02 janvier 2008
L'abomination dans l'assiette (Hommage irrespectueux à HP Lovecraft)
Bien sûr, je n’ai jamais raconté les faits tels que je les ai vécus. Non seulement personne ne m’aurait cru, mais je me serais peut être retrouvé à ma maison de santé d’Arkham. Moi même j’en viens quelquefois à douter de la véracité de cette histoire. Pourtant, rien ne me disposait à être témoin de ces faits maudits… Lorsque Hugo et moi nous sommes connus, nous étions deux étudiants tout ce qu’il y a d’ordinaire à l’Université de Miskatonic. Pas des modèles d’assiduité ni de sérieux, loin s’en faut ! Tout en cherchant à consacrer un minimum de notre temps à nos études, nous rations régulièrement des cours pour cause de virée alcoolisée la veille. C’est sans doute ce goût pour la vie nocturne et la beuverie qui nous avait fait sympathiser. Aujourd’hui je ne sors plus la nuit, et je dors avec la lumière allumée…
Je dois dire que j’hésitais lorsqu’Hugo me proposa de devenir son colocataire. Moi qui prends deux douches par jour, il ne me plaisait guère de partager un appartement avec ce garçon presque obèse, avec son hygiène douteuse, ses cheveux sales derrière les oreilles et ses lunettes d’écaille maculées de taches de gras. Mais les chambres universitaires étaient accordées très difficilement, et j’avais hâte de quitter celle, vétuste, que je louais dans une maison de Pikman Street. Amoureux de ma liberté, je supportais mal les regards assassins que me lançait ma logeuse quand elle m’entendait rentrer plus tard que minuit. La solution de la colocation me parut finalement plus avantageuse.
Il me faut encore préciser qu’un trait de caractère d’Hugo me déplaisait encore plus que les problèmes de propreté : son racisme. Je détestais l’entendre, lorsqu’il commençait à être ivre, partir dans ses diatribes sur les individus aux «visages sinistres, basanés », « aux traits grossiers et aux regards furtifs » qui logeaient dans les maisons délabrées du bloc entre Armitage Street et la gare. Il appelait ce vieux quartier « une tour de Babel bruyante et malpropre » qui lui rappelait Red Hook à New York « Une horreur », disait-il.
Pourtant, c’était non loin de là que nous allions régulièrement manger, dans un petit restaurant tenu par un prénommé Abdul, issu bien sûr des minorités tant détestées par mon camarade. Il faut croire que sa gourmandise l’emportait même sur sa xénophobie, sans pour autant l’annuler. Que le plat soit oriental : viandes de bœuf ou d’agneau très épicées, accompagnées de riz, de sauce aux herbes, de lait caillé…ou de simples hamburgers-frites, nous quittions la table toujours comblés et jamais ruinés, malgré nos gros appétits et nos faibles moyens. Hugo était obligé d’admettre que la cuisine d’Abdul était aussi délicieuse que bon marché, et cela n’en augmentait que plus sa hargne ! Sans oser lui demander, il se perdait en conjonctures sur les origines de l’intéressé :
- A tous les coups c’est un irakien, le genre qui a servi Saddam Hussein et qui ensuite est venu se planquer chez nous, c’est plus confortable ! Ou un iranien, tiens, encore mieux ! S’il faut quand il était tout jeune, il brandissait sa Kalachnikov devant les imams !…
Suivant les moments, Abdul pouvait ainsi devenir un taliban afghan, un militant du Fatah, voire même un membre d’un culte diabolique aux dieux innommables du Moyen-Orient, dont Hugo avait vaguement entendu parler…Ce détail me revient aujourd’hui comme une ironie amère !
Tout en étant guère du genre à prendre des risques, Hugo avait des fantasmes d’aventures comme dans les films (il se gavait de télévision autant que de nourriture). Un vigile de la fac, un type douteux qui prétendait avoir été parmi les premiers à entrer dans Bagdad en 2003, lui fit cadeau d’un jeu de crochets et de lames, qui servait à forcer les serrures. …Il rêvait d’utiliser son jeu sur une porte mais ne tenait pas à avoir de problème avec la justice. Sans doute en vint-il à considérer que les habitants du quartier de la gare n’iraient pas porter plainte pour effraction…C’est ce fait insignifiant qui nous fit basculer de l’autre coté de la réalité. Je me souviens bien de cette nuit d’hiver, enfin au moins du début des événements. Il devait être deux heures du matin, un crachin tombait sur la ville. Il faisait assez froid, mais avec tout l’alcool que nous avions ingurgité nous n’en souffrions pas. Hugo désigna le restaurant d’Abdul, devant lequel nous passions, évidement fermé à cette heure-là,.
- Dans la rue de derrière, dit mon colocataire d’une voix empâtée, y’a une porte qui donne accès aux cuisines. J’irai bien y jeter un œil, tiens, histoire de voir ce qu’il s’y magouille, parce que si y faut, on bouffe régulièrement dans un rade où y’a pas d’hygiène, peut être même qu’y nous sert de la viande de rat ou je sais pas quoi histoire de se venger des américains !
Sans tenir compte de mon avis, il avait déjà tourné à gauche dans une petite ruelle, et s’y engageait du pas le plus assuré qu’il pouvait avoir en ces circonstances. Moi-même, tout en protestant mollement contre son projet, je n’avais pas d’autres possibilités que de le suivre : l’alcool le rendait audacieux, et moi passif. Le passage où nous avancions, mal éclairé, me parut alors particulièrement sordide, sentant l’urine et l’ordure. Des détritus en jonchaient le sol et les vieux murs de brique étaient couverts de graffitis plus étranges encore que les tags que j’avais l’habitude de voir à Arkham. Des inscriptions comme « Iâ R’lyeh !» Ou « Nyarlathotep» alternaient avec des figures monstrueuses qui réveillaient de vieilles peurs en moi dont je ne saisissais pas l’origine, peut-être des cauchemars enfantins…Bref je me sentis plus rassuré lorsque nous débouchâmes dans la rue de derrière. Hugo tourna à gauche et s’arrêta devant une porte en mauvais état, qui s’ouvrait dans une façade aveugle.
- Ben voila, marmonna-t-il en sortant son nouveau gadget.
Il n’avait sans doute jamais forcé de serrure. Celle-là était-elle particulièrement en mauvais état, ou eut-il de la chance ? Toujours est-il que la porte s’ouvrit sans qu’il ait besoin de s’acharner dessus…Après un instant de panique, ma main trouva un vieil interrupteur rond que j’actionnais…Une ampoule nue éclaira une petite salle aux murs blancs décrépis. En face de nous, une autre porte, avec une armoire ancienne à sa droite. A gauche, un petit meuble à casiers qui devait servir à ranger des chaussures.
- Ca doit être le vestiaire, dit Hugo en ouvrant l’armoire.
Il en sortit une longue robe noire à capuchon.
- C’est quoi ces frusques ? Quand je te disais que c’est une bande d’intégristes ! Dans le restau ils sont sapés comme toi et moi mais dans l’arrière-salle ils se déguisent comme Ben Laden tendance Darth Vador ! Et qu’est-ce que ça veut dire ces signes brodés dessus ?
Quand nous ouvrîmes la porte qui nous faisait face, nous ne trouvâmes plus de commutateur électrique. Mais à coté de l’entrée, un chandelier se trouvait sur une petite table, et nous en allumâmes les bougies rouges avec nos briquets. La pièce où nous avions pénétrée était vaste, et d’autres chandelles posées ça et là permirent de l’éclairer un peu plus.
- Putain, c’est leur cuisine, ça ? Murmura Hugo.
En effet, on ne se croyait pas dans un restaurant. Il y avait bien une espèce de paillasse de pierre au fond, avec des instruments posés : couteaux, assiettes, gobelets et coupes. Contre les murs, sur des étagères, s’entassaient des bocaux et des pots que mon compagnon s’empressa d’ouvrir.
- Berk ! Y’a de drôles de sauces là-dedans, verdâtres !
Baissant les yeux, je vis alors, à la lumière tremblante, l’étrange décoration du sol de ciment : diverses figures géométriques y étaient tracées : un grand pentagramme dans un cercle au centre de la pièce et un plus petit à chaque coin. Entre eux divers symboles inconnus et des mots qui me rappelaient les graffitis de la rue adjacente. Envahi tout à la fois par la fascination et une angoisse grandissante, je continuais à explorer le local tandis que j’entendais Hugo :
- Tiens, j’ai trouvé un livre ! Ca doit être des recettes, y’a le prénom d’Abdul dessus ! Tiens je savais même pas qu’il s’appelait « Al-Hazred »! « Né…Cronomicon »…Tu crois que c’est un livre de cuisine, ça ? Tu parles d’un nom à coucher dehors ! Complètement dément cet arabe !
Une nouvelle porte se découpait dans un recoin, une porte métallique. Dans la pénombre j’aperçus mal les décorations mais je me dis que si c’était des magnets, ils étaient particulièrement morbides. J’appuyais sur la poignée et une vague de froid, ainsi qu’une lumière vive, jaillirent de l’entrebâillement…
- Je crois que j’ai trouvé leur chambre froide ! M’écriais-je, peu sûr de moi…
C’est là que mes souvenirs deviennent confus…Ce qu’il s’est passé alors est remplacé dans ma mémoire par un kaléidoscope d’images issues d’un rêve, ou d’un épisode hallucinatoire, en tout cas je le pense (je l’espère ?). Il m’a semblé que nous marchions dans un immense désert glacé, en direction de monolithes gigantesques…Puis les flots sans fin d’un océan, et au fond de ces abysses, une cité cyclopéenne avec de drôles de silhouettes qui rampaient sur les murailles et les terrasses. Des formes pâles reposaient sur des trônes d’onyx…Et la vision devint celle de gouffres cosmiques où s’agitaient des choses ignobles…
- Putain, je suis plus bourré que je le croyais ! Dit Hugo, alors que je revenais à la réalité.
Nous étions dans la grande salle, tournant le dos à la chambre froide, maintenant refermée, à la lueur des bougies. Nous n’eûmes pas le temps d’échanger les sensations sur ce qui venait de se produire : une sorte de gémissement s’éleva dans la pièce, tandis que les dernières chandelles étaient soufflées. Quelque chose s’approchait de nous dans le noir. Saisis d’effroi nous nous précipitâmes dehors. La rue, malgré son aspect crasseux et sa lumière jaunâtre, nous parut réconfortante.
- C’était quoi ce truc qui bougeait ? Demandais-je
- Ho ! Ça devait être un chat…
- Ca a trois yeux qui brillent dans la nuit, les chats ? Hé, Hugo, qu’est-ce que t’as dans les mains ?
En effet il portait à la main un objet blanchâtre, vaguement ovoïde, de la taille d’un ballon de rugby. Mais où l’avait-il pris, dans quelle condition, il n’en gardait aucun souvenir. Rentré chez nous nous l’observâmes sous tous les angles (dans la mesure où l’on peut dire cela d’un objet rond !). Son aspect extérieur était lisse et souple et constituait vraisemblablement en une peau assez épaisse.
- Ouais, tu sais à quoi ça me fait penser, dit mon compagnon ? Aux raviolis de crevette que font les chinetoques, mais en bien plus gros ! Ca doit être une spécialité culinaire du pays de sauvages d’Abdul...Tiens, si on le faisait chauffer ?
Au bout de quelques secondes, le four à micro-ondes explosa dans une gerbe d’étincelles…
- Merde ! Y’a quelque chose de métallique dedans ou quoi ?
Il se saisit d’un couteau et découpa l’objet en deux. L’intérieur était rose. Hugo, s’enhardissant, en trancha un morceau qu’il goûta…
- En effet, je crois bien que c’est un gros ravioli de crustacé, ça a le goût de crabe ou de homard…C’est que c’est pas dégeu ! Les émotions ça me donne la dalle ! Tu partages avec moi ?
Je refusais. Cette chair rosée ne m’inspirait pas, et je me posais trop de questions sur notre aventure de la soirée. Hugo, lui, n’en était déjà plus là : il engloutit son mystérieux aliment et alla se coucher, il était plus de trois heures du matin.
Je passais une nuit difficile, peuplée de formes monstrueuses en robe noire qui évoluaient dans des villes inconnues. Je craignais qu’Hugo ait mal digéré son repas nocturne, (dont en plus on ignorait la fraîcheur ) mais j’eus la surprise de le trouver levé avant midi et en pleine forme.
- Ha ouais, la super-pêche ! Me dit-il. Et j’ai envie d’aller à la piscine, tiens !
- A la…piscine, toi ?
Je savais Hugo non seulement allergique à tout sport, mais aussi à l’eau presque sous toutes ses formes…
- Oui, je sais pas pourquoi mais j’ai une furieuse envie de me plonger dans la flotte, aujourd’hui !
Je n’y croyais pas, mais il alla vraiment se baigner, et les jours suivants aussi. Il me déclara avoir soudain découvert le plaisir de nager, de faire du sous l’eau…à tel point qu’il ne se rendait plus en cours et ne sortait même plus le soir. Après notre dernière virée, qui s’était finie d’une façon qui restait incompréhensible, je ne m’en plaignais pas. Cela dura une semaine, pendant laquelle je le voyais changer, devenir plus propre mais aussi plus mince, plus vif. Par moment il oubliait même de mettre ses lunettes et n’en semblait pas handicapé…
- Quand je pense que j’ai passé tellement de temps sans goûter à ce plaisir là ! J’ai l’impression que l’élément liquide et moi, on était fait l’un pour l’autre ! Plus besoin de bouffe et de biture pour m’amuser, je m’éclate comme un gamin à la piscine ! Tiens, dés que je peux je me paye un séjour à la mer !
Tout paraissait aller pour le mieux…
En rentrant de la fac un jour, je l’entendis qui remuait dans sa chambre.
- Hugo, dis-je en le rejoignant, tu sais, si tu continues à sécher les cours ça va devenir problématique parce que déjà que…
Je m’interrompis brusquement : il se tenait, un marqueur à la main. Il avait recouvert le papier peint de sa chambre, sa porte et même en partie le plafond, d’une fresque digne de Giger, un enchevêtrement de corps humanoïdes , de créatures aux apparences de pieuvres et de boucs, de symboles ésotériques : pentagrammes, triangles ou figures plus complexes…Jamais je n’aurais pu imaginer mon colocataire capable d’un tel talent en dessin, ni de provoquer une telle sensation d’horreur : l’organique et l’inorganique, l’humain et le démoniaque se mélangeaient, des humains aux regards morts, des bêtes aux yeux remplis d’intelligence maléfique semblaient me fixer…
- Ho merde, Hugo, on va jamais nous rendre l’argent de la caution !
C’est tout ce que je trouvais à dire…
Ce fut deux ou trois nuits plus tard que les chants me réveillèrent. Il était plus de minuit, et la mélodie qui venait de la chambre d’Hugo n’avait rien à voir avec ce qu’il écoutait d’habitude, du métal ou de la country : c’était plutôt une musique culturelle, à base de chants graves, de flutes et de tambourins, d’une connotation sinistre. Je me levais et me dirigeais vers leur source. J’entendis s’élever la voix d’Hugo, sans comprendre ce qu’il disait. Puis les cœurs reprirent leur mélopée. J’ignore dans quelle langue…Je percevais des fragments : Yi-Nash-Ngaï-Iglb-Uaaa ! Puis une voix plus forte que les autres s‘éleva, et éclata en un ricanement sardonique. J’ouvris la porte :
- Merde, arrête ce bordel en pleine nuit! On va finir par se faire virer de l’appart !
La musique avait cessé d’un seul coup. Dans la pénombre de la chambre, je distinguais Hugo, assis sur son lit.
- Quel bordel ?
Seule la lumière du couloir le révélait, mais quand il vint à la porte, il me parut étrange. Ses yeux semblaient devenus globuleux, ses lèvres plus épaisses. Et sa chambre sentait le poisson…
- C’est quoi ces plaques que tu as sur les mains ?
- Rien, j’ai chopé une mycose à la piscine…Maintenant laisse moi dormir !
Et il me ferma la porte au nez. De ce jour-là, je ne le vis plus. Il passait ses journées enfermé dans sa chambre. Je l’entendais pourtant sortir la nuit, mais jamais il ne vint me chercher pour de nouvelles balades nocturnes. La situation commençait à me préoccuper .Un soir, Madame Ward, notre voisine de palier, vint sonner à la porte. Depuis trois jours, Dagon, son chat, avait disparu. Elle venait nous demander si nous ne l’avions pas aperçu. Elle était d’autant plus inquiète qu’on signalait plusieurs disparitions de chats et de chiens dans le quartier. Un vieux clochard avait même raconté avoir vu une masse noire attraper un animal dans un recoin de rue, mais ce témoignage fut mis sur le compte de l’alcool. Je saisis l’occasion d’aller chercher Hugo, m’attendant à ce qu’il me réponde que si les chats et les chiens disparaissaient, c’était « qu’un nouveau restaurant chinetoque avait dû ouvrir dans le quartier ».
Je n’eus que le temps de voir une forme dans la pièce et je reconnus à peine mon compagnon de beuveries. Il me semblait devenu plus petit, recroquevillé sur lui-même, mais à peine avais-je entrouvert la porte qu’il la repoussa, avec un mouvement qui ne me parut pas…naturel ! Son bras avait bizarrement…ondulé et l’odeur de poisson frappa mes narines, plus forte encore.
- Laisse-moi tranquille ! Me lança-t-il.
Ne sachant plus quoi faire, je décidais d’aller voir Abdul, et de tout lui raconter. Sans doute se passait-il des choses pas très…islamiques dans l’arrière-salle de son restaurant, mais je voulais tenter le tout pour le tout, savoir ce qu’Hugo avait mangé…Dans le fond, nous n’avions rien volé d’autre, une explication franche devait être possible…
- Tiens ! Ca fait longtemps! dit-il en me voyant, avec son accent qui roulait les « r ». Et ton copain, il est pas là ?
- Heu, Abdul, faut que je te parle d’un truc…
- Quoi donc?
- Tu as eu une effraction dans ton restau, il y a environ deux semaines…
- Moi ? Non ! C’est les voisins qui ont eu une effraction...
- Les…les voisins ?
- Oui ! Ceux qui louent un local, la porte juste à coté de celle de mes cuisines, derrière…Ils s’appellent « Le Cercle des Grands Anciens »…Je sais pas ce que c’est, sans doute une association de retraités…
La nuit où eut lieu le dernier épisode, il pleuvait à verse…Hugo ne se manifestait plus que par des bruits que j’identifiais mal…Des bruits mouillés, des gargouillis, qui me remplissaient de terreur. Je ne savais plus quoi faire, j’avais envie de l’abandonner à son sort et m’enfuir, loin de cet appartement. Un chant s’éleva alors, ressemblant à celui que j’avais entendu dans sa chambre, peu avant qu’il commence à s’enfermer. Sauf que cette fois, il venait de dehors, sur le palier. Bien que fermée à clé, la porte s’ouvrit, laissant entrer un groupe d’hommes. Chacun d’eux était vêtu d’un imperméable noir ruisselant de pluie, avec un capuchon rabattu sur leur visage.
Je savais qu’Hugo, en bon électeur républicain, avait une arme cachée quelque part mais j’ignorais où. Je n’aurais de toute façon pas eu le temps de la chercher. Un des hommes fit quelques gestes de la main dans ma direction et je me trouvais paralysé, dans l’incapacité de faire le moindre mouvement, ni de prononcer un mot. Les inconnus se disposèrent en demi-cercle devant la chambre de mon colocataire et se remirent à psalmodier, plus fort. Un d’eux y entra, tandis qu’un autre se tournait vers moi.
- Nous sommes venus pour le sacrilège, dit-il. Non seulement il s’est introduit dans notre temple, non seulement il a franchi la porte entre les mondes et pénétré dans la cité engloutie de R'lyeh , mais encore y-a–t-il volé une larve issue du Grand Cthulhu, et comble du blasphème, l’a mangée !
Celui qui était dans la chambre en sorti, tenant sur un plateau métallique…Une créature de la taille d’un ballon, de couleur rosée et garnie de tentacules violacées. Cependant sur la masse rose et luisante se distinguaient encore quelques traits d’un visage où je reconnu…Hugo !
- Mais, repris celui qui parlait, voici la justice des Grands Anciens. Celui qui a dévoré est dévoré à son tour par sa victime, la nature divine absorbe sa nature humaine. Telle est à la fois le châtiment et le grand honneur réservé au sacrilège : pour avoir privé Cthulhu d’un de ses enfants, il en prendra la place dans R'lyeh où Cthulhu rêve et attend son retour !
Ce qui avait été Hugo fut recouvert d’une cloche de métal décorée de figures horribles, et porté hors de l’appartement, dans une grande solennité, aux cris de Cthulhu fhtagn ! En sortant, celui qui m’avait paralysé me redonna l’usage de mon corps, d’un autre geste de la main.
Voila pourquoi je n’ai jamais raconté la vérité. La version officielle fut qu’Hugo était devenu fou, ce que prouvaient sa claustration et la fresque dans sa chambre. Puis dans son délire il était parti, mais ni l’avis de recherche, ni le sondage de la rivière Miskatonic ne permirent de retrouver sa trace.
Quand à moi j’ai décidé de quitter les lieux de ce cauchemar, de quitter Arkham et même le Massachusetts. Afin de chercher l’oubli et la paix, je viens d’aménager dans une ville tranquille, où ce genre d’histoire est inimaginable. Une petite ville du Maine, nommée Castle Rock …
18 juin 2007
La belle et le chaos-2
Lorsqu’enfin je revins au village, les visages m’étaient encore plus fermés qu’à mon premier passage ; bien sûr, on m’avait vu partir chez Christel et pas revenir, les choses avaient dû vite se dire, dans ce microcosme. Cela m’était égal, comme m’était égal la perspective d’avoir à reprendre la cohabitation avec Milos. Je ne pensais qu’à Christel. L’avenir incertain de notre relation (elle ne voulait pas quitter cette maison isolée pour veiller sur son frère), ne me préoccupait même pas. Le soleil éclairait les montagnes et j’allais la retrouver. Je faisais quelques courses, j’achetais des fleurs et retournais à mon véhicule, garé sur un parking en contrebas.
Pendant que je rangeais les courses dans le 4X4, un bras m’entoura brusquement et une lame se posa sur ma gorge.
- Tu bouges pas ! Murmura une voix à mon oreille. Ici on a l’habitude d’égorger le cochon… Je veux juste que tu m’écoutes.
Je comprenais qu’ils étaient deux. Coincé comme je l’étais, je ne pouvais même pas voir ce qui appuyait sur mon cou. Un couteau de chasse ? J’en sentais dangereusement le tranchant.
- Alors comme ça la pute, là-haut, à réussi à t’emberlificoter, hein ? Il a juste suffit qu’elle remue son cul?
Je n’étais pas en situation de le contredire…
- Nous on est quelques uns qui refusent de laisser en liberté les choses comme celle qu’elle a chez elle. Quand ils venaient nous attaquer on avait que des fusils de chasse contre eux...Par contre il parait que les envoyés de la cellule locale comme toi possèdent une arme anti-K ?
Une goutte de sueur me brûla un œil, sans que je puisse l’essuyer.
- On en a une, en effet…répondis-je en essayant de ne pas trop remuer ma glotte sur la lame. Vous savez bien qu’elles ne sont au point que depuis peu, au début même l’armée n’avait que des armes traditionnelles contre les rebelles métas…Mais…Le frère de Mlle Borel est un malheureux qu’elle tient enfermé, il ne peut pas nuire !
- Son frère ? Pauvre con ! Elle t’a raconté des craques et t’as tout gobé…Elle a jamais eu de frère ! Elle fricotait avec les milieux K…Son monstre était sans doute un de ses amants devenu méta. Par contre demande-lui ce que sont devenus ses parents !
Jamais eu de frère ? Un amant ? Si c’était vrai je comprenais l’animosité de Milos envers moi !
- Mais enfin…Il y a eu de nombreux morts pendant la rébellion…Ce n’est pas forcement lui qui…
-Regarde ça !
Il me colla un journal sous les yeux. Le journal régional. On y voyait un couple d’âge mûr, « Monsieur Armand Borel et sa femme », qui faisait don d’une somme importante à la commune pour sa reconstruction.
- Tu vérifieras la date, ils étaient bien vivants après la fin des événements…Il n’y avait plus de métas ici, sauf celui qu’elle dit être son frère. Alors Puisque tu es là pour nous aider il paraît, sers-toi de ton flingue anti-K, sinon on devra y aller nous, et on s’occupera d’elle aussi.
L’instant d’après j’étais libéré de l’instrument tranchant, mes agresseurs s’étaient enfuis en me laissant le journal entre les mains. Pourtant quelque chose de bien pire pesait sur moi. Christel m’avait-elle vraiment manipulée ou n’était-ce que des ragots dus à la haine des métas ? Je me rendais à l’état civil où, sous un prétexte officiel, je me fis donner le relevé de tous les décès de ces dernières années, dus aux métas ou autres. Le couple Borel n’y apparaissait pas. Je vérifiais aussi les naissances. Ils avaient bien eu une fille, Christel, mais pas d’autre enfant. Je pris malgré tout, accablé, le chemin de chez elle. Elle m’accueillit avec de grands transports, je ne pus lui parler de mes doutes ce soir-là. Et puis dans son amour, dans son corps charmant, je m’oubliais, je repoussais chaque fois au lendemain la confrontation que je savais pourtant inévitable. Y aurais-je réussi sans ce qui arriva quelques jours plus tard ?
J’étais seul dans la chambre, j’essayais de mettre de l’ordre dans mes idées, dans ce maelström de passions qui m’arrachait à mon habituel comportement raisonnable. Je remarquais soudain un renflement au plafond : comme une coulée qui soulevait l’enduit, ou le ciment. Et cette coulée bougeait, avançait à la façon d’un tentacule. Le plafond se soulevait par endroit, formait une galerie qui avançait, hésitait, semblait chercher son chemin. Le « tentacule » jaillissait du mur, et je compris bien vite de quoi il s’agissait. Je devinais qu’il s’étendait à travers la maison, provenant des appartements de Milos. Il avait dû trouver une faille pour sortir de chez lui et, sous l’aspect informe du total K, se déplaçait à l’intérieur des cloisons. Cependant il ne pouvait en sortir. Je ne savais trop quoi faire, mais je pensais à mon arme anti-K, dans ma mallette. Je vis la forme descendre doucement le long du mur, atteindre la prise, en bas, qui se mit à vibrer et fumer. Il était en train de forcer une sortie !
Je me précipitais sur ma mallette.
J’avais à peine eu le temps de l'ouvrir quand un cri perçant envahit la pièce. La prise fut éjectée, à la façon d’un bouchon de Champagne.
Une sorte de tourbillon sombre me sauta dessus, brûlant comme de l‘acide. Des pointes de feu s’enfonçaient en plusieurs endroits de mon corps. Aveuglé, pris de panique, je crus que ma dernière heure était arrivée « Comme à tant d’autres victimes des métas » pensais-je, étrangement détaché…Je pensais aussi à Christel… Milos pompait ma vie par les blessures qu’il m’infligeait…Un vertige me saisit…
Quand je revins à moi, Christel me massait avec une pommade, qui calmait la sensation de brûlure. Ma peau était marquée par les mêmes plaques rouges que j’avais remarquées chez elle, et d’ailleurs j’en voyais qui dépassaient aussi de son sweet-shirt. Je me dressais brusquement en criant son prénom.
- Ne t’inquiète pas, chuchota-t-elle, je suis arrivée à temps, les dégâts sont très superficiels. Il est rentré chez lui…Il avait trouvé une fissure dans la porte, mais j’ai renforcé l’étanchéité !
Je m’assis, face à elle.
- Maintenant, tu vas me raconter la vérité…
Je lui fis part de ce que j’avais découvert. Elle ne chercha même pas à se défendre. En pleurant elle m’expliqua.
- Non, Milos n’est pas mon frère…Mais je ne t’ai pas menti en te disant qu’il était charmant…Et puis il est devenu…Comme ça ! Il ne savait même pas ce qu’il faisait, il n’écoute que moi. Si j’avais été là, j’aurais sauvé mes parents aussi ! Tu sais, c’est à moi que j’en veux de leur mort et pas à lui …Je les ai enterrés derrière la maison…Tu me trouves monstrueuse ? Mais je ne veux pas qu’on lui fasse du mal…s’il te plaît … Je sais que tu ne voudras plus de moi, mais laisse-le moi, je t’en prie !
Je ne pouvais prendre de décision. Je n’avais aucun doute sur le devoir que m’imposait ma fonction : faire venir une équipe spécialisée, qui transférerait Milos dans un centre pour métas dangereux. Mais je m’en sentais incapable, face à Christel. Je devais réfléchir encore.
Cette nuit là, alors que je ne pouvais trouver le sommeil et que le contact du visage de la jeune femme contre mon épaule m’était aussi douloureux que tendre, Milos fit soudain une crise encore plus violente que ce que j’avais connu jusque là. Il me semblait que la maison allait s’effondrer sous l’effet de sa rage. Christel se leva précipitamment.
Pourquoi cette fois ci ne l’attendis-je pas sagement ? Sans doute je voulais savoir ce qui se passait quand elle le rejoignait ainsi. Et pourquoi, comme un automate, pris-je mon pistolet anti-K avec moi, alors que je me glissais sur ses pas ?
Le couloir était faiblement éclairé par la bougie que Christel avait posée par terre. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte, que je voyais ouverte pour la première fois. Sa robe de chambre avait glissé à ses pieds et son corps nu était environné d’une masse informe. De petits filaments s’échappaient de Milos et venaient transpercer la peau de la jeune femme. Ils étaient rouges, et la masse autour se teintait de rouge aussi. Voila comment elle le calmait ! En le nourrissant de son propre sang ! Elle le laissait aspirer à chaque fois un peu de sa vie à elle, pour préserver la mienne…Je ne pus en supporter plus !
Je la saisis par un bras et la poussais plus loin, dans le corridor. Aussitôt je tirai à bout portant sur le chaos rougeâtre qui se tenait dans la porte. Il y eut deux hurlements ; l’un bestial, l’autre humain. Le total K s’était comme effondré au sol en un tas gélatineux agité de spasmes, qui émettait une série de borborygmes, auxquels plus loin répondaient des gémissements de douleur…Mon Dieu ! L’image qui me hantera toujours, ce fut celle de Christel au sol elle aussi, baignant dans son sang. Elle me fixait de ses yeux mourants :
- Milos et moi…La même…Méta…
Malgré mon hébétude horrifiée, je comprenais ce qu’elle essayait de m’expliquer dans ses derniers instants. Mes instructeurs, en passant en revues les diverses types de métamorphoses induites par la substance K, avaient cités un type très rare de méta surnommé « Les scindés » : chez ceux là, le sujet était paré de toutes les grâces et beautés, tandis que ses pulsions négatives et destructrices étaient extériorisées dans un être autonome de type total K. Pourtant, au delà des apparences ils ne constituaient toujours qu’un seul être et devaient constamment vivre l’un prés de l’autre ; leur sorts était intimement liés. « Milos » n’était autre que la face obscure de Christel, et je l’avais mortellement touchée en l’atteignant lui. La plupart du temps, m’avait-on dit, le double chaotique vampirisait doucement son autre moitié, jusqu'à ce qu’ils ne soient plus à nouveau qu’un seul…un véritable Total K !
- J’aurais pu…j’aurais voulu… t’aimer…Plus longtemps ! Réussit-elle encore à dire.
La masse informe rampait doucement en direction du corps charmant, cherchant à s’amalgamer avec lui une dernière fois, à ne faire plus qu’un. Je levais mon arme, cette fois dans la direction de Christel. Voyant mon geste, elle fit « oui » de la tête.
Je tirais.
11 juin 2007
La belle et le chaos
J’avais sans trop de difficulté réussi à atteindre le village. Certes les routes étaient encore en bien mauvais état, mais rien qui ne soit inaccessible avec mon 4x4. J’avais croisé plusieurs fois des véhicules militaires, signe que la région n’était pas complètement pacifiée, mais pas non plus de gros convois (l’état d’alerte dans le secteur n’était plus que de niveau B). Tout portait à croire que ces dernières années ne seraient plus bientôt, dans la mémoire collective, qu’une période de cauchemar comme les sociétés en traversent régulièrement.
Le café était peuplé des mêmes visages fermés que j’avais rencontrés en d’autres lieux. Les habitants manifestaient la même méfiance et comme une rancœur que je comprenais. Dans le fond, je représentais les pouvoirs publics auprès de ces gens qui s’étaient retrouvés longtemps isolés du reste de la nation …Ils avaient dû se défendre seuls contre l’horreur, dans des circonstances où l’information, si précieuse pour les aider à l’affronter, ne pouvait justement pas leur parvenir : les voies de communications : téléphone, télévision, électricité, se trouvaient hors-service, tout autant que les voies d’accès. Dans cette région de montagnes, même l’armée avait eu du mal à intervenir : routes coupées pour les véhicules, manque de pistes d’atterrissage pour les engins aériens. Et je savais qu’ils préféraient les militaires que les gens comme moi, censés arriver après la bataille. Pourtant mon travail était d’évaluer l’état des infrastructures afin de procéder à leur remise en fonctionnement. Cela n’empêchait pas qu’il subsistait chez eux l’impression d’avoir été abandonnés par les autorités au plus fort de l’épouvante.
La vie semblait avoir repris son cours : une grande clarté régnait dans la salle, quelques hommes entre deux âges jouaient au billard. Sur le bar le percolateur était remplacé par une vieille cafetière montée sur un réchaud à gaz. Des lampes à pétroles étaient posées par-ci par-là. Je présentais mes papiers officiels au patron.
- Vous allez nous remettre le courant bientôt ? Demanda-t-il d’un air bourru.
- Dés que possible. Je recense les communes qui en sont encore privées. La cellule locale de reconstruction fonctionne en permanence, et elle a beaucoup de travail. Il reste encore aussi quelques groupes actifs de métas dans les montagnes ou les forêts, même si ce n’est plus le cas par ici…
- Non, quand y’en avait par ici on vous avait pas encore vu !
Un ange passa, avec des ailes un peu membraneuses, puis je continuais, sur le ton de la conversation :
- On nous a signalé un méta vivant encore dans le village ?
- Ca se dit…
- Je dois aussi les recenser…
- Ma foi ! Fut sa seule réponse.
Un type rougeaud, aux épaisses moustaches, se trouvait à ma gauche, un verre de bière à la main.
- C’est pas vraiment dans le village, c’est à trois bornes d’ici. C’est chez
- Ca te manque de plus la voir ? Lui demanda le patron. Pour sûr c’est un beau brin de fille, mais elle garde… la chose chez elle !
- Ho, les riches, ça manque de distraction ! répondit l’autre, non sur le ton de l’humour, mais froidement. Remarque, y’a peu de chiens et de chats qui aient survécu et je parle pas des vaches ! Alors pourquoi pas prendre un méta comme animal de compagnie…
Bien sûr, la cellule locale n’avait pas deviné la présence de ce méta. Alors que ni le téléphone ni internet ne fonctionnaient encore et que des liaisons postales venaient à peine d’être rétablies, une lettre de dénonciation lui était déjà parvenue.
Je faisais des bonds dans mon 4X4, cahoté sur une route qui tenait plus d’une piste de brousse par temps de conflit, lorsque la maison Borel apparut au sortir d’un lacet, après une laiterie abandonnée. Elle avait en effet dû être une des plus belles du coin ; presque un hôtel particulier, ici, en retrait d’un village à
d’altitude ! La moitié des murs d’enceintes étaient effondrés, mais la bâtisse centrale avait subi peu de dégâts, sauf une aile noircie par un incendie qui avait du rester très circonscrit. Des meubles calcinés gisaient encore dans la cour où je me garais : un lit massif, une commode, un fauteuil et d’autres débris difficiles à identifier.
On disait que des métas faisaient encore un baroud d’honneur dans quelques régions, déployant toujours la même capacité destructrice. Pourtant ils ne pouvaient plus avoir d’illusion sur leur possibilité de prendre le pouvoir, malgré leur puissance, les dons qu’ils avaient retiré de la substance K. Celui qui vivait ici, comme beaucoup d’autres, n’avait pas été parmi les chanceux, les « Bénis du chaos » comme ils s’appelaient eux-mêmes. On avait vu des « élus » acquérir la capacité de déclencher la foudre sur les cibles choisies. Ceux là se surnommaient les « Zeus », et ce n’étaient pas les plus spectaculaires : d’autres, doués du contrôle total de leur métabolisme, pouvaient se changer en un torrent de plasma incandescent hautement destructeur, mais indestructible… Il fallait bien admettre que leurs métamorphoses ne touchaient pas que leurs organismes, mais aussi leur mental. A ce sujet, les scientifiques ne pouvaient encore rien affirmer. Etait-ce un effet de la substance K ? La drogue avait sûrement un effet psychotrope, mais on ne pouvait minimiser le sentiment de toute puissance provoquée par la transformation elle-même…Que ressent-on lorsque soudain plus rien ni personne ne nous résiste, que nos appétits ne rencontrent plus le principe de réalité ? Quand Monsieur Tout-le-monde, avec ses rêves secrets et ses frustrations devient Superman ?
A ce qu’on m’avait dit, seul un véhicule de l’armée ravitaillait la maison. J’étais donc l’unique visiteur depuis bien longtemps, cela se voyait dans l’air surpris de la jeune femme qui sortit à ma rencontre. Elle devait avoir entre 25 et 30 ans. Moi qui m’attendais à trouver une ermite, que l’isolement et les années de guerre civile avaient délaissée de toute attention à sa façon de s’habiller et de se coiffer, voire à son l’hygiène, je me trouvais face à une princesse ! Le soleil tombait sur ses épais cheveux dorés réunis en queue de cheval et elle me considérait de ses yeux bleus limpides.
- Qu’est ce que vous voulez ?
Elle portait un jean et un T-shirt tout simples mais son corps mince et sportif n’avait pas besoin d’artifice pour être mis en valeur. Même sa voix était d’une suavité qui me faisait oublier le ton agressif de ses paroles. C’est alors que je vis le Beretta 92 qu’elle braquait sur moi. Je m’étais déjà trouvé dans ce genre de situation et cela ne m’inquiétait pas trop en général. Mais devant cette beauté, j’en oubliais même le danger, et tout en levant doucement les mains, j’étais obnubilé par ce visage, cette silhouette…
- Mademoiselle Borel ? Ne craignez rien, je suis envoyé par la cellule locale pour évaluer les besoins des populations isolées…A part l’électricité et le téléphone, est-ce que vous avez des choses à me signaler ?
Elle continuait à me tenir en joue.
- Montrez-moi votre carte.
Je m’exécutais. Elle baissa son arme, sans pour autant la ranger.
- Bon! C’est pas que je sois ravie de voir un envoyé des autorités mais je préfère ça aux cow-boys du village. Ceux-là, je m’en méfie comme de la peste ! En ce qui me concerne on me livre à manger et l’eau n’a jamais été coupée. Pour le reste j’ai besoin de rien, merci.
- Les routes, continuais-je, seront bientôt remises en état
- Le plus tard sera le mieux, je ne suis pas pressée qu’on vienne me faire des crasses…
Elle avait fait volte face et se dirigeait vers l’entrée de la maison, dont la porte pendait à un gong unique.
- Attendez !…Je dois aussi rendre compte de la présence de personnes métamorphosées par la substance K…Désolé, je suis obligé. Ce ne sera pas long…
Elle se retourna vers moi. Sa main armée s’était légèrement redressée.
- Ha ! Les nouvelles vont plus vite que l’électricité dans le coin !
Comme je détestais ça, m’immiscer dans les foyers déjà bouleversés par ce fléau, pour faire mon rapport. Surtout qu’il était très rare que les métas encore chez eux présentent un danger. En même temps, je n’avais pas le choix.
- Depuis qu’on me livre des piles, j’écoute à nouveau la radio ! Rien n’interdit de garder chez soi un méta qui ne s’est pas livré à des exactions de façon clairement établie.
- Absolument, Mademoiselle, je veux juste le voir. C’est un K régressif, je présume ?
Question idiote, bien sûr ! Les « élus » étaient partis depuis longtemps pour se regrouper avec la folle idée de devenir les nouveaux maîtres du monde…Rien que ça ! Lorsque les substances K s’étaient répandues, au travers de petits cercles qui s’étaient organisés entre eux, le phénomène était comparable à « L’expérience psychédélique » des années 60-70. Des jeunes gens, puis des moins jeunes, avaient absorbé ces drogues qui devaient en faire les nouveaux seigneurs. Les volontaires avaient été de moins en moins nombreux lorsqu’il était apparu que les métamorphoses n’étaient que rarement bénéfiques. Elles fonctionnaient un peu comme les mutations naturelles expliquées par Darwin : souvent inadaptées, quelquefois neutres, parfois elles marquaient une évolution. Sauf que sous l’effet K, les évolutions étaient spectaculaires : pouvoirs paranormaux, résistance surhumaine, etc…Et les régressions pouvaient être plus spectaculaires encore !
Le résultat en était, quatre ans après, qu’une partie de l’Europe avait été ravagée par les métas, comme on appelait les adeptes du K, rendus fous, les uns par leur puissance soudaine, les autres par leur soudaine monstruosité.
- Si ça vous excite de le voir ! Répondit Christel c’est mon frère, Milos…
Je lui emboitais le pas à l’intérieur de la maison où régnait une odeur d’humidité. Le riche ameublement et les fauteuils de cuirs n’avaient pas l’air d’avoir trop souffert. Les tapis, par contre, étaient douteux et sur les murs des tâches s’élargissaient. Il n’y avait plus de chauffage ici depuis plusieurs années, heureusement que chaque pièce possédait un foyer de cheminée. Des buches étaient accumulées sans souci d’esthétique sur le parquet, à coté de bougeoirs et de lampes à gaz. Des insectes s’enfuyaient devant nos pas. Elle s’arrêta devant une porte. A gauche, le couloir avait été muré.
- Voilà, dit-elle, c’est la seule porte qui communique avec l’autre partie de la maison, où il vit. J’ai bouché toutes les autres issues. Les fenêtres aussi, il déteste la lumière.
Soudain je vis le mur devant moi se mettre à cloquer. L’enduit bougeait, prenait des formes changeantes. La porte fut grattée violemment, comme par une bête qui voulait entrer, tandis que nous parvenaient des sons qui variaient entre divers cris d’apparence animale, des mots humains (Je compris : « Qui ? » « Salope ! ») et des grincements, des craquements…
Je laissais échapper :
- Un total K ?
C’était le premier cas de total K, « Chaos total » que je voyais. Un état extrême de régression, très rare heureusement, où le méta était tellement touché dans son métabolisme qu’il était privé de forme fixe, physique ou mentale. Il n’était plus qu’un tourbillon qui pouvait même se mêler jusqu’à un certain point à la matière environnante, mais pas complètement non plus : les murs emprisonnaient ce « Milos » dans la partie de la maison familiale qu’il hantait, tout en étant plastique à son influence. Un visage apparut, en relief dans le bois de la porte. Un visage jeune, qui ressemblait beaucoup à celui de Christel.
- Voilà comment il était…avant ! Murmura-t-elle.
Dans le visage de bois, étonnamment mobile, des yeux roulèrent et se fixèrent sur moi. La bouche s’ouvrit et poussa un cri déchirant, bien humain cette fois. Je pensais à ceux qui s’en étaient tirés avec un œil en plus ou quelques plumes sur le corps…Même le sort de ceux qui marchaient désormais sur des pattes d’araignée était tellement plus doux !
- Je suis navré, dis-je à la jeune femme. Mais vous ne pourrez pas toujours vivre ici dans ces conditions. L’état de votre frère nécessiterait…
- Un placement dans les centres pour métas, n’est–ce pas ? Ces centres de « soins » concentrationnaires alors qu’il n’existe pas de soins pour eux…Et surtout pas pour lui !
Sans me laisser répondre, elle enchaîna :
- Il n’y a pas d’obligation de placer un méta qui ne s’est pas livré à des exactions manifestes, en effet. Pourtant il s’en est fallu de peu, au parlement, que l’on autorise de grandes rafles ! C’est ce que voulait l’opinion publique, non ?
Ce que j’avais vu me suffisait. La seule chose que je pus encore faire pour elle était de la laisser tranquille, avec sa douleur.
- Je suis désolé. Bon courage, Mademoiselle.
Je venais de franchir la porte de sortie lorsqu’elle me rattrapa.
- Attendez, supplia-t-elle. Personne ne vient, sauf pour me menacer. C’est moi qui suis désolée de vous avoir reçu comme ça…Restez un peu, je vous en prie !
Il n’est pas nécessaire que j’entre dans les détails de la suite…Je restais les trois jours suivants chez Christel. Jamais je n’aurais espéré partager l’intimité d’une telle créature. Elle était d’une beauté presque idéale et une belle âme aussi, quoique blessée.
-Milos, m’expliquait-elle, était le plus gentil des hommes. Il a voulu essayer la substance K, comme tant d’autres. Mais ceux qui ont fait l’expérience, au début, n’avaient pas d’idées de pouvoir ou de conquêtes ! Dans les cercles pseudo-iniatiques où la drogue circulait, on parlait de mutations, d’une nouvelle étape de l’évolution humaine. Le K devait libérer les adeptes de ce qui était trop lourd en eux, sublimer leur être. Que de beaux discours ! La réalité a été autrement plus sordide. Autour de nous, ils ont commencés à se transformer. Leurs aspects négatifs, égoïstes, destructeurs au lieu d’être « sublimés » s’en sont trouvés exacerbés. Les « élus » les ont déchaînés contre leur entourage, les régressifs contre eux-même.
Elle était allongée contre moi. De ses yeux qui fixaient le plafond, l’eau se mit à couler, tandis qu’elle continuait.
- Il avait bien compris mais pour lui c’était trop tard…Je l’ai vu, de bel homme qu’il était, devenir en quelques jours une sorte de gnome informe, et puis une masse gélatineuse, puis…Même plus ça !
Elle sanglotait. Je la serrais dans mes bras.
- Ceux du village, au moment des évènements, voulaient s’en prendre à lui, et à moi du même coup parce que je le gardais ici. Pourtant il ne pouvait rien faire, enfermé en permanence. Comment veux-tu que je le mette dans un centre ? Il serait enfermé aussi, mais plus personne ne le verrait comme un être humain. Il n’a plus que moi maintenant.
- Mais tu ne pourras pas rester enfermée toute ta vie ici à…
La maison fut secouée, comme par une tempête ou une secousse sismique. Une pile de vieux livres, sur le coté du lit, s‘écroula. Un hurlement emplissait la pièce, semblant venir de partout à la fois.
- C’est lui, dit-elle. Il ne supporte pas que tu sois là, je crois. Il faut le comprendre, il a peur d’être abandonné…
Elle passa une robe de chambre un peu usée sur son corps parfait et, emportant le bougeoir qui nous éclairait, se glissa hors de la chambre. La porte qui donnait chez Milos était trop loin pour entendre si elle lui parlait, mais les cris se calmèrent progressivement, puis cessèrent. Au bout d’une heure environ, Christel revint, et souffla la bougie avant de se recoucher.
- Il faut dormir, maintenant ! Fut son seul commentaire.
Ce genre d’incident se reproduit plusieurs fois et fit bientôt parti du quotidien. Je pris l’habitude d’éviter le couloir qui marquait la limite des deux moitiés de la maison. Lorsque j’en approchais, des coups étaient violement martelés et le mur se déformait sous l’effet du total K. J‘eus ainsi la surprise de voir s’y modeler mon visage, qui devint aussitôt une tête de mort. Le message de menace était clair.
Un soir où elle me rejoignit après l’avoir calmé, la lumière de la pleine lune entrait dans la chambre. Je remarquais des plaques rouges sur les bras et le torse de Christel, qui n’étaient pas là l’instant d’avant. Je lui en demandais la cause.
- C’est lui ? Il t’a attaqué ?
- Non ! Ce n’est pas sa faute…Le simple fait d’approcher un total K provoque des irritations… Tu sais bien qu’il affecte légèrement les métabolismes environnants ! Fait moi confiance…Ce sera passé demain !
En effet, je savais que dans les centres pour métas, le personnel portait souvent des protections, gants et même masques.
Je devais repartir en mission, j’avais d’autres villages à visiter dans la région. Mais je lui promis de revenir très vite, dans moins d’une quinzaine je pourrais bénéficier de quelques jours de repos. Que cette quinzaine fut longue ! Je me sentais déjà profondément amoureux de cette fille qui alliait la beauté à la douceur, la bonté au courage…L’incarnation d’une féminité rêvée.
(A suivre...)
26 février 2007
L'autre coté
Marc se concentra sur l’ameublement du salon, détailla chaque objet. Non, sa vision était trop claire, trop réaliste pour qu’il soit en train de rêver. Pourtant, le reflet dans le miroir en face de lui venait de disparaître, à la façon d’un téléviseur qu’on éteint. Sur la surface maintenant noire de la glace, se forma ce qui ressemblait à un portrait en négatif, celui d’un homme qui le contemplait comme à travers une vitre.
Marc sentit ses poils se hérisser. Lui qui s’intéressait tellement aux phénomènes surnaturels, voila qu’il y était confronté, et il en avait la chair de poule ! La lumière semblait avoir baissé, la température aussi. Et percevait-il vraiment une musique funèbre ? Non, il n’entendait rien, mais ressentait une oppression, une tristesse semblable à celle qui baigne les enterrements…Comme celui de la semaine passée ! Et entendait-il son prénom prononcé dans ses oreilles ou directement dans sa tête ?
-Qui êtes-vous ?
Il n’en était pas sûr, mais croyait bien avoir prononcé ces mots à voix haute. Toujours est-il que l’apparition lui répondit.
- Voyons, regarde-moi bien. Je suis Denis.
Denis ? Bien sûr, c’était Denis qui lui faisait face, en noir et blanc, dans le miroir. Mais il ne reconnaissait pas l’expression de son visage. Ce n’était pas l’air timide et admiratif de son ami. Ce n’était pas non plus dernière vision qu’il en avait eu, une semaine avant, après que Denis soit passé aux mains des thanatopracteurs pour lui donner l’apparence d’un sommeil paisible.
- Mais enfin tu es…
- Je suis mort, oui, pourquoi hésiter à dire le mot ? Je suis là parce que nous avions un engagement à ce sujet, tu n’as pas oublié ? Le premier de nous deux…
- J’avais presque oublié. C’était il y a longtemps !
Quel âge avaient-ils alors ? Seize ou dix-sept ans ? Ils étaient déjà tous les deux passionnés par l’occulte, l’ésotérisme, et lors d’une discussion, c’était lui, Marc, qui avait lancé l’idée : « …Le premier de nous deux qui mourra apparaitra à l’autre, pour lui dire ce qu’il y a après…» Etrangement, il avait toujours pensé que ce serait Denis le premier à disparaître…Peut être parce que Denis était moins assuré, que Marc s’était toujours senti un ascendant sur lui. C’était arrivé bien plus tôt que prévu, il y avait une dizaine de jours, quand sa voiture avait quitté la route. Il n’avait pas encore fêté ses trente ans. Et voila qu’aujourd’hui il se manifestait dans le miroir du salon pour tenir sa promesse…Marc reprenait de l’assurance face au spectre. La curiosité le titillait.
- Alors, comment est-ce, de l’autre coté ?
Durant sa trop courte vie, Denis n’avait jamais pu résister bien longtemps aux arguments de son ami. Il se rangeait toujours très vite à son avis et il n’y avait pas de raison qu’il ait changé après la mort.
- Marc, reprit l’apparition, il ne s’agit pas de nous ! Il y a des règles auxquelles on ne peut déroger !
- Allons, dis-moi au moins où tu te trouve en ce moment...Est ce qu’il y a un paradis, un enfer, est-ce que tu vas te réincarner ?
- Je suis dans les mondes-frontières, parmi les esprits errants…mais je t’en raconte déjà trop ! Je t’en prie, dis-moi juste que tu mes libères de notre marché…Tu sauras un jour, comme tout le monde !
Il lui résistait ! Mourir lui avait donc donné de mauvaises habitudes ! Mais Marc aimait à le clamer haut et fort, dans tous les domaines de sa vie, professionnelle, conjugale ou autre, il n’était pas du genre à céder ! « C’est comme ça que j’ai réussi ! En ne cédant pas d’un pouce ! » (Et lorsqu’il disait ça il voyait une lueur d’admiration dans l’œil du faible Denis, que les amis, les supérieurs et les femmes menaient par le bout du nez…)
- Marc, si là où tu es tu te considères encore comme mon ami, dis moi comment c’est !
Un vent glacé balayait la maison.
La porte de l’entrée s’ouvrit et le pas de Nathalie retentit dans le couloir. Le visage dans la glace se déstructurait.
- Relève-moi de notre accord, dit encore Denis, sinon nous en subirons les conséquences.
Sa voix se déformait et la noirceur s’estompait dans le miroir.
- Pas question ! répondit fermement Marc, fidèle à ses principes.
- Tu me parlais ? Demanda Nathalie en entrant dans le salon.
- Non, pas du tout. Tu trouves pas qu’il fait froid ici ?
- Je ne trouve pas mais j’arrive de l’extérieur, je ne me rends pas compte…
Le miroir reflétait à nouveau la pièce.
Plus aucun phénomène de ce type ne se produisit de la soirée, et Marc en vint à se demander s’il n’avait pas été victime d’hallucination, jusqu'au lendemain, au bureau. Alors qu’il était absorbé par son travail sur l’ordinateur, celui-ci s’éteignit brusquement. Il pestait contre ces « saloperies de bécanes qui plantent toujours au mauvais moment » quand il s’aperçut que les bruits familiers du bureau : voix, sonneries de téléphone, piétinements de semelles ou de talons, s’étaient interrompus. Il lui sembla tout à coup être seul dans une bulle insonorisée.
Sur l’écran du pc apparut le visage de Denis.
- La parole que j’ai donnée m’oblige à revenir tant que tu ne m’en auras pas libéré, dit-il. Mais méfie-toi, tu n’as plus beaucoup de temps pour le faire…
- Mais pourquoi te libérer ? Je ne te demande que quelques tuyaux…Dis moi ce qui se passe pour toi, et je te laisserai tranquille…
- Tu es fou ! Là où je suis c’est toujours la nuit et je suis poursuivi par la chasse d’Unseelie…Celle des fées noires et des esprits sans repos…S’ils m’attrapent je serai à eux…J’entends leurs chiens aboyer…Des chiens noirs aux yeux de feu.
Sur l’écran le visage avait fait place à un paysage de forêt profonde, baigné dans une lumière crépusculaire. Des aboiements retentissaient. Marc ne voyait plus son ami mais vivait sa fuite de son point de vue, à la manière d’un film caméra à l’épaule : des branches s’écartaient devant lui, l’image sautait sous l’effet de la course.
- Denis ? Tu es encore là ? Demanda Marc
- Je reviendrai te voir…Ce soir ! Dit la voix spectrale en faiblissant…
Le téléphone sonna. L’ordinateur marchait normalement, les bruits du bureau étaient à nouveau audibles.
Marc se disait, ce soir là, qu’il n’avait pas encore eu beaucoup d’éléments sur la vie dans l’au-delà. Certes, ce n’est pas qu’il ne voulait pas laisser tranquille le pauvre Denis, qui semblait en difficulté, mais des occasions semblables, il ne s’en présenterait guère d’autres…Quelle bonne idée il avait eu de faire ce marché, un jour de leurs adolescences…Et c’était encore le brave Denis qui lui rendait service ! Il lui avait dit qu’il reviendrait le voir dans la soirée…Cette fois, Marc insisterait pour avoir quelques détails et sans doute, il le laisserait filer. C’était vrai que Denis avait toujours été là pour lui. Est-ce qu’il lui avait rendu la pareille aussi souvent ? Mais, bon, Denis, lui, plus timide, n’osait pas demander. Il fallait bien admettre qu’il n’avait pas l’étoffe d’un gagnant comme son ami.
La circulation était relativement fluide pour cette heure de retour. Il alluma ses feux : on avait beau s’approcher du printemps, la nuit tombait encore bien tôt. La voiture roulait depuis quelques kilomètres sur la départementale lorsqu’il vit, au bord de la route, un homme vêtu d’un long manteau noir, la tête couverte d’un capuchon, qui lui faisait signe de s’arrêter. Il pouvait bien compter la-dessus, tiens ! Pas question d’aborder ce drôle de type. L’homme ôta son capuchon et Marc freina brusquement, en ce demandant s’il devenait fou.
- Denis ? Mais…Qu’est ce que tu fais ici ?
Il lui ouvrit la portière et son ami monta à coté.
- Mais…Tu as l’air en chair et en os, autant que moi !
Denis le regardait avec la même expression inconnue que la veille dans le miroir du salon et son visage était bien plus pâle que d’habitude. C’étaient les seuls changements notables. Sous son manteau, il portait le costume gris dans lequel il avait été enterré.
- Je ne suis plus matériel, Marc. Mais en refusant de me libérer tu as ouvert une brèche entre les deux mondes où nous évoluons…voila pourquoi nous pouvons nous rencontrer. Je présume que ce n’est pas la peine d’insister encore ?
- Ecoute mon vieux, je réclame quelques renseignements, c’est tout, mais je ne veux pas d’attirer d’ennuis…Imagine que ce soit moi qui soit mort, et toi vivant, désolé que ce soit tombé sur toi mais tu voudrais pas savoir, toi ?…Putain le chauffage marche plus dans cette caisse ou quoi ?
- Ma présence te fait peur ? On est plus ami ?
- Mais Denis, tu sais, c’est la première fois qu’un mac…qu’une personne décédée monte dans ma voiture alors ça me fait bizarre, c’est humain non ?
- Ne t’inquiète pas, ta curiosité va être satisfaite. Tu as froid ? Tiens, prends mon manteau, moi je n’en ai plus besoin.
Il posa le manteau noir sur les épaules de Marc. Ce dernier eut un sursaut qui lui fit faire une embardée. Son ami avait disparu. Le manteau aussi d’ailleurs…Mais il n’avait plus froid : le chauffage marchait normalement, et rien ne trahissait le passage d’un fantôme dans sa voiture.
Il fut quand même rassuré de retrouver la maison, avec ses fenêtres éclairées. Nathalie n’avait pas travaillé ce jour là, elle était allée faire du shopping et avait dû rentrer tôt. Il était convenu qu’elle préparerait un petit dîner romantique, en tête à tête. Et cela tombait bien, parce qu’après l’épisode dans sa voiture, il avait envie d’oublier Denis et cette histoire un peu mortifère, en tout cas pour la soirée.
Nathalie l’attendait dans l’entrée, dans une nouvelle robe, noire satinée, avec des dentelles aux poignets et autour du décolleté.
- Comment tu trouves ? Demanda-t-elle en tournant sur elle-même. La robe vola autour de ses jambes.
- Superbe !
Il l’embrassa.
- J’ai acheté autre chose aussi, qui devrait te plaire. Va voir dans le salon…







