en état d’hypnose et où il peut revoir la scène du crime et remarquer des détails qui lui avaient échappés, Émile promenait son regard dans cette pièce qui était le séjour quand il était enfant…C’était si vieux ! Mais il reconnaissait le mobilier imitation Henri II. La table arrivait juste à la hauteur de ses yeux, les chaises à celle de sa poitrine. Il voyait tout ça comme dans un film, mais pouvait-il intervenir ? Toucher quelque chose, par exemple ? Il fut soudain surpris par deux longues jambes à côté de lui, passées dans un pantalon noir. Sans trop savoir comment il saisit les plis du pantalon et leva les yeux… Un homme qui devait avoir trente-cinq ans lui souriait!

 

            C’était trop d’émotion cette fois…Il revint tout d’un coup dans son corps de vieillard.

            — Non, moi je suis ta fille !

            En effet, elle se tenait devant lui, l’air contrariée…

            — Tu es là ? Je ne t’ai pas entendu arriver…Qu’est-ce que tu disais ?

            — Je disais que j’étais ta fille…Ça fait bien un quart d’heure que je suis là et toi tu étais complètement ailleurs, les yeux dans le vague, j’ai essayé de t’appeler mais rien à faire…tu peux pas savoir la trouille que j’ai eue ! J’étais sur le point d’appeler le SAMU…Et d’un coup, tu as murmuré : « Papa ! » et tu es revenu à toi…Non ça va pas du tout, ça !

 

            Il eut beau lui raconter qu’il dormait, qu’il rêvait, rien n’y fit, il eut encore droit à un discours sur le fait qu’il ne faisait plus rien de ses journées et qu’il allait perdre la boule…Finalement quand sa fille partit il ne fut pas mécontent de retrouver sa tranquillité et la possibilité de réfléchir à ce qui lui arrivait. Perdait-il donc vraiment la boule ? On lui avait dit que l’amnésie des faits récents et l’hypermnésie du passé, n’étaient pas bon signe à son âge. Bon mais là il ne s’agissait plus d’hypermnésie, de souvenirs même très précis. Il était transporté dans son enfance. Alors, délire ou…voyage mental dans le passé ? Une fébrilité nouvelle l’envahissait. Si réellement, il avait cette capacité de remonter le temps…C’était ridicule, il en aurait ri lui-même quelques années auparavant mais maintenant, c’était une perspective qui lui paraissait possible, sans qu’il comprenne pourquoi, peut-être tout simplement parce qu’il voulait y croire…Le médecin vint le voir le lendemain.

            — Alors Monsieur Émile ? Est-ce que vous allez bien ?

            — Bien sûr docteur, je me marie avec ma fiancée de vingt ans la semaine prochaine, répondit Émile qui se doutait du pourquoi il venait.

            — Essayez de comprendre que je ne veux pas vous embêter, mais votre fille vous a trouvé dans un état crépusculaire hier et elle est inquiète de vous laisser seul ici. Peut-être faudrait-il envisager un lieu où vous seriez entouré…

            — Crépusculaire ? Il faut dire que j’en suis plus au crépuscule qu’à l’aube dans ma vie…Alors laissez-moi donc attendre la nuit tranquille chez moi !

            — Il faudra qu’on en reparle ! Insista le docteur en le quittant.

 

            « Un lieu où vous seriez entouré »…Les choses prenaient un tour qu’il n’aimait pas du tout ! D’un autre coté, si jusqu’à présent sa seule évasion avait été purement intellectuelle, il entrevoyait une issue possible…Une issue absolument inespérée. Au lieu du saut dans le néant, devant lui, y avait-il une sortie dans l’autre sens ?

 

            Il fallait déjà qu’il sache si cette possibilité était illusoire ou pas. S’il s’était retrouvé vraiment transporté dans un de ses Noëls d’enfant, et si, pour de bon et volontairement, il y avait attrapé la jambe de son père, c’est qu’il pouvait agir sur le passé. Il avait lu autrefois une nouvelle de science-fiction…Un type qui remontait jusqu’à l’époque des dinosaures. Il faisait jusque quelques pas, mais en marchant sur le sol il modifiait le passé et à son retour, le présent était complètement différent. Bon de toute façon, il n’allait pas si loin et le seul dinosaure de l’histoire, c’était lui !

 

            A coté des santons, dans la vitrine, se trouvait un petit vase, orné des armes de Quimper, un souvenir de Bretagne ramené par sa mère. Ho, il n’avait rien de spécialement beau et la fille d’Émile le taxait de « kitch » quand elle en parlait. En fait, il gardait ce vase pour des raisons sentimentales, c’était une des rares choses qui restaient de la maison de ses parents qui n’était pas parti à Emmaüs.…Et pourtant, il allait falloir peut être le sacrifier pour être sûr d’une chose…Une chose qui en valait la peine !

 

            Le vase était lui aussi une de ses « madeleines » : toute son enfance il l’avait vu dans l’entrée de la maison, posé sur une commode à coté d’une poupée en costume provençal (Qu’était-elle devenue, celle-là ?). Á gauche de la commode, le porte-manteau en fer forgé, puis la porte qui donnait sur le séjour, avec au dessus une gravure représentant un bateau…Et voila, il revoyait le canevas exposé sur le mur d’en face, la très classique tête de berger allemand. Il baissa les yeux : ses pieds d’enfants étaient chaussés de petites pantoufles rouges.  Il dut se hisser légèrement sur leurs pointes pour attraper le vase, et, sans hésitation le fit basculer sur le sol où il se brisa avec un grand bruit.

 

            — Qu’est-ce que c’est ? Cria une voix de femme familière.

 

            Il était de retour dans sa vie d’octogénaire, avec une sensation de soulagement inattendue : en fait il se rendit compte qu’il était bien content d’échapper au savon que lui aurait passé sa mère s’il était resté…Là bas ! Puis il se souvint du but de l’expérience.

 

            Dans la vitrine, plus de vase. Á sa place, un taureau en porcelaine qu’il ne connaissait pas : « Souvenir d’Espagne ». Sa mère avait décidément le goût du kitch…

 

                Il sentit ses vieux membres pris de tremblements. Non, ce n’était pas la maladie de Parkinson, c’était le genre de tremblote qu’il avait pu avoir dans sa jeunesse en ressentant une vive émotion, comme étreindre la femme dont il était éperdument amoureux, ou tenir son premier nouveau-né dans ses bras…Cette fois il avait la preuve que ces voyages n’étaient pas juste dans sa tête. Il allait pouvoir partir, non pas vers la mort, mais vers l’enfance ! Qui n’a jamais eu ce vieux fantasme : recommencer sa vie en ayant l’expérience. La réincarnation, si elle existait, n’avait aucun intérêt si on ne se souvenait pas de ses vies antérieures. Par contre, repartir avec son esprit d’aujourd’hui ! Il pourrait éviter tellement d’erreurs commises, saisir tellement d’opportunités négligées !

 

            Recommencer, d’accord…Á partir de quel âge ? Le plus jeune possible, à condition d’avoir des souvenirs qui lui permettent de s’y transporter. Quel étaient ses souvenirs les plus anciens ? Presque rien avant cinq ans. Cinq ans, c’était l’âge de son entrée à la maternelle. Voila, période féconde pour son « redémarrage » dans la vie. Mais à quoi associait-il la maternelle ? Des jouets colorés…Il n’en possédait pas. La pâte à modeler…non plus. Ha oui, des dessins ! Des crayons de couleur…Il fouilla au fond d’un tiroir…Du rouge, du bleu, du vert…Il sortit des feuilles de papier. On sonna à la porte.

 

            Encore le médecin. Pour la première fois il ne lui ouvrit pas.

 

            — C’est pour quoi ? Demanda-t-il à travers la porte.

            — Monsieur Émile, je voudrais vous parler !

            — Oui, pas aujourd’hui, je suis occupé…

            — Occupé ?  Mais je ne vous ai jamais vu occupé !

            — Et bien je le suis…Je fais des dessins !

 

            Il ignora l’insistance du praticien, qui devait se dire que le père Émile, cette fois ça y était, il yoyotait  complètement ! Tant pis ! Il allait laisser sa vieille carcasse ici et en retrouver une autre…Non, retrouver la même, mais toute neuve ! Il commença à dessiner en s’appliquant comme à cinq ans…Il faisait quoi à l’époque ? Des maisons, des avions, des soldats avec des fusils. Il aimait dessiner, oui, il aimait…

 

            La lumière du soleil matinal tombait sur le bureau de la maîtresse. Le long des fenêtres s’alignaient des boîtes de jeux et de jouets, auxquels les élèves avaient accès à certains moments de la journée, mais pour le moment, c’était dessin. Il caressa la surface vernie de son petit pupitre, puis se mit à contempler sa main : si petite, si souple, si lisse. Il fallait qu’il s’habitue à un corps de cinq ans…Il avait l’impression d’avoir rétréci du tiers de sa taille. Il balança ses jambes sous la chaise…Plus aucune douleur, ni à la hanche, ni aux articulations…Et cette acuité visuelle : sans lunette il voyait à l’autre bout de la classe les marionnettes accrochées au mur, à coté du petit théâtre.

 

            — Tu as fini, Émile ? Demanda la maîtresse.

            Ha oui, la maîtresse…Il allait devoir lui obéir, ainsi qu’à ses parents mais de toutes façon « quand il était vieux », tout le monde commençait à vouloir le commander : sa fille, le médecin, l’infirmière…Et une instit de maternelle, c’était toujours mieux comme autorité que le personnel de la maison de retraite où il aurait vraisemblablement fini. Il se demanda s’il n’allait pas s’amuser à tenir des propos d’adultes qui allaient étonner tout le monde…Mais non, ça ne lui attirerait que des ennuis, il deviendrait un surdoué  qu’on ferait voir à des psychologues et tout ça…Il jouerait donc son rôle d’enfant, sachant que sa scolarité serait facile : pas de problème pour apprendre à lire et à écrire, à faire quelques calculs simples…Il se dit même qu’il éprouverait du plaisir à jouer avec ses copains, à la guerre ou à l’école.

Cette fois était la bonne, il ne redeviendrait plus Émile le vieillard, sinon naturellement, dans bien des décennies. Mais sûrement alors il aurait encore la possibilité d’un nouveau retour…Une troisième fois où il rectifierait encore les erreurs de celle- là, et ainsi de suite…Une seule vie ne suffit pas à atteindre la sagesse, mais au bout de plusieurs ? Il se sentit tout d’un coup tout puissant. Un nouvel avenir plein de potentialités s’ouvrait devant lui !…Il était redevenu enfant depuis un quart d’heure que sa vie antérieure lui paraissait déjà si loin. Pour pouvoir se réjouir encore plus de ce nouvel état il décida de se remémorer les dernières années, la décrépitude, la solitude…Il habitait dans une petite ville de banlieue…Comment s’appelait-elle, déjà ?

 

La maîtresse était juste à coté de lui. Il prit le crayon jaune et traça un grand soleil au dessus de la maison qu’il avait dessinée. Oui, il était de retour dans son enfance sudiste et ensoleillée…C’était tellement plus agréable qu’à…Mince alors, il n’avait plus ses douleurs articulaires mais il avait toujours ses trous de mémoire ! Elle allait encore lui dire qu’il perdait la boule…Elle, mais qui ça ? Maman ? Mais non, pas Maman, la dame qui venait le voir…Bon zut il la connaissait bien, pourtant,  cette femme là…Bien sûr c’était…Ha oui la maîtresse était là

— J’ai fini, dit-il en lui tendant son dessin.

Il aurait voulu marquer son nom sur la feuille mais il ne savait pas encore l’écrire. Maman lui avait promis de lui apprendre. Comme tous les jeunes enfants, Émile ne se préoccupait guère des drôles d’idées qui pouvaient lui passer par la tête…Il avait un instant pensé à un vieux Monsieur, comme son Papy, mais ce n’était pas son Papy. Et une dame qui venait le voir dans une vieille maison. On lui avait dit que lui aussi, il serait vieux un jour, mais dans longtemps, très longtemps ! Alors il n’y pensait pas et de toute façon, il n’arrivait pas à comprendre comment ce serait, la vieillesse ! Pour le moment, il attendait que la maîtresse permette de prendre les jouets…

 

Á la maison de retraite médicalisée Les Tilleuls, l’aide-soignante aida son collègue à déshabiller le vieillard et à lui passer sa chemise de nuit.

— Allez Émile, c’est l’heure de te coucher

Avec difficulté ils le firent passer du fauteuil roulant sur le lit, déjà garni d’une alèze. Elle essuya son front d’un revers de main.

— Quand même, dit-elle en regardant Émile, j’espère ne pas finir comme ça ! Qu’est- ce que c’est triste de se retrouver à l’état de légume !

— Oh, répondit le collègue…C’est moche de vieillir mais il a pas l’ait triste, lui…Il sourit tout le temps ! Dans le fond on sait pas ce qu’il vit ! Peut être qu’il a trouvé refuge dans un paradis perdu, et qu’il a oublié tout le reste !

                                                               

 

 

 

 

                                                                                                                                  

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18 juillet 2010

Bauhaus: Bela Lugosi is Dead

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24 avril 2010

"Les Ténèbres du Dehors" Dans "Reflets d'Ombres" N°21

Reflets d'Ombres était jusque là un site et un webzine publiant des textes d'inspiration gothique, sombre et fantastique :  http://www.litterature-fantastique.info/

Aujourd'hui, avec le n°21, le webzine devient fanzine en sortant sa première version papier. Vous avez le choix entre une couverture noir et blanc ou couleur, accompagné ou non d'un cd de musiques d'ambiance (Je ne l'ai pas encore écouté)

Si je fais cette pub c'est bien sûr que je suis au sommaire de ce numéro Les Ténèbres du Dehors d'Henri Bé)

La présentation et bon de commande peuvent être télèchargés là:
http://www.litterature-fantastique.info/reflets-d-ombres-n-21.html

Reflets_d_ombres_21

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13 janvier 2010

Regain

Regain1_cressiet

Ce dont je me souviens de mon ancienne vie me semble si lointain que je peux dire aujourd’hui qu’il s’agissait de la vie d’un autre. Elle aurait pu être une vie banale, si ce n’était celle d’un petit voyou, puis d’un petit voyou qui s’était pris pour un grand truand. J’avais pourtant au moins réussi une chose qui n’était ni malhonnête, ni minable : mon mariage avec Sylvia. Mais ce sont précisément mes rêves de looser qui m’ont poussé à voir plus grand, et qui m’ont fait perdre tout ce que j’avais construit de bien. Comme tant d’autres petits braqueurs des rues, des glorieux cambrioleurs qui forcent les fenêtres des pavillons modestes pour voler la Play Station des enfants et les bijoux de famille, je rêvais d’être Tony Montana. Et comme les autres, j’avais bien sûr oublié la fin du film.

Sylvia…Elle me disait que ce n’était pas le voyou qu’elle aimait en moi, et elle n’est pour rien dans ce qui est arrivé. C’est ma connerie qui ne m’a fait envisager comme seul moyen de promotion sociale d’entrer au service de Batisti, un des gros bonnets de la région. Être « un homme de Batisti » ça me faisait déjà me sentir quelqu’un, mais Sylvia n’aimait pas ça. J’avais beau lui expliquer que maintenant qu’Enzo était né, je voulais offrir plus à notre fils, que grâce à ce travail il ne manquerait de rien. « Il manquera d’un père mort ou aux Baumettes » me répondait- elle. Et finalement ce sont eux qui en ont subi les conséquences !

Tout bascula quand je voulus offrir des vacances à Sylvia, lui faire lâcher son emploi à Carrefour et partir dans les îles avec Enzo, qui venait d’avoir six mois. Et que je fis cet « emprunt » dans les caisses de l’organisation que je croyais pouvoir rembourser dans les jours à venir. C’est là, je crois, que finit mon ancienne existence. Lorsque Sylvia tourna la clé de contact de la voiture que j’aurais dû prendre. Enzo était dans son couffin, sur le siège arrière. De l’explosion qui suivit, il ne me restait plus rien. Qu’est-ce qui me poussa à vouloir survivre malgré tout ? La vengeance ? Je savais bien ne rien pouvoir contre Batisti, alors quoi ? Aujourd’hui encore je ne peux le dire. Juste un instinct animal sans doute. Á Marseille je n’avais aucune chance et je m’enfuis vers les Alpes. Né dans cette région montagneuse, j’en connaissais la plupart des chemins, pour le reste, une carte me guiderait. J’envisageais de traverser le Mercantour, de rejoindre la frontière italienne. Ensuite, tout était flou, je verrai bien. Chaque jour me disais que j’étais responsable de la mort de ma femme et de mon fils, et que je méritais bien d’y passer aussi. Mais il me répugnait de laisser Batisti m’exécuter comme un mouton trainé à l’abattoir. C’était peut-être ça qui me faisait continuer : non plus l’envie de vivre, mais celle ne pas lui faire le plaisir de mourir.

Aux environ de Digne, je me rendis compte que j’étais repéré. Je ne vous donnerai pas de détails sur la poursuite et de comment je semais les tueurs qui ne pouvaient me suivre en voiture dans les sentiers rocailleux que j’empruntais. A pied, je réussis à les semer dans ce paysage où les lacets, les creux, les cols faussent la perspective et les distances. Mais des gens comme Batisti avaient les moyens : je me camouflais le mieux possible à chaque fois que j’entendais un hélicoptère. Au crépuscule, je reconnus l’endroit où je venais de déboucher :  l’ancienne route qui n’était plus carrossable sauf à des 4X4. La nuit m’offrait un relatif abri : j’entendrai tout véhicule, sur terre ou en l’air, avant que ses passagers ne puissent me voir. L’automne était avancé et il commençait à faire très froid, mais j’étais un enfant du pays, bien couvert, et la marche me réchauffait. Comme je l’espérais j’atteignis Mandras peu avant le jour.

Mandras était un des villages-fantômes que l’on trouve dans les Alpes, petites communes vidées  progressivement de ses habitants par l’exode rural, généralement pendant la première moitié du XXème siècle. La désertion de Mandras, à ce que j’en savais (mais il faut bien dire que le sujet ne me passionnait pas) était plus ancienne, et ses causes encore mystérieuses. Une des hypothèses était que le choléra avait décimé la population au XIXème. Mais j’étais bien loin de me préoccuper de problèmes historiques lorsque je j’y pénétrais. Ma seule intention était de m’y abriter durant le jour, prendre du repos et repartir à la faveur de la nuit. Je ne pensais même pas à la nourriture pour les jours à venir. Un matin plutôt gris me dévoilait des maisons en pierre de taille, certaines presque entières, d’autres en divers états d’effondrement. D’autres encore n’étaient plus que des pans de murs éboulés. Je devais me trouver sur l’ancienne place du village, envahie d’herbes. Face à un fantôme d’église se dressait un pilier qui avait dû être celui d’un calvaire.

J’avais marché toute la nuit et pas dormi depuis prés de vingt heures . La fatigue, que je n’avais pas ressenti jusque là (mon corps avait du produire autant d’adrénaline que les laboratoires de Batsisti fabriquaient d’héroïne) me tomba brusquement dessus. Avec elle, l’humeur dépressive remplaçait l’angoisse de la fuite. Cette grisaille sur ce paysage en ruine, ce froid, le vent qui se levait…Mandras m’apparut à l’image de ma vie, dévastée, vidée, où tout ce que j’avais construit se trouvait abattu. J’avisais une maison ouverte qui semblait en bon état. L’intérieur était de terre battue et un amas de grosses plantes feuillues envahissait la moitié de la pièce où j’entrais, mais le reste était relativement dégagé. Je m’y installais avec mon duvet, sans me préoccuper de l’odeur forte des plantes. Je m’endormis presque aussitôt, d’un sommeil rempli de cauchemars incohérents où régnaient les ombres de la mort et de la culpabilité. Ce fut la douleur qui me fit progressivement revenir à la conscience…

Mon doigt me faisait mal. En ouvrant les yeux, dans la pénombre de la pièce, je vis quelque chose qui s’accrochait à mon index droit. Un rat ou une bête quelconque me mordait ! Soudain saisi de dégoût, je secouais vivement ma main, mais j’avais beau m’agiter, la créature non-identifiée tenait bon. Au bout de quelques secondes, ma panique décrut : en regardant mieux, il me sembla que ce qui pendait à ma main n’était pas animal, mais un simple bout de bois. Oui ; c’était bien ça : une sorte de bout de racine noueuse, qui devait avoir une extrémité pointue. Dans mon sommeil agité, je m’étais piqué le doigt dessus, assez profondément pour qu’elle y reste plantée. Je me dirigeais vers la porte que j’entrebâillais afin d’y voir plus clair. Je fus frappé par la forme qu’adoptait l’espèce de racine : elle évoquait un petit corps potelé, avec des membres courts, une grosse tête…Comme un bébé en miniature, et ma phalange était prisonnière d’un creux qui semblait être sa bouche ouverte ! Je pouvais même détailler un minuscule nez en trompette et de grands yeux. Mais, si je n’avais que peu d’instruction, je savais bien que notre esprit peu voir des motifs très précis dans les formes aléatoires de la nature : tout enfant a contemplé un jour des châteaux et des animaux dans les nuages. Ce que j’avais devant les yeux n’était qu’un souvenir, infiniment tendre et douloureux, de mon petit Enzo, qui n’aura jamais eu l’occasion d’être autre chose qu’un bébé…Mais, sous le coup de l’émotion, c’est délicatement que je me détachais du bout de bois. La douleur fut vive et le bout de mon doigt saignait. A cet instant mon avis changea et cette fois je fus sûr qu’il s’agissait d’un animal : ce que j’avais pris pour une racine bougeait en émettant une sorte de sifflement. Je faillis la lâcher mais, voulant être fixé, j’ouvrais la porte et je tenais la créature à la lumière : j’avais bien à la main un bébé minuscule, qui semblait d’une matière végétale brune, et qui poussait ce qui devait être l’équivalent de vagissements en agitant des membres noueux. A cet instant je me sentais parfaitement réveillé, malgré le coté incroyable de la situation. Les plantes odoriférantes de cette bâtisse abandonnées avaient elle un pouvoir hallucinogène, par leur simple parfum ? Je me retournais vers elles. Une autre surprise m’attendait.

regain_mandragore01Sur la terre battue, entre les plantes et moi, quelque chose avançait. De plus grande taille, une vingtaine de centimètres environ. Elle portait au dessus de sa « tête » un bouquet de ces mêmes feuilles odorantes. Je réalisais que c’était bien une racine, celle des plantes en question, qui se déplaçait toute seule ! Son corps était tout aussi humanoïde et sexué, avec des formes incontestablement féminines. Elle se dirigeait vers moi et tendait des bras terminés par de longs « doigts » crochus où le végétal l’emportait sur l’humain. Le visage était allongé et malgré l’obscurité je distinguais ses yeux noirs en amande qui me fixaient. Les chuintements qu’elle poussait semblaient des plaintes, et je compris qu’elle me demandait de lui rendre son bébé…

Le bébé, quand à lui, n’avait pas l’air de se préoccuper de sa mère, mais tendait ses petits bras vers mon index où le sang goutait lentement…Cet enfant là se nourrissait non pas de lait, mais d’hémoglobine, et paraissait affamé. Un bébé qui voulait manger, sa mère qui s’inquiétait pour lui…Tout ce que j’avais perdu par ma faute ! Même caricaturaux, même passablement monstrueux, ces deux êtres étaient semblables à Sylvia et Enzo…Je n’aurais jamais supporté de voir Enzo souffrir de la faim, ni Sylvia s’en faire pour lui…Je remis le « bébé » au bout de mon doigt. Il tétait mon sang ; au fond la douleur était légère, et vu sa taille il n’allait pas me vider ! Je m’assis par terre et laissait la mère venir à moi. Doucement, elle posa ce qui lui servait de bouche sur ma main et se mit aussi à aspirer. Je me sentais incapable de leur refuser ça, tant je voyais ma femme et mon fils dans ces étranges créatures. Et puis la lassitude me prit tout d’un coup. Toute cette nuit à marcher, ces jours de fuite sans repos, mon impossibilité d’envisager un avenir, alors que ceux que j’aimais étaient morts…Je me recouchais par terre, bien qu’ayant vu ce que je prenais pour des plantes ordinaires s’arracher du sol: de petits gnomes mi-végétaux, mi-humains, des mâles, des femelles, des « enfants », avec leurs corps bruns et leurs membres tortueux, leurs feuilles au dessus de la tête…Une trentaine d’entre eux devaient m’entourer et je devinais leurs intentions…Pourtant je ne réagissais pas. Je n’avais pas voulu tomber sous les balles des tueurs de Batisti, mais mourir en nourrissant des mères et leurs petits serait en quelque sorte ma rédemption.

Leurs morsures ne me faisaient même plus réagir, je les sentais à peine. Je sentais les dernières forces qu’il me restait partir avec mon sang et j’allais me laisser sombrer dans un sommeil sans réveil. Mais je vis alors le manège de la femelle à qui j’avais rendu son petit. Elle s’interposait entre moi et les autres en poussant des cris modulés et agitait ses membres. Cette créature était-elle capable de reconnaissance ? En tout cas elle empêchait visiblement ses semblables de me saigner à blanc. Après un moment de palabres, ils s’éloignèrent. Je pensais qu’ils ne se souciaient plus de moi mais deux revinrent, portant une vieille tasse ébréchée, trouvée je ne savais où dans ces ruines. Elle contenait un liquide épais, au parfum semblable à leurs feuilles, et malgré l’aspect peu ragoûtant du breuvage servi dans un récipient sale et terreux, je me sentis obligé de l’avaler. Bientôt une douce chaleur m’envahit, mon angoisse avait disparu. J’étais dans un état semblable à celui que procurent le cannabis, ou les opiacés auxquels j’avais épisodiquement goûté. Je me sentais soudain aussi léger qu’un ballon gonflé à l’hélium, et j’eus la sensation d’échapper à la pesanteur…Je m’envolais, je m’élevais au dessus de ce village-fantôme, au dessus des Alpes…Et je voyais la montagne, plus bas, comme si je la survolais…

C’était bien l’emplacement de Mandras, mais à la place du village abandonné se dressaient des tertres de terre et de pierre, avec des ouvertures en leurs bases, qui s’étendaient tout le long de la montagne, tandis que du côté de la vallée, les extrémités des pentes étaient fermées par des murailles de roches de plusieurs mètres de haut. Et entrant et sortant par les orifices des tertres, ce que je définissais comme des arbres ambulants évoluaient dans cette étrange ville. Hauts de deux à trois mètres, ils glissaient sur ce qui aurait dû être leurs racines, en agitant ce qui semblaient être des branches, mais tous leurs membres bougeaient avec la souplesse de tentacules. Ma vue se porta plus bas. D’épaisses forêts tapissaient le vallon, ce qui ne ressemblait pas à ce que je connaissais de la région. Les races d’arbres m’étaient inconnues, il n’y avait plus ni route ni village. Ma vision s’arrêta sur un groupe de petits personnages, mi-nains, mi singes à la fourrure épaisse. C’était visiblement des bergers, qui menaient un troupeau de ce qui semblait être des chèvres ou des boucs d’une taille bien plus grande que tous ceux que j’avais jamais pu voir. Ils leur firent grimper un sentier qui menait à la citadelle des « arbres », et les firent pénétrer dans une grande fosse en forme de cuvette. Peu après, les « arbres » surgirent de tunnels sur les cotés de la cuvette, et leurs « branches » se refermèrent sur les animaux. J’avais vu dans mon enfance tuer les cochons, mais ce qui suivit me terrifia : des sortes de bouches surgissaient des troncs et aspiraient non seulement le sang mais aussi la chair des boucs…regain_index_ent2

Je revins à moi. Deux minuscules êtres me tendaient une nouvelle tasse pleine du même breuvage. Je ne tenais pas trop à en boire à nouveau, mais je me sentais bien, physiquement et moralement. Tout près de mes yeux se tenait la femelle qui m’avait protégé de ses semblables, je la reconnaissais sans savoir pourquoi. Elle présentait un aspect encore plus humain et féminin : son visage et son buste la faisait ressembler à une statuette de bois, avec quelques craquelures et imperfections, mais d’une sculpture fine.

Pour la première fois je compris ce qu’elle me disait :

 — Bois ! Ce liquide est fait de nos sèves. Tu nous à donné de ta substance, nous te donnons la nôtre. Cet échange permet de te nourrir et aussi de communiquer d’esprit à esprit, comme nous la faisons entre nous.

 J’obéis.

 — Votre sève m’a fait faire de drôles de rêves, dis-je.

 — Tu as compris ce que tu as vu ? C’est une vision d’un lointain passé. Nous sommes les derniers descendants de la vieille race qui régnait sur la région. Au départ nous étions des êtres subtils, puis la vie apparut sur la terre, et nous nous sommes incarnés : ni végétaux ni animaux, nous étions plus anciens encore que ces deux espèces. Nulles autres créatures ne nous égalaient, et toutes devaient nous servir. Hélas déjà notre déchéance était en route, car à mesure que nous assumions un état matériel nous devenions dépendant de l’environnement. D’abord seul l’air et l’humidité nous nourrissaient, puis nous avons eu besoin de sang. A l’époque que tu as contemplée, les nains à fourrure étaient nos esclaves, ils nous fournissaient des proies, sous peine de devenir les nôtres. Leur race a fini par disparaitre, remplacée par d’autres, qui nous servirent aussi. Puis vint la tienne, celle des hommes.  

 — Et nous, nous vous avons tenu tête ?

 — Ne pense pas que vous nous soyez supérieurs, ou plus malins ! Vos ancêtres ont été nos victimes. Mais ils se sont regroupés dans des villages, des communautés, et ils ont maîtrisés le…Dévorant ! (Comme pour me faire comprendre de quoi il s’agissait, l’image d’un grand feu se forma dans mon esprit) Contre lui nous ne pouvions rien. Alors l’espèce humaine s’est développée hors de notre emprise, et nous avons dû ruser. Notre race, aux capacités d’adaptations très grandes, a pris des formes moins terrifiantes, et elle est devenue la compagne d’humains qui pactisaient avec elle. Nous les faisions profiter de notre puissance en échange d’un peu de leur sang. Ces gens-là furent des sorciers parmi les hommes, et certains furent jeté pour ça au Dévorant, avec nous liés sur leur corps. On nous nomma « Mandragores ». Une branche de notre espèce finit par dégénérer au point de devenir les simples plantes qui portent aujourd’hui ce nom. D’autres évoluèrent vers des formes humaines, on les nomma « vampires ». De notre citadelle originelle, il ne resta plus qu’un village, nommé Mandras, la Ville des mandragores. Certains partirent se mêler aux humains des villes qui se construisaient et sont à l’origine de bien de vos légendes. De moins en moins de gens passaient ici et les derniers habitants n’eurent plus la force de se déplacer. Nous glissons maintenant vers la dernière étape de notre déchéance. Des êtres subtils devenus les puissant seigneurs de ces montagnes nous ne serons bientôt plus que de vulgaires végétaux. Ton sang nous a redonné un peu de force, à mon petit, à moi, à quelques autres. Mais même si nous t’avions vidé entièrement de tes substances, cela n’aurait pas suffit.

 Je réfléchis à cette stupéfiante histoire, puis leur présentais mon plan. Avec beaucoup de réticence, ils m’autorisèrent à faire un feu, dehors, à condition que je « n’évoque Le Dévorant », selon leur formule, qu’à une distance raisonnable de la maison. J’appris par la suite que ceux d’entre eux qui s’étaient mélangés aux hommes, les vampires, en avaient moins peur, mais qu’il n’en était pas moins une des rares choses qui pouvaient les détruire. Le coté positif d’un bon feu, de la chaleur et de la lumière leur est étranger : eux ne craignent ni le froid ni la nuit. Pourtant ils m’amenèrent leurs morts, c'est-à-dire ceux d’entre eux qui n’étaient plus que des racines sèches, vaincues par le manque de sang.

La notion d’une survie individuelle après la mort leur est aussi inconnue. Pour eux le décès est le retour à « L’Origine Primordiale » indifférenciée. Ils ne manifestent pas non plus pour les corps morts le respect que nous en avons et n’avaient pas d’objection à ce que leurs défunts servent à alimenter mon brasier. C’était sans doute le seul allumé à des kilomètres à la ronde et il répandait une épaisse fumée. Aussi quand l’hélicoptère passa, je sus que je n’aurais pas beaucoup à attendre : moins de deux heures après, un 4×4 déboula sur l’ancienne place du village.

J’étais suffisamment loin pour que les trois hommes qui en surgirent ne puissent m’abattre immédiatement, et suffisamment prés pour qu’ils me voient m’engouffrer dans l’ouverture, juste sous la maison des mandragores. Il devait s’agir d’une ancienne cave ou garde-manger, constitué d’une galerie creusée à même la terre et étayée par des planches de bois disjointes. Du plafond de longues racines pendaient, qui me frôlèrent au passage. Je sortis par l’escalier à l’autre bout de ce couloir et les tueurs, croyant me coincer, me suivirent. Je ne voulais pas regarder mais leurs cris me firent tourner la tête. Bénie soit l’obscurité de la galerie ! Je ne vis que des silhouettes se débattre au milieu des racines qui s’étaient soudain allongées et animées…Lorsque je retournais plus tard les revoir, poussé par une curiosité sans doute malsaine, je trouvais des sortes de momies desséchées qui avaient l’air de dater d’une époque lointaine. Non seulement leur sang, mais leurs chairs avaient été absorbées en totalité.

Un nouvel élan de vie agitait les mandragores, dans la maison où, quelques heures auparavant, j’avais pénétré pour m’abriter provisoirement. Ceux qui jusque là se trainaient avec difficulté se déplaçaient maintenant aisément. Si leurs membres restaient semblables à des racines, leurs corps et leurs têtes étaient devenus ceux d’hommes et de femmes dont les différences sexuelles étaient beaucoup plus marquées. Ils m’offrirent encore leur sève et je commençais à la trouver bonne, alors que l’idée de nourriture solide (que je n’avais pas absorbée depuis la veille) me répugnait presque. Maintenant je comprenais ce qui se disait autour de moi. Les mandragores m’avaient adopté. Les corps des trois tueurs les avaient revigorés, mais ça ne suffirait pas pour tous ni pour longtemps. Ils comptaient sur moi pour la suite.

Je les fis s’entasser dans le 4×4 et partis sur la route cahoteuse, là où je savais se trouver de grands élevages de moutons. Je pus les persuader, pour cette fois, d’épargner les bergers, mais je sais bien que ça ne pourra pas être toujours comme ça…Malheureusement leurs chiens n’eurent pas la même chance qu’eux…

La sève des mandragores n’a pas eu d’effet uniquement sur mon esprit, en me permettant de communiquer avec eux. Ma peau s’est transformée aussi, elle a bruni, elle est devenue plus rugueuse. Je ne ressens plus le froid. Lorsqu’ils m’ont proposé de boire du sang j’ai refusé, alors ils se sont contentés d’en verser quelques gouttes dans le breuvage habituel. Ce fut comme une révélation pour moi : le goût en était si riche, si parfumé, que j’avais l’impression de découvrir ce pour quoi mon corps était fait, et je ne conçois plus de me nourrir autrement. Mes bras et mes jambes sont étrangement déformés, allongés, amaigris. Mes doigts ont pris une forme pointue. Pourtant je vois mes membres sans horreur ni crainte : ils sont aussi devenus très souples.

 

Je sais que ma métamorphose ne fait que commencer, comme celle de ma nouvelle communauté : le peuple mandragore est sorti de son enracinement, il a nettoyé les maisons de Mandras et s’est mis à les reconstruire. Autrefois il y vivait sous des figures humaines, ce sera bientôt à nouveau le cas. Je me suis installé avec la femelle qui m’a sauvé le premier jour : son compagnon, père de son fils, faisait parti des morts que j’ai donné au Dévorant. L’empathie qui existe entre nous est telle que plus elle s’humanise, plus ses traits ressemblent à ceux de Sylvia. Quand à son enfant, je ne peux plus le regarder sans y voir Enzo.

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J’ai laissé le 4×4 bien en vue. Nous allons avoir de nouvelles visites. D’autres hommes de Batisti surement et sans doute aussi des gendarmes enquêtant sur le massacre des moutons. Ils vont nous permettre de nous renforcer, de nous régénérer. Bientôt nous pourrons en masse rejoindre les villages proches. Leurs habitants devront nous donner un peu de sang de gré, ou beaucoup de force.

 Le royaume des Mandragore va renaître.

 

Posté par paladin95 à 19:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]