25 décembre 2011
Emile et le temps retrouvé
Émile reposa son livre. Non seulement il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur la lecture, mais il ne se souvenait généralement pas de là où il en était resté à chaque fois qu’il le reprenait. C’était un vieux livre de poche, au dos strié de plis blancs, à la tranche jaunie…Quel âge avait-il quand il l’avait acheté ? La quarantaine, la cinquantaine ? Et le titre : « Á la recherche du temps perdu »…Quelle ironie !
Les étagères du salon regorgeait de livres qu’il ne lisait plus, il aurait même été ennuyé de dire quel titres il possédait exactement, lui qui longtemps aurait su dire quel ouvrage se trouvait là et à quel endroit il était classé (« La deuxième étagère en partant du bas, face à la porte, vers l’extrémité gauche »). La bibliothèque, comme le salon en général, restait bien rangée, contrairement à la cuisine, et même à sa chambre. Ne parlons pas du jardin rendu à l’état sauvage depuis…depuis longtemps ! Le salon, dernier domaine investi dans ce pavillon de banlieue qui avait été la cadre de la plus grande partie de sa vie, cette vie derrière lui. Dans sa jeunesse, l’idée qu’il serait vieux un jour était une vérité purement théorique. Lorsqu’il y pensait, ça l’affolait un instant et puis il passait vite à autre chose : ses préoccupations n’allaient pas plus loin que les quelques années à venir. Atteindre trente ans ne lui avait posé aucun problème. Quarante ans, déjà plus, mais plein de possibilités s’offraient encore à lui. Á cinquante ans, il était encore jeune ! Á soixante aussi, et c’était enfin la retraite…Á soixante-dix, il était encore en pleine forme, donc tout allait bien…Et voila, il avait dépassé les quatre-vingt !
« Tempus Fugit »…Le temps l’avait emporté dans son flot, le fleuve était devenu torrent et il entendait déjà le bruit de la chute qui achevait le voyage. Plus moyen de se raconter d’histoire. L’avenir n’était plus pour lui que l’image du gouffre tout proche où il allait plonger, comme à la fin des « Aventures d’Arthur Gordon Pym » de Poe. Le présent ? Ce pavillon sans aucune visite (sinon le médecin ou une infirmière, sa fille, de temps en temps…) Plus aucun nouveau départ envisageable, sauf le dernier, le grand départ…Mais alors que devant lui il ne percevait qu’un sombre cul de sac, il se retournait entièrement vers un passé qui s’ouvrait devant lui, immense et lumineux. Ce livre de Proust, « Á la recherche du temps perdu », il l’avait lu autrefois, mais ne se souvenait que du passage connu de tous sans même l’avoir ouvert, celui de la madeleine ! Toutes ses journées ou plutôt tout ce qui valait le coup d’être vécu dans ses journées, se résumait à des dégustations de madeleines proustiennes. Un son, une odeur, une lumière suffisaient à réactiver des souvenirs jusque là enfouis. Étrangement, ces souvenirs étaient d’autant plus vivants qu’ils étaient anciens. Peu de choses de sa vie d’adulte. Il n’avait pas oublié son mariage, ni la naissance de ses enfants, mais après, c’était assez vague. Il lui arrivait de se demander quand Simone était morte…Il savait qu’il en avait beaucoup souffert, beaucoup…Mais aujourd’hui tout cela était très vague.
Par contre, une de ses « madeleines » quotidiennes était l’école proche. Il en entendait la sonnerie, les cris des enfants aux heures de récréation. Et soudain tout lui revenait, comme un album de photos soudain ouvert, mais des photos en trois dimensions, qui s’animaient aussitôt : la communale, la « récré »…La cour. Il se rappelait parfaitement de sa disposition, des platanes, du préau et des toilettes en face, du grand escalier. Il se souvenait même de la couleur verdâtre des porte-manteaux dans le couloir, de la fissure dans l’enduit le long de la porte de la classe. Et de l’ambiance de la journée qui avançait, la luminosité qui diminuait le long des jours d’hiver. Alors on allumait les lampes, sphères couvertes de chiures de mouches qui pendaient du plafond. Petit à petit, il en venait à revoir intérieurement le visage de Monsieur Luciani, son instituteur au cours moyen. C’était bien lui, avec son visage long et ses yeux bleus. Il entendait à nouveau les intonations de sa voix, son léger accent méridional. Alors en pensée il baissait les yeux sur lui-même et…Mon dieu se disait-il ! C’était comme ça que j’étais habillé ? Avec cette blouse marron et ce pantalon de velours ? Tout ce qu’il croyait engloutit à tout jamais dans un lointain passé était là, avec à chaque fois de nouveaux détails et même, il le remarquait, des réminiscences de plus en plus anciennes.
Émile ne lisait plus, ne regardait plus la télévision : il s’endormait devant et puis de toute façon, pour ce qui passait maintenant…Sa fille, une des rares fois où elle était venue (Mais étrangement, et contrairement à autrefois, les visites ne lui manquaient plus, même pas celle des enfants) lui avait reproché :
— Tu ne lis plus, tu ne sors plus…Va au moins te balader dans le quartier ! Qu’est-ce que tu fais tous tes jours à végéter, toi qui étais si actif avant ?
Ce qu’il faisait ? Pourrait-elle le comprendre s’il le lui expliquait ? Il retrouvait son enfance…Ce cher passé qui n’était plus du passé mais une sorte d’extase où son quotidien sombre et angoissant se dilatait hors de l’espace et du temps. Loin de « végéter » dans ces moments-là il lui semblait échapper à la fuite des heures, à l’épouvante de la mort…Il était heureux. Chaque instant qu’il ne consacrait pas à ce délice était sans intérêt. Quand il se replongeait dans sa contemplation, il vivait intensément !
La première chose étrange se passa vers la fin de l’été. Cet été parisien, souvent nuageux et pluvieux, il s’y était habitué, lui qui venait du Sud. Septembre commençait par contre avec un temps magnifique et Émile avait installé son fauteuil devant la fenêtre qui donnait sur les jardins voisins. Un grand pin se détachait sur le bleu du ciel. Le soleil du matin enveloppait le vieil homme. Ce pin dans le soleil, il y en avait un dans le square où il allait jouer après l’école, aux beaux jours. Ça y est, il sentait l’odeur acre des buissons qui entourait ce petit jardin public. Avec les copains, ils s’y cachaient quand ils jouaient à la guerre. Il se voyait remonter le long de cet arbre au tronc incliné et ressentait le goût amer du fruit qu’il avait essayé de goûter, une fois…Alors il était descendu pour aller boire à la petite borne qui se trouvait à l’entrée du square…L’eau était froide, elle faisait un peu mal aux dents…
— Hé, Émile ! Tu veux voir ma collec d’images sur la guerre ?
Bon Dieu, c’était Daniel Picard !
Un instant, il y était. Daniel ne faisait pas partie de ces souvenirs qu’il ravivait, mais une apparition imprévue. Emile l’avait vu et reconnu, avec son appareil dentaire et ses cheveux blonds comme s’ils s’étaient croisés à l’école quelques heures avant. Il l’avait non pas imaginé, mais bel et bien vu ! Peut être pas de ses yeux, mais à la façon dont on « voit » dans un rêve. S’était-il endormi un instant ? Il lui semblait aussi avoir encore les lèvres humides de l’eau fraîche qu’il avait bue. Pendant une minute ou deux, il avait fait l’expérience de bien plus qu’un simple voyage en pensée dans son enfance. Il s’y était retrouvé, immergé avec tous ses sens. Et non, ça n’était pas un rêve, c’était bien trop clair et cohérent pour être un rêve. Il en fut fortement troublé. Des tas d’interrogations se bousculèrent dans ses vieux neurones, qu’ils n’avaient pas sentis aussi rapides depuis bien longtemps : perdait-il la tête ? Avait-il halluciné ? Ou l’explication était-elle autre ? Tout ceci le préoccupa au point de lui ôter, pour le reste de la journée, le calme et l’abandon nécessaires à son passe-temps « proustien ». Le lendemain, se sentant plus serein, il décida de tenter à nouveau l’aventure.
Dans une vitrine trônaient trois santons, les Rois Mages. Il les avait trouvés un jour sur une brocante, à l’époque où il sortait encore, et reconnu en eux la réplique de figurines que ses parents mettaient dans la crèche chaque année… Et sur le coup, déjà, de la nostalgie, il les avait achetés, pour pas cher d’ailleurs. Il n’avait pas pu récupérer la crèche à la mort de ses parents. Sa sœur était passé avant et avait donné pas mal de choses -qu’elle considérait comme inutiles -à Emmaüs, ça avait été un conflit familial mais enfin, ces trois petits bonshommes d’argile étaient la copie conforme de ses Noëls d’enfants. Balthazar était à genoux, un autre mage tendait son coffret et le troisième se tenait hiératique, portant ce qui semblait un flacon contre lui. Quelle madeleine exquise que celle des Noëls !
Quelques jours avant le 25 décembre, ses parents décoraient le sapin dans le salon, la crèche à ses pieds. Émile se concentra sur la scène. Il constata en passant que pour ses souvenirs il n’avait pas ses problèmes de concentration habituelle, bien au contraire, tout lui venait si facilement…Dans la nuit de décembre, si tôt tombée, le salon n’était illuminé que par les deux guirlandes. Une clignotante avec des ampoules de forme oblongues et aux couleurs vives, une autre fixe faite de clochettes pastels. Lumières diaphanes qui étaient pour lui celles de Noël, comme l’odeur très particulière du sapin...Il réalisa soudain qu’il voyait les guirlandes, qu’il sentait le sapin ! Le sapin garni de ses boules rouges, vertes et argent, des oiseaux dorés sur les branches et le petit croissant de lune avec un lutin assis dessus ! Non, cette fois il ne rêvait pas où alors c’était un rêve complètement lucide. Un peu comme dans les séries policières où le témoin est plongé en état d’hypnose et où il peut revoir la scène du crime et remarquer des détails qui lui avaient échappés, Émile promenait son regard dans cette pièce qui était le séjour quand il était enfant…C’était si vieux ! Mais il reconnaissait le mobilier imitation Henri II. La table arrivait juste à la hauteur de ses yeux, les chaises à celle de sa poitrine. Il voyait tout ça comme dans un film, mais pouvait-il intervenir ? Toucher quelque chose, par exemple ? Il fut soudain surpris par deux longues jambes à côté de lui, passées dans un pantalon noir. Sans trop savoir comment il saisit les plis du pantalon et leva les yeux… Un homme qui devait avoir trente-cinq ans lui souriait!
C’était trop d’émotion cette fois…Il revint tout d’un coup dans son corps de vieillard.
— Non, moi je suis ta fille !
En effet, elle se tenait devant lui, l’air contrariée…
— Tu es là ? Je ne t’ai pas entendu arriver…Qu’est-ce que tu disais ?
— Je disais que j’étais ta fille…Ça fait bien un quart d’heure que je suis là et toi tu étais complètement ailleurs, les yeux dans le vague, j’ai essayé de t’appeler mais rien à faire…tu peux pas savoir la trouille que j’ai eue ! J’étais sur le point d’appeler le SAMU…Et d’un coup, tu as murmuré : « Papa ! » et tu es revenu à toi…Non ça va pas du tout, ça !
Il eut beau lui raconter qu’il dormait, qu’il rêvait, rien n’y fit, il eut encore droit à un discours sur le fait qu’il ne faisait plus rien de ses journées et qu’il allait perdre la boule…Finalement quand sa fille partit il ne fut pas mécontent de retrouver sa tranquillité et la possibilité de réfléchir à ce qui lui arrivait. Perdait-il donc vraiment la boule ? On lui avait dit que l’amnésie des faits récents et l’hypermnésie du passé, n’étaient pas bon signe à son âge. Bon mais là il ne s’agissait plus d’hypermnésie, de souvenirs même très précis. Il était transporté dans son enfance. Alors, délire ou…voyage mental dans le passé ? Une fébrilité nouvelle l’envahissait. Si réellement, il avait cette capacité de remonter le temps…C’était ridicule, il en aurait ri lui-même quelques années auparavant mais maintenant, c’était une perspective qui lui paraissait possible, sans qu’il comprenne pourquoi, peut-être tout simplement parce qu’il voulait y croire…Le médecin vint le voir le lendemain.
— Alors Monsieur Émile ? Est-ce que vous allez bien ?
— Bien sûr docteur, je me marie avec ma fiancée de vingt ans la semaine prochaine, répondit Émile qui se doutait du pourquoi il venait.
— Essayez de comprendre que je ne veux pas vous embêter, mais votre fille vous a trouvé dans un état crépusculaire hier et elle est inquiète de vous laisser seul ici. Peut-être faudrait-il envisager un lieu où vous seriez entouré…
— Crépusculaire ? Il faut dire que j’en suis plus au crépuscule qu’à l’aube dans ma vie…Alors laissez-moi donc attendre la nuit tranquille chez moi !
— Il faudra qu’on en reparle ! Insista le docteur en le quittant.
« Un lieu où vous seriez entouré »…Les choses prenaient un tour qu’il n’aimait pas du tout ! D’un autre coté, si jusqu’à présent sa seule évasion avait été purement intellectuelle, il entrevoyait une issue possible…Une issue absolument inespérée. Au lieu du saut dans le néant, devant lui, y avait-il une sortie dans l’autre sens ?
Il fallait déjà qu’il sache si cette possibilité était illusoire ou pas. S’il s’était retrouvé vraiment transporté dans un de ses Noëls d’enfant, et si, pour de bon et volontairement, il y avait attrapé la jambe de son père, c’est qu’il pouvait agir sur le passé. Il avait lu autrefois une nouvelle de science-fiction…Un type qui remontait jusqu’à l’époque des dinosaures. Il faisait jusque quelques pas, mais en marchant sur le sol il modifiait le passé et à son retour, le présent était complètement différent. Bon de toute façon, il n’allait pas si loin et le seul dinosaure de l’histoire, c’était lui !
A coté des santons, dans la vitrine, se trouvait un petit vase, orné des armes de Quimper, un souvenir de Bretagne ramené par sa mère. Ho, il n’avait rien de spécialement beau et la fille d’Émile le taxait de « kitch » quand elle en parlait. En fait, il gardait ce vase pour des raisons sentimentales, c’était une des rares choses qui restaient de la maison de ses parents qui n’était pas parti à Emmaüs.…Et pourtant, il allait falloir peut être le sacrifier pour être sûr d’une chose…Une chose qui en valait la peine !
Le vase était lui aussi une de ses « madeleines » : toute son enfance il l’avait vu dans l’entrée de la maison, posé sur une commode à coté d’une poupée en costume provençal (Qu’était-elle devenue, celle-là ?). Á gauche de la commode, le porte-manteau en fer forgé, puis la porte qui donnait sur le séjour, avec au dessus une gravure représentant un bateau…Et voila, il revoyait le canevas exposé sur le mur d’en face, la très classique tête de berger allemand. Il baissa les yeux : ses pieds d’enfants étaient chaussés de petites pantoufles rouges. Il dut se hisser légèrement sur leurs pointes pour attraper le vase, et, sans hésitation le fit basculer sur le sol où il se brisa avec un grand bruit.
— Qu’est-ce que c’est ? Cria une voix de femme familière.
Il était de retour dans sa vie d’octogénaire, avec une sensation de soulagement inattendue : en fait il se rendit compte qu’il était bien content d’échapper au savon que lui aurait passé sa mère s’il était resté…Là bas ! Puis il se souvint du but de l’expérience.
Dans la vitrine, plus de vase. Á sa place, un taureau en porcelaine qu’il ne connaissait pas : « Souvenir d’Espagne ». Sa mère avait décidément le goût du kitch…
Il sentit ses vieux membres pris de tremblements. Non, ce n’était pas la maladie de Parkinson, c’était le genre de tremblote qu’il avait pu avoir dans sa jeunesse en ressentant une vive émotion, comme étreindre la femme dont il était éperdument amoureux, ou tenir son premier nouveau-né dans ses bras…Cette fois il avait la preuve que ces voyages n’étaient pas juste dans sa tête. Il allait pouvoir partir, non pas vers la mort, mais vers l’enfance ! Qui n’a jamais eu ce vieux fantasme : recommencer sa vie en ayant l’expérience. La réincarnation, si elle existait, n’avait aucun intérêt si on ne se souvenait pas de ses vies antérieures. Par contre, repartir avec son esprit d’aujourd’hui ! Il pourrait éviter tellement d’erreurs commises, saisir tellement d’opportunités négligées !
Recommencer, d’accord…Á partir de quel âge ? Le plus jeune possible, à condition d’avoir des souvenirs qui lui permettent de s’y transporter. Quel étaient ses souvenirs les plus anciens ? Presque rien avant cinq ans. Cinq ans, c’était l’âge de son entrée à la maternelle. Voila, période féconde pour son « redémarrage » dans la vie. Mais à quoi associait-il la maternelle ? Des jouets colorés…Il n’en possédait pas. La pâte à modeler…non plus. Ha oui, des dessins ! Des crayons de couleur…Il fouilla au fond d’un tiroir…Du rouge, du bleu, du vert…Il sortit des feuilles de papier. On sonna à la porte.
Encore le médecin. Pour la première fois il ne lui ouvrit pas.
— C’est pour quoi ? Demanda-t-il à travers la porte.
— Monsieur Émile, je voudrais vous parler !
— Oui, pas aujourd’hui, je suis occupé…
— Occupé ? Mais je ne vous ai jamais vu occupé !
— Et bien je le suis…Je fais des dessins !
Il ignora l’insistance du praticien, qui devait se dire que le père Émile, cette fois ça y était, il yoyotait complètement ! Tant pis ! Il allait laisser sa vieille carcasse ici et en retrouver une autre…Non, retrouver la même, mais toute neuve ! Il commença à dessiner en s’appliquant comme à cinq ans…Il faisait quoi à l’époque ? Des maisons, des avions, des soldats avec des fusils. Il aimait dessiner, oui, il aimait…
La lumière du soleil matinal tombait sur le bureau de la maîtresse. Le long des fenêtres s’alignaient des boîtes de jeux et de jouets, auxquels les élèves avaient accès à certains moments de la journée, mais pour le moment, c’était dessin. Il caressa la surface vernie de son petit pupitre, puis se mit à contempler sa main : si petite, si souple, si lisse. Il fallait qu’il s’habitue à un corps de cinq ans…Il avait l’impression d’avoir rétréci du tiers de sa taille. Il balança ses jambes sous la chaise…Plus aucune douleur, ni à la hanche, ni aux articulations…Et cette acuité visuelle : sans lunette il voyait à l’autre bout de la classe les marionnettes accrochées au mur, à coté du petit théâtre.
— Tu as fini, Émile ? Demanda la maîtresse.
Ha oui, la maîtresse…Il allait devoir lui obéir, ainsi qu’à ses parents mais de toutes façon « quand il était vieux », tout le monde commençait à vouloir le commander : sa fille, le médecin, l’infirmière…Et une instit de maternelle, c’était toujours mieux comme autorité que le personnel de la maison de retraite où il aurait vraisemblablement fini. Il se demanda s’il n’allait pas s’amuser à tenir des propos d’adultes qui allaient étonner tout le monde…Mais non, ça ne lui attirerait que des ennuis, il deviendrait un surdoué qu’on ferait voir à des psychologues et tout ça…Il jouerait donc son rôle d’enfant, sachant que sa scolarité serait facile : pas de problème pour apprendre à lire et à écrire, à faire quelques calculs simples…Il se dit même qu’il éprouverait du plaisir à jouer avec ses copains, à la guerre ou à l’école.
Cette fois était la bonne, il ne redeviendrait plus Émile le vieillard, sinon naturellement, dans bien des décennies. Mais sûrement alors il aurait encore la possibilité d’un nouveau retour…Une troisième fois où il rectifierait encore les erreurs de celle- là, et ainsi de suite…Une seule vie ne suffit pas à atteindre la sagesse, mais au bout de plusieurs ? Il se sentit tout d’un coup tout puissant. Un nouvel avenir plein de potentialités s’ouvrait devant lui !…Il était redevenu enfant depuis un quart d’heure que sa vie antérieure lui paraissait déjà si loin. Pour pouvoir se réjouir encore plus de ce nouvel état il décida de se remémorer les dernières années, la décrépitude, la solitude…Il habitait dans une petite ville de banlieue…Comment s’appelait-elle, déjà ?
La maîtresse était juste à coté de lui. Il prit le crayon jaune et traça un grand soleil au dessus de la maison qu’il avait dessinée. Oui, il était de retour dans son enfance sudiste et ensoleillée…C’était tellement plus agréable qu’à…Mince alors, il n’avait plus ses douleurs articulaires mais il avait toujours ses trous de mémoire ! Elle allait encore lui dire qu’il perdait la boule…Elle, mais qui ça ? Maman ? Mais non, pas Maman, la dame qui venait le voir…Bon zut il la connaissait bien, pourtant, cette femme là…Bien sûr c’était…Ha oui la maîtresse était là
— J’ai fini, dit-il en lui tendant son dessin.
Il aurait voulu marquer son nom sur la feuille mais il ne savait pas encore l’écrire. Maman lui avait promis de lui apprendre. Comme tous les jeunes enfants, Émile ne se préoccupait guère des drôles d’idées qui pouvaient lui passer par la tête…Il avait un instant pensé à un vieux Monsieur, comme son Papy, mais ce n’était pas son Papy. Et une dame qui venait le voir dans une vieille maison. On lui avait dit que lui aussi, il serait vieux un jour, mais dans longtemps, très longtemps ! Alors il n’y pensait pas et de toute façon, il n’arrivait pas à comprendre comment ce serait, la vieillesse ! Pour le moment, il attendait que la maîtresse permette de prendre les jouets…
Á la maison de retraite médicalisée Les Tilleuls, l’aide-soignante aida son collègue à déshabiller le vieillard et à lui passer sa chemise de nuit.
— Allez Émile, c’est l’heure de te coucher
Avec difficulté ils le firent passer du fauteuil roulant sur le lit, déjà garni d’une alèze. Elle essuya son front d’un revers de main.
— Quand même, dit-elle en regardant Émile, j’espère ne pas finir comme ça ! Qu’est- ce que c’est triste de se retrouver à l’état de légume !
— Oh, répondit le collègue…C’est moche de vieillir mais il a pas l’ait triste, lui…Il sourit tout le temps ! Dans le fond on sait pas ce qu’il vit ! Peut être qu’il a trouvé refuge dans un paradis perdu, et qu’il a oublié tout le reste !
05 septembre 2011
Saint Drôme
Jadis, Chouang Tseu rêva qu'il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu'il était Chouang Tseu lui-même. Brusquement, il s’éveilla et s’aperçut avec étonnement qu’il était Chouang Tseu. Il ne sut plus si il était Chang Tseu rêvant qu’il était un papillon ou un papillon rêvant qu’il était Chouang Tseu
Œuvres de Tchouang-Tseu, II
Livre d’Amistratas-1256 ; 3
Le Seigneur Amistratas- Béni soit Son Nom-Se tient au centre même de l’univers. En Vérité l’univers est né de Lui, et s’est déployé à partir de Lui.
Amistratas est le commencement et la fin, ni le temps ni l’espace ne Le limitent, car l’espace et le temps sont nés de Sa Pensée Divine.
Vers Son trône d’éther montent les prières de toutes les créatures. Des coquillages télépathes de l’océan de Bluchrz à la nébuleuse d’Issilmurg où chaque astre est une personne, tout ce qui vit et pense chante La Gloire d’Amistratas… Il établit l’orbe des mondes, et fait traverser la nuit sidérale aux novas porteuses de vie, pour aller féconder les planètes vides.
Vers Lui les multitudes se tournent dans leurs supplications. Devant Lui le sage se tient en silence, anéantissant sa volonté propre en celle de Son Seigneur.
Mais voici que des pèlerins tentèrent l’impossible : approcher sur leur frêle esquif du Centre des Centres, où Se tenait Amistratas. Et Amistratas leur accorda la grâce d’arriver jusqu’à Lui. Afin que Sa Voix ne les réduise pas à néant, il s’adressa à eux dans le secret de leurs âmes :
- Mes téméraires enfants, que venez vous cherchez si près de moi ?
Et dans le secret de leurs âmes ils répondirent :
- C’est toi que nous venons chercher, Oh Seigneur, afin de t’amener avec nous, pour que nous T’ayons parmi nous !
Et Amistratas -Louée soit Sa bonté Infinie- accepta de quitter sa béatitude pour partager la condition de Ses créatures.
***
Vaisseau «Albert Schweitzer »
Unité Spatiale de Secours et de Soins N°11
Temps Standard Terrestre 28 mai 10h06
Le Docteur Ariel Davos, chef du service psychiatrique du vaisseau, contemplait le nouveau patient allongé dans la cellule de soins intensif. Celle-ci consistait en une sorte d’œuf translucide dans lequel flottait le malade et qui lui amenait l’oxygène, maintenait l’hydratation et tous les équilibres vitaux. Le médecin-commandant eu une pensée d’admiration pour le chef d’œuvre de la bio-technologie que consistait cette cellule, où organique et mécanique se mariaient en une union parfaite. Les appareils autour captaient les informations émises par l’œuf, et lui en envoyaient simultanément.
- Aucun problème somatique important, exposa le Dr Farah Kane, l’assistante d’Ariel. Un cas typique de Syndrome Hallucinatoire du Voyageur Spatial. D’après les données sur les accidents et disparitions nous pensons qu’il s’agit du Lieutenant Demis Stratas, rescapé de la collision du « Robert Henlein » avec un météore, il y a huit mois standards Terrestres. Bien sûr il faudra attendre que nous soyons dans à porter d’un réseau de com pour vérifier. Nos remorqueurs ont ramené sa capsule de survie il y a vingt heures ST…
Selena, l’infirmière, effleurait les symboles sur son écran tactile : dans l’œuf des mouvements se produisirent, des courants du liquide protecteur : la cellule de soins nettoyait le corps de l’homme. Une condensation bleuâtre se forma sur la barbe épaisse du naufragé, et disparut en laissant son visage parfaitement lisse. Il ne devait pas savoir trente ans.
- On n’a pas pu le récupérer au moment de l’accident, dit-elle, et il a passé ces huit mois entièrement seul au milieu de l’espace…Si encore ils avaient été deux dans la capsule !
- Votre premier cas de SHVS ?
- Oui, c’est ma première mission au long cours…
Davos eut un sourire paternaliste, que certains auraient trouvé suffisant :
- Qu’ils aient été deux, même trois ou quatre, n’auraient pas empêché cette pathologie. Imaginez-vous enfermée dans une petite surface avec une ou deux personnes, coupée de tout le reste de l’univers… Dans des gros vaisseaux comme le nôtre on continue à vivre en Temps Standard Terrestre, on garde le même rythme que si on était sur terre avec les jours et les nuits, soumis à la rotation de notre planète sur elle-même et autour du soleil…Mais eux ! Dans le cosmos il n’y a plus de repère fixes pour définir une position, ni une durée…Ils perdent vite les notions d’espace et de temps, et après le délire apparait. Quand ils sont plusieurs c’est sur mode de la persécution et j’en ai vu qui se sont massacrés entre eux. Lui au moins ne pouvait que sombrer dans un repli autistique …
- Je ne sais pas si c’est tellement mieux…
Davos détailla le visage presque juvénile de l’infirmière, son nez en trompette et ses tâches de rousseurs…Elle ne devait pas avoir plus de trois ans de diplôme : des études sur Terre, à l’école militaire de santé, et déjà embarquée pour un long voyage. Pleine de bonne volonté, mais manquant sans doute d’expérience…
- C’est sûrement mieux, répondit-il. Pensez déjà qu’il y a vingt ans, ce jeune homme serait mort par manque d’oxygène, de nourriture et de boisson. Aujourd’hui la moindre capsule de survie possède un micro-écosystème qui produit une atmosphère et synthétise de l’eau et des éléments nutritifs pendant plus longtemps que dure une vie humaine ! Et pensez aussi que les états psychotiques ne sont plus irréversibles aujourd’hui, grâce à l’avancée de la médecine !
***
Livre d’Amistratas-1256 ; 4
Et Le Seigneur Amistratas, qui est L’Origine et La Fin de toute chose, accepta d’assumer un corps humain et limité, et les pèlerins l’amenèrent avec eux. Ils L’installèrent dans le Saint des Saints de leur temple, où tous les jours diacres et diaconesses vêtus de blanc célébraient Son Culte par des libations d’eau lustrale, et tous les jours les prêtres et prêtresses venaient L’adorer et le Prier.
Car Amistratas, même en Ses jours où Il semble silencieux et lointain, écoute les prières de Son peuple.
***
Unité Spatiale de Secours et de Soins N°11
Temps Standard Terrestre 29 mai 9h45
Ariel Davos entra les données sur son écran, établissant un dialogue virtuel avec la cellule de soins intensifs : le coté animal de celle-ci, doué de capacités psychiques, lui permettait de se mettre en osmose avec l’être humain qu’elle contenait. Via sa connexion avec le système informatique, les informations recueillies étaient transformées en données que pouvaient lire le médecin.
Sur l’écran des images corporelles se formaient, les organes internes, la circulation sanguine du Lieutenant Stratas. Les études avaient mis en lumière que la cellule se comportait avec les patients comme une mère qui soigne son enfant, et que ses pouvoirs suffisaient sans la plupart des cas. Si elle avait repéré une anomalie, elle aurait agit dessus et bien des maladies pouvaient être ainsi guéries, sans médicament ni chirurgie.
Le médecin la fit se centrer sur le mental de Stratas. Cette fois apparut, sous des figures symboliques d’ondes de couleurs vives, la marque d’une activité désordonnée et paroxystique. Comme le psychiatre le pensait, derrière la catatonie du malade, se cachait un état délirant très riche…
- Allez, met-moi de l’ordre dans ce merdier…Murmura-t-il.
La cellule entreprit de ramener l’équilibre dans l’anarchie des synapses, et de réajuster les perceptions au réel…
***
Le « Robert Heinlein » …Vaisseau des Forces Spatiales Euroaméricaines…On était en exploration vers la région de Gliese 876 c… J’étais astrophysicien….
…
Livre d’Amistratas-1256 ; 5
Mais sous l’aspect du grand prêtre se tenait Ariel, Prince des anges déchus, et il vint tenter Amistratas :
« Si tu as un corps semblable à celui d’une créature, ne serait-ce pas parce que tu es une simple créature, et que tu t’es perdu dans l’illusion d’être Le Tout Puissant ? Mais tout cela n’est qu’un rêve, laisse-moi te ramener à ta condition d’être humain, limité, imparfait et mortel : adhère à ceci, car tel est le prix de la vérité ! »
Il avait emprisonné Amistratas dans un cocon de ténèbres, et Le Seigneur Suprême était victime de sa compassion pour les hommes : en s’éloignant de Son Trône au Centre des Centres, Il s’était volontairement livré au doute et à l’obscurcissement de Sa Sagesse. Tous les cœurs célestes le supplièrent de ne pas tomber dans le piège de l’adversaire.
…
Je suis le lieutenant Stratas des Forces Spatiales d’Eropéamérique…Les météores ont heurté mon vaisseau…
…
Livre de Demis Stratas- ????
Le Seigneur lutta contre l’œuf de ténèbres qui l’emprisonnait et
…
JE SUIS DEMIS STRATAS ET JE SUIS NÉ SUR TERRE, J’ÉTAIS OFFICIER SUR LE « ROBERT HEINLEIN »
Il se débattait contre des images-fantômes : l’infini, les cœurs angéliques…Et à coté des souvenirs ressurgissaient : lui en uniforme, à la remise de son diplôme…Le Capitaine Heimat, son supérieur du service d’astrophysique sur le Robert Heinlein. L’alarme avait retenti, après le choc…Quand l’ordre d’évacuation avait été donné il fallait se diriger dans le calme jusqu’aux capsules de survie…
Une femme vêtue de blanc se penchait sur lui. La diaconesse…Mais non, l’infirmière, idiot ! Il se dressa brusquement hors de la cellule, et la femme lui saisi la main…
- Monsieur Stratas, ça va ?
Il serra la main féminine dans la sienne…Depuis combien de temps n’avait-il pas ressenti un contact physique ?
***
Unité Spatiale de Secours et de Soins N°11
Temps Standard Terrestre 6 juin 11h03
Selena regardait Demis, d’un air désolé. Elle avait interrompu la programmation du bio-ordinateur en voyant dans quel état d’agitation était le nouveau patient
- On ne peut guère contester les prescriptions d’un médecin, et encore moins celles d’un médecin militaire ! « Vous avez bien récupéré, Stratas, encore qu’il y a toujours ces rêves »… J’ai eu le malheur de lui dire que dans mes rêves je suis encore très souvent Le Seigneur Amistratas…Mais ce ne sont que des rêves, est-ce que je lui demande moi, si dans ses songes il n’est pas amiral ? « Cependant ne nous voilons pas la face, après ce que vous avez traversé, vous resterez fragile, je n’ai pas trop de choix… »
- C’est vrai qu’il n’a pas le choix : les autorités sanitaires lui imposent des protocoles très stricts, et dans des cas comme le vôtre, le reclassement dans un poste sur Terre…
- Qu’est ce que j’ai à faire sur Terre ? Je suis brouillé avec ma famille, ils auraient voulu que je devienne fermier comme eux, dans un de ces nouvelles exploitations, en Amazonie…Je suis célibataire, ce que je voulais c’était voyager, explorer de nouveaux systèmes…Et voila, je vais me retrouver dans un bureau ou un observatoire…
- Tiens, moi ma famille travaillait dans une exploitation lunaire ! Je suis navrée pour vous, Demis, mais peut être que vous trouverez de nouveaux centres d’intérêts sur Terre…
***
Livre d’Amistratas-1256 ; 6
Ariel, Prince des ténèbres, pensait avoir vaincu Amistratas. Désormais aveuglé par le voile de l’illusion tombé sur lui, Le Seigneur de Toute choses croyait n’être qu’une créature issue de la glèbe. Ariel poussa le sacrilège jusqu’à Le Bannir de l’espace infini, et de L’emmener captif en exil vers la Terre.
Mais la ruse de l’adversaire fut vaincue : dans son sommeil, Amistratas échappait à ces limitations et retrouvait sa toute puissance. Il étendit les bras et toucha les extrémités de l’espace-temps. Et Le Seigneur baissa son regard vers le vaisseau qui croyait pouvoir le retenir et l’emporter.
Et ses anges l’entouraient : Seigneur, dirent-ils, referme Ta Main sur cet esquif d’impiété, et réduit-le à néant, avec ses habitants qui ont osés te défier, Toi, Leur Créateur !
Mais en Amistratas -Louée soit Son Infinie Bonté- Répondit : non, car il ya au moins une créature au cœur pur à l’intérieur.
Il se contenta de souffler sur le vaisseau.
***
Au réveil, Démis avait vite oublié son rêve : il sentit une agitation inhabituelle régner dans le vaisseau. Le Docteur Davos en personne vint le chercher dans la matinée.
- Stratas, vous êtes astrophysicien : on a besoin de vos compétences, justement !
- Je me ferai un plaisir d’exercer mon métier plutôt que de rester dans le service de psychiatrie, avec mon entonnoir sur la tête ! De quoi s’agit-il ?
Il fut conduit dans le service concerné. Le «Albert Schweitzer » était pris dans une violente tempête stellaire. Un flux de plasma, comme aucun des scientifiques présents à bord n’en avait connu, causaient d’importantes perturbations dans les systèmes de guidage et de repérage du vaisseau. Il ne lui était plus possible de reconnaitre sa route. Depuis environ six heures standard terrestre les membres de différentes spécialités : communications, bio-technologie, bio-informatique, astrophysique, étaient sur le pied de guerre, sans réussir à rétablir un fonctionnement normal. Demis, malgré sa qualification, n’y arriva pas plus que les autres, mais il éprouva au moins le plaisir de se sentir à nouveau à sa place dans une équipe, au prise avec les mystères du cosmos. Même si cette joie était par moment entachée par la prise de conscience que c’était sans doute la dernière fois qu’il vivait cette situation si loin de toute planète habitée, dans un de ces appareils si fragiles et si superbes à la fois où l’humanité fait reculer l’inconnu…Le Commandant lui-même dut insister, au bout de 10h ST pour qu’il aille se reposer…Il était quand même toujours en soins !
Le cœur léger au milieu de l’ambiance tendue, il retourna vers sa chambre. Selena, à son poste de travail, avait l’air tellement soucieuse qu’il trouva juste de lui rendre l’attention qu’elle avait eue pour lui. En fait c’est elle qui l’aborda.
-Ha, Monsieur Stratas ! Où en est la situation ? Les choses s’arrangent ?
- Pour le moment c’est toujours le même bordel…Vous me paraissez bien sombre !
- En réalité je dois avouer que ça me terrifie de penser qu’on ne sait pas où on est ni où on va…Mais j’ai honte de vous dire ça à vous…Je n’ose pas imaginer ce que vous avez subit dans votre capsule de survie ! Moi je deviendrais…
- Oui, et d’ailleurs moi je le suis devenu ! Répondit Démis en riant.
Selena porta la main à sa bouche…
- Excusez-moi, je ne loupe pas une gaffe aujourd’hui ! C’est que je n’ai pas l’habitude des longs voyages, je n’avais pas dépassé les lunes de Jupiter jusque là ! Et là je commence à me faire des films, je me dis : et si on retrouvait plus le chemin du retour ?
- Oh, ce que j’ai vécu dans ma capsule n’était pas désagréable : je me prenais pour Dieu, en fait ! J’ai même été déçu de me retrouver simple patient du Dr Davos ! Et n’ayez pas peur, il ne vous arrivera pas la même chose : une tempête stellaire n’est jamais qu’un bombardement d’ions et d’électron depuis une étoile…Ça finira bien par passer, même si l’intensité ne baisse pas pour le moment…
Quelque chose lui revenait…
- Et…Qu’on n’arrive même pas à savoir de quelle étoile provient le bombardement en question…
Oui, son rêve ! Il ya au moins une créature au cœur pur à l’intérieur de ce vaisseau… Et Amistratas soufflait dessus, ce qui devait bien déclencher une sacrée tempête ! Bizarre… Qu’Amistratas dans le rêve, ait eu un coup de cœur pour Selena, c’était compréhensible, mais la tempête, quelle coïncidence ! Enfin, il était trop fatigué pour s’y attarder. A peine couché il s’endormit.
***
Livre d’Amistratas-1256 ; 7
Le souffle d’Amistratas avait semé la confusion à l’intérieur du vaisseau des impies, mais aucun ne songeait à se repentir et à revenir vers Lui
Au lieu de se tourner vers Le Maître Eternel pour réclamer Son aide et Sa Miséricorde, les blasphémateurs entrainés par Ariel ne comptaient que sur leurs forces, qui ne sont que néant devant Amistratas. Au lieu de reconnaitre Sa Présence parmi eux, ils persistaient à Lui faire croire qu’Il n’était qu’un mortel et que Sa Toute Puissance n’était que l’effet du délire et des songes. Car Amistratas, dans Son incarnation, S’était livré à l’humanité sans défenses, et donné même la possibilité d’être aveuglé.
Cependant, quand son corps limité dormait, Il reprenait Son omnipotence. Il vit alors que l’incroyance régnait toujours dans l’embarcation. Seule la diaconesse Selena restait simple et bonne en son cœur, même si son esprit était obscurcit par Ariel. Pour elle Il ne voulu pas encore laisser exploser Sa colère.
Il saisi délicatement le bâtiment et l’éloigna de son chemin, l’égarant plus encore dans la nuit sidérale…
***
Cette fois Démis n’oublia pas son rêve, et si cela avait été le cas, les nouvelles le lui auraient vite remis en mémoire : il ne s’agissait plus d’un simple phénomène naturel comme un orage stellaire, même d’une puissance inhabituelle. Les biocapteurs indiquaient maintenant que le vaisseau était dévié de sa course par une force inconnue ! Selena était livide et Démis, tellement troublé qu’il ne songea même pas à lui dire un mot. Il n’eut aucune difficulté, vu sa situation, à se faire porter pâle.
- Hier vous avez l’air en pleine forme, lui dit le commandant, mais là vous avez une tête à faire peur ! Allez revoir Davos, c’est un ordre, Lieutenant !
Stratas salua et rentra au service psychiatrique. Il fallait qu’il en sache plus. Quand il s’était réveillé, dans la cellule de soins intensifs, tout était clair : il était un officier qui s’était trouvé seul et sans repères spatio-temporel pendant assez longtemps pour avoir sombré dans un délire dont il était sorti, ici, à bord du «Albert Schweitzer », où il recevait les soins du Dr Davos, de Selena…Si dans son sommeil il était encore Le Seigneur Amistratas, ce n’était que des songes…
Des songes ? Mais pourquoi alors s’incarnaient-ils ainsi dans la réalité ? En rêve, Amistratas soufflait sur le vaisseau, et le vaisseau était pris dans un orage stellaire. Il l’éloignait de son trajet, et ainsi en était il vraiment au réveil. Il fallait qu’il en parle. A Davos ? Mais si le médecin était vraiment Ariel, Prince des anges déchus… Et lui, dans ce cas là, sa véritable identité était-elle Le Lieutenant Statas ou Amistratas ? Non ! Il était en train de retomber dans la folie…
En désespoir de cause il décida de s’en ouvrir à Selena, lui demandant de ne pas en parler au psychiatre. Elle l’écouta sans l’interrompre…et prévint immédiatement Davos.
- Je sais que Selena n’était pas censée me raconter ça, mais elle a eu raison de le faire, dans votre intérêt, et peut être celui de tous…
L’infirmière n’avait pas tenu sa langue, ok…Alors il fallait jouer franc-jeu avec lui
Oui, mais en même temps, comment lui faire confiance s’il est l’ange Déchu ?
Mais non, arrête ça, idiot !
- Vous croyez que toute cette histoire de rêves qui se réalisent n’est que du délire ?
- Oui et non…Vous avez entendu dire à quel point la science à évolué à propos des phénomènes parapsychologiques…Le développement des bio-mécanismes à permis de se rendre compte de la réalité de faits tel que la télépathie, la télékinésie, la guérison psychique : c’est sur eux que la plupart des nouvelles technologies qui unissent organique et machines sont basées. Les éléments vivants se servent de ces pouvoirs, sous le contrôle de la partie « robot ».
- Bien sûr je sais ça, je suis de formation scientifique !
- En effet ! Je vous ai expliqué que vous aviez été victime du Syndrome Hallucinatoire du Voyageur Spatial. Et les études ont mis en lumière dans quelques cas de SHVS des phénomènes parapsychologiques, en particulier une action sur la matière. Un peu comme dans les vieilles histoires de « maisons hantées » où une hypothèse était qu’un des habitants, plus fragile psychologiquement, était inconsciemment à l’origine des coups dans les murs et déplacements d’objets.
- Vous êtes en train me dire que c’est mon inconscient qui crée la tempête stellaire et qui fait dériver le vaisseau dans l’espace ?
Davos sourit à son patient :
- Exactement ! Si vous êtes en partie redevenu vous-même, le personnage d’Amistratas continue d’exister dans votre inconscient, et se manifeste plus librement dans vos rêves…Non pas tout puissant comme il le croit, mais assez quand même pour causer du dégât. Vous avez très bien fait d’en parler. Maintenant qu’on en connait la cause, on va pouvoir y remédier.
Il le conduisit à la cellule de soins intensifs
- Détendez-vous, je vais agir sur les centres où se situent les perturbations. Ça va peut être vous provoquer quelques sensations bizarres.
La cellule vivante se referma sur Démis, tandis que la machine émettait un bourdonnement. Un instant il se sentit flotter comme dans un liquide amniotique. C’était doux, agréable…Puis des chuchotements lui parvinrent…Quelqu’un voulait pénétrer son esprit. Il se débattit…
- Ne vous énervez pas ! Lui intima Davos. Il faut que j’arrive à la source des ondes télékinésiques que vous provoquez, pour les neutraliser !
De quel droit pouvait-on aller fouiller dans ce qu’il avait de plus intime, sa propre pensée ? Démis se sentit violé. Et des portes s’ouvrirent, semblables à des souvenirs enfouis qui ressurgissaient…
***
Livre d’Amistratas-1256 ; 8
Ariel, le Prince des ténèbres, croyait triompher. Mais ses dernières tentatives, avec ses créatures mi-animales, mi-machines, pour anéantir définitivement en Amistratas la conscience de Sa divinité, ne firent que réveiller la Colère du Seigneur.
***
Lorsque Démis revint à lui, il gisait au milieu des fragments déchirés de la pellicule qui, peu avant, contenaient la cellule. Ce qui restait du liquide intérieur s’étendait en flaque sur le sol. La pièce était envahie par une odeur de chair brulée et de métal surchauffé, des volutes de fumée s’élevaient des appareils. Dans un coin, il aperçut Davos, le visage déformé par la surprise, la peur et la rage.
- C’est incroyable ! Son flux psychique a détruit toute l’installation de soins intensifs !
Pendant qu’il se relevait, il vit Selena: elle avait l’air toujours terrifiée, mais ce n’était plus à cause des avaries du vaisseau : c’était lui qui en était la cause directe.
Derrière elle, deux hommes en uniforme de la sécurité venaient d’entrer.
- Stratas, dit le médecin, restez calme. Votre cas demande des soins plus poussés. Je vais devoir vous plonger dans un état de sommeil sans rêves, c’est la seule solution pour empêcher les problèmes techniques que vous provoquez sans le vouloir. Une fois de revenu sur Terre vous serez pris en charge par un centre spécialisé, où on vous guérira le plus rapidement possible !
Selena s’approcha, entourée par les soldats. Démis savait bien que le cylindre noir qu’elle tenait était un narcostick. Dés qu’elle l’aurait touché avec l’embout rétractable, il sombrerait dans l’inconscience pour une heure. Mais il ne se réveillerait pas aussi vite, puisqu’on le placerait ensuite dans une narco-cellule, qui le maintiendrait en catalepsie pour tout le voyage de retour.
- Je suis désolée, murmura-t-elle, mais il en va de notre sécurité à tous…
C’était maintenant qu’il devait faire le choix…
Il arracha le narcostick des mains de l’infirmière, et avant que les deux gardes aient pu réagir ils s’effondraient sur le sol. Il laissa là Selena, qui le suivit des yeux, médusée…Et Davos qui ne put que lui crier :
- Mais enfin, c’est stupide ! Vous ne pouvez pas aller loin !
Il se trompait. Quelques instants plus tard, le cerveau de contrôle du vaisseau signalait qu’une capsule de survie venait de s’éjecter.
***
Livre d’Amistratas-1256 ; 9
Ainsi Le Seigneur Amistratas fut un temps aveuglé par la fourberie du Prince Ariel, maitre des ténèbres et de l’illusion.
Il était venu vers les hommes et ils Le trahirent et l’emprisonnèrent. Il connut l’humiliation, et on Le traita comme un fou. Il fit preuve de tendresse pour la diaconesse Selena et elle Le livra.
Mais Il sorti victorieux de ces épreuves. Pour l’avoir partagée, Il en tira plus d’amour et de compréhension pour les vicissitudes de la condition humaine.
Il est revenu désormais pour l’éternité au Centre des Centres, plus rien ne Le distrait de La Vérité, ni n’entache Sa béatitude.
Et tout l’univers chante La Gloire d’Amistratas...
18 juillet 2010
Bauhaus: Bela Lugosi is Dead
21 juin 2010
Quenouille, Roue et ciseaux
Dans son profond sommeil, pendant
de longues périodes (Mais que signifie ce terme alors que le temps y était
aboli ?) il n’y avait rien. Elle en oubliait même qui elle était, pour ne
sentir qu’un grand vide sans mot ni image, un océan de nuit sur lequel elle
flottait. Puis, sans qu’elle ait prit conscience de la transition, les rêves
déployaient leurs formes changeantes. Ce n’étaient jamais exactement les mêmes,
mais ils présentaient quand même des situations récurrentes : celle où
elle régnait sur son royaume en sage souveraine, celle où, encore enfant, elle
jouait avec ses poupées aux pieds de ses parents, et celle avec le jeune homme.
Les songes de cette dernière catégorie avaient une intensité particulière et
baignaient dans une ambiance de grand trouble. Quelquefois elle n’échangeait
avec lui que des baisers et de chastes enlacements. Dans d’autres scènes c’étaient
des caresses sur leurs corps nus, allant jusqu’à cette étreinte que dans la
réalité, elle ne connaissait que par ouï-dire…Et sans raison particulière tout
se transformait, elle rêvait d’autre chose et ne se souvenait déjà plus de ces
émois, qui pourtant revenaient régulièrement. Mais jamais elle ne se réveillait…
Le
cavalier trouva étrange le peu de fréquentation aux abords de la cité où l’avaient
conduit les jeunes filles. On n’y voyait pas les riches commerçants ni les
bateleurs, bonimenteurs et prédicateurs habituels aux entrées de villes de
cette taille. Il ne circulait que quelques charrettes de paysans escortées de
soldats, des bergers conduisant leurs troupeaux vers le marché et de modestes
marchands ambulants. Plus surprenant encore, le blason gravé sur la muraille
était recouvert de mousse et indéchiffrable. Seul le groupe de statues
polychromes qui surmontait la grand-porte semblait entretenu.
Il représentait trois femmes autour d’un rouet,
toutes le trois vêtues du même manteau noir à capuchon. La première avait le côté
gauche du visage caché par sa capuche et le corps enveloppé dans son manteau.
Ce qu’on en voyait révélait une toute jeune fille, très belle. Elle tenait la
quenouille tandis que la deuxième, qui faisait tourner la roue et tissait ainsi
le fil, était en pleine force de l’âge, le manteau ouvert sur une robe rouge.
Le capuchon lui couvrait les yeux mais laissait tomber son épaisse chevelure sur ses épaules et ses seins généreux.
Faisant face à la première, la troisième se drapait aussi entièrement dans son
vêtement et son visage était caché du coté droit, laissant apparaitre une
vieille femme maigre et ridée. Elle avait à la main les ciseaux pour couper le
fil. Ce petit royaume célébrait l’étrange culte des trois Dames. On lui avait
parlé de cette religion et il avait reconnu tout de suite la procession qui
était venue à sa rencontre sur la route, chantant une mélopée dans une langue
qui lui était inconnue.
La troupe était composée de filles aux têtes voilées, portant de longues robes blanches, leur quenouille symbolique à la main. Certaines n’étaient encore que des enfants.
― Salut à toi, Prince de
sang ! Lui dit en s’inclinant celle qui marchait en tête et devait avoir dix-sept
ans.
― Qui vous dit que je
suis un Prince de sang ? Demanda le cavalier
― Nous sommes prêtresses
de la Première Dame et avons eu la vision de ta venue dans la vasque sacrée du temple.
Chacune
des trois Dames avait son ordre de prêtresses qui suivaient un ensemble
d’obligations et d’interdits, avec en contrepartie de nombreux honneurs et privilèges
et aussi des pouvoir magiques et mystiques particuliers. Celles de la première possédaient
entre autres le droit de gracier les condamnés à mort, la capacité dominer les
animaux sauvages et d’avoir des visions dans l’eau et le cristal. L’ordre était
composé de vierges. Elles pouvaient le quitter pour se marier et redevenir
laïques, ou rejoindre alors l’ordre de la deuxième Dame, jusqu’à qu’à la fin de
leurs capacités procréatrices, quand s’ouvraient les portes du plus mystérieux,
celui de la troisième…Certaines femmes passaient ainsi par les trois temples au
long de leur vie, mais elles n’étaient pas si nombreuses, car si la puissance
de ces religieuses augmentait à chaque fois, c’était aussi le cas des
contraintes rituelles.
—
Je suis un prince, c’est vrai, mais un prince sans royaume ! Descendant d’un
monarque, de branche cadette qui n’a jamais régné ! Mon père possède
quelques terres et n’étant pas l’aîné je ne peux même pas en hériter…Je me suis
donc fait chevalier errant !
—
Chevalier errant, tu es donc en quête d’aventure, avec ou sans royaume tu es Prince et donc
capable de lever la malédiction qui pèse sur nous. Veux-tu nous suivre ?
Son
code d’honneur ne lui permettait pas de refuser. C’est ainsi qu’il se trouvait
conduit, entouré de pucelles voilées, à travers les rues d’une cité inconnue.
Il ne pouvait déterminer quels étaient les sentiments de la population qui le
regardait passer avec attention : méfiance, espoir ? Les boutiques
qu’il aperçut n’étaient guère achalandées, peu d’enfants jouaient dans les rues.
Nulle part ce n’était la joyeuse exubérance des villes comme il l’avait vue
partout, avec ses cris, ses bousculades… Bientôt le cortège s’arrêta devant une
grande bâtisse, un palais à la façade ornée de têtes sculptées et de blasons,
dont la plupart disparaissaient aussi sous la mousse et les salissures.
Dans
la pièce où il fut introduit, le grand feu dans la cheminée ne suffisait pas à
chasser l’humidité de l’air, les tentures étaient piquetées de points de
moisissures. Au fond, sur une estrade, un trône vide. Au dessus de lui, l’image
des Trois Dames qui maintenaient une couronne chacune d’une main, l’autre
tenant son attribut : quenouille, roue, ciseaux. Trois arbres étaient
peints sur le mur : l’un en fleurs, l’autre portant des fruits, le
troisième dépouillé comme en hiver. Face au trône, de chaque coté d’une longue
table, se tenait un groupe de personnes richement vêtues. Un homme aux cheveux
gris présidait.
—
Je suis le Prince Valnor, Régent de ce pays, dit celui-ci après que le
chevalier se fut présenté. Car si tu es Prince sans royaume, notre royaume est
sans souverain. Autrefois il était prospère. L’équilibre y était maintenu par
son Roi Wilsun, mon arrière-grand-oncle. Il était la clé de voûte entre les
trois Dames et leurs puissances mystiques. Par lui les bénédictions des trois
ordres rejaillissaient sur le sol, les troupeaux et le peuple. Il avait une
fille unique, la Princesse Talia. Elle était belle comme l’aurore et d’une vive
intelligence. Son père l’avait confiée aux meilleurs précepteurs et elle devait
lui succéder sur le trône à sa mort. Le Roi vieillissait en paix : Talia
serait une Reine exemplaire. Il avait arrangé des fiançailles avec un Prince
voisin pour que se continue sa lignée. Et puis…
Le
chevalier promena son regard sur l’assemblée qui entourait le régent. Hommes et
femmes nobles, pas tous âgés, mais qui portaient tous la même lassitude sur le
visage. Arrivés à ce moment du récit, ils parurent encore plus accablés :
leurs têtes penchaient comme sous un grand poids, leurs traits se tiraient.
—
Et puis un jour la malédiction s’abattit sur elle et donc sur nous. Que s’était-il
passé ? Plusieurs versions circulent à ce propos : on dit généralement
que ses parents écourtèrent la cérémonie rituelle à sa naissance : ils la
consacrèrent à la Première Dame, celle de tous les commencements, à la
deuxième, celle de la croissance et du devenir, mais ils la considéraient comme
un si beau cadeau de la vie qu’ils répugnèrent à invoquer la Troisième, celle
de la fin et de la mort. Et la Troisième Dame s’est vengée. Selon d’autres, c’est
la Princesse elle-même qui fut imprudente, sa soif de connaissance l’amena à
lire des livres qui lui étaient interdits, car réservés aux hautes initiées de la
Dame Ultime. Toujours est-il qu’elle venait à peine de fêter ses seize ans qu’on la
retrouva dans ses appartements, plongée dans un sommeil d’où personne ne put la
tirer. Les corbeaux, oiseaux liés à la Dame aux ciseaux, croassèrent trois jours
alentour, puis leurs cris furent remplacés par un silence plus sinistre encore.
Quelque chose avait envahi la tour où
elle reposait, quelque chose d’impalpable mais d’insupportable à toute vie, qui
en chassa tout le monde.
Brisé
par le chagrin Wilsun, le frère de mon arrière-grand-père, mourut quelques
années après. La Troisième Dame trancha aussi rapidement le fil de sa femme. Le
château, déserté, tomba en ruine, mais la tour où dormait Talia resta sans
dommage. Des ronces et des arbres poussèrent à une vitesse anormale autour et
plus personne n’y a pénétré depuis. Ceci se passait il y a près de cent ans,
mais nos prêtresses visionnaires sont formelles : la princesse y dort
toujours, ni vivante ni morte, et elle n’a pas changé d’aspect, c’est toujours
celui d’une fille de seize ans.
Valnor
désigna le trône vide, au fond de la salle.
—
Talia est l’héritière directe de ce trône inoccupé. Si elle était vivante elle
viendrait s’y assoir. Si elle était morte ce serait moi le Roi, son descendant
le plus proche, mais son état nous prive d’une souveraineté légitime.
Il
toucha son visage .
—
Malgré mes rides et ma barbe grise je suis cadet de deux générations de cette
jeune fille. Mais si la mort est suspendue la vie l’est aussi ! Et comme la
Reine est l’âme de son royaume, seule pouvant intercéder entre les forces
surnaturelles et naturelles, depuis cent ans la vie du pays est en suspens. La
terre donne plus de pierres que de légumes, nous devons en acheter ailleurs, à
un fort prix. Les bêtes mettent très rarement à bas et bien peu d’enfants
naissent. De plus, autrefois, l’harmonie existait entre les trois ordres. Depuis,
ceux des deux premières Dames cherchent comment échapper à la malédiction. Par
contre le troisième estime qu’il ne peut aller contre un arrêt de Celle qu’il
sert.
On ne sait pas ce qui se trame chez les
prêtresses noires, celles de la Dame aux ciseaux, et où en est leur loyauté à
la famille royale. Cela a bien sûr des conséquences politiques, certains clans
puissants du pays étant depuis longtemps liés à la troisième Dame. C’est d’autant
plus redoutable que son ordre possède les plus grands pouvoirs, particulièrement
dans le domaine de la destruction. Je n’ose imaginer ce qui arriverait si, au
lieu d’un équilibre de la puissance des trois Dames, celle de la stérilité et
de la mort devenait prépondérante…
—
Mais en quoi puis-je vous aider ?
—
J’y viens, jeune Prince ! Nos visionnaires nous ont appris aussi qu’un
Prince de sang peut briser le sortilège et réveiller Talia. Et étant d’une
lignée royale tu pourras l’épouser et recréer une dynastie.
—
Épouser une princesse, devenir Roi…Depuis cent ans je ne dois pas être le
premier qui l’ai tenté, non ?
—
Non, jeune Prince ! Mais les autres n’ont pas pu affronter la « non-vie »
qui défend la tour. Ta chance est que nos prêtresses ont beaucoup médité, étudié, et peut- être trouvé le moyen de t’aider à
vaincre. Celles de la Première Dame, les blanches, t’ont amené ici, celle de la
deuxième, les rouges, vont prendre soin de toi maintenant.
Comme
les statues de la Grand-Porte, le temple de la Deuxième Dame était une des
rares constructions préservée de la décrépitude. Rond et surmonté d’une coupole
de marbre rose, il évoqua au Prince-Chevalier un sein féminin, avec à son
sommet un téton constitué d’une sculpture de la Dame en majesté. La partie la
plus basse était couverte de mosaïques aux motifs de végétaux, d’animaux, de
scènes de cultures et de travaux des saisons, d’amour et de vie quotidienne…Les
prêtresses blanches l’accompagnèrent jusqu’à la grille du jardin. Selon la
règle, les membres d’un ordre ne pouvaient pénétrer dans le temple d’un autre. Elles
se retirèrent après s’être inclinées devant leurs consœurs rouges qui
arrivaient à leur rencontre en cortège solennel. Les habitantes du lieu entourèrent
le jeune homme et l’amenèrent jusqu’à une vaste salle circulaire, au cœur de
l’édifice.
Une gigantesque statue de la Deuxième Dame y
trônait, une grande roue fixée sur un axe entre ses bras écartés. Il en
connaissait la fonction divinatoire. Les religieuses épinglaient chaque jour
sur la roue, de façon aléatoire, des cartes portant des signes ésotériques, et
la faisaient tourner pour prendre des décisions ou répondre aux questions des fidèles.
L’interprétation se faisait par des calculs savants suivant la position où
s’était arrêté tel ou tel signe, l’heure, la saison et d’autres considérations
que le Prince ignorait. Attribut principal de la Deuxième Dame, elle symbolisait
la destinée, avec ses hauts et ses bas, ainsi que l’eternel recommencement de
la vie.
Les
prêtresses rouges s’étaient installées en deux rangs, formant un chemin jusqu’à
la statue, devant laquelle se tenait une femme d’une trentaine d’années. Une
roue brodée de fils d’or ornait tout le devant de sa robe, une couronne
également d’or posée sur ses longs cheveux noirs.
—
Je suis Mère Amarilia, supérieure de ce temple. Tu es un étranger et extérieur
à notre culte, alors pour que tu comprennes, je parlerai par images : le
temps est comme un fleuve qui entraine la vie sans cesse, où rien n’est figé.
Les saisons s’enchaînent, la graine doit tomber en terre pour que pousse la
plante et naissent les fruits nouveaux. Mais dans la tour de notre Reine, le
fleuve s’est gelé : plus d’automne, donc plus de printemps, et cela
rejaillit sur tout son royaume. Autrefois, nos prières et bénédictions
suffisaient pour fertiliser les champs et les ventres arides. Or, depuis cent
ans nos pouvoirs sont réduits à maintenir une vie misérable dans le Royaume.
Pire encore, pour nous qui incarnons la fonction de l’amour et de la maternité,
rares sont celles qui enfantent dans nos rangs, et nos hommes manifestent bien
peu d’ardeur pour nous.
Pourtant que cette femme est
belle ! Pensa le chevalier, en contemplant la
supérieure. Tout en parlant, elle lui effleurait le visage et les épaules du
bout de ses doigts, joua un peu avec les boucles de ses cheveux. Mère et
amantes, les Prêtresses rouges comptaient aussi dans leurs rangs des
courtisanes sacrées. Certaines maisons de plaisirs dépendaient directement de
l’ordre. D’autres étaient des femmes de pouvoir qui dirigeaient des provinces
entières.
Elle
recula et le fixa de ses yeux d’émeraude.
—
Ce qu’une des Dames a fait a besoin de l’intervention d’une autre Dame pour
être défait. Nous allons célébrer le rituel que nous n’accomplissons qu’exceptionnellement,
celui qui fait s’incarner La Dame en nous. Elle te donnera de quoi vaincre.
Visiblement,
tout avait été préparé. Sur un geste de leur supérieure, les religieuses
formèrent un cercle autour d’elle et du Prince, à l’exception d’un petit groupe
qui s’installa au pied de la statue avec des instruments : flutes, luth,
tambourin et percussions. Une musique rythmée et envoutante s’éleva, les autres
se lancèrent dans une danse aux figures
complexes, tout en maintenant un cercle parfait qui tournait vers la droite.
Puis le cercle se resserra, la moitié des danseuses en formant un autre qui
tournait à l’intérieur du premier, dans l’autre sens. A certains moments, les
sens s’inversaient brusquement. Au centre, Mère Amarilia restait immobile. Elle
avait rabattu le capuchon de sa robe sur ses yeux et psalmodiait tout bas les
noms secrets de La Dame.
Rapidement,
le chevalier se sentit gagner par une transe singulière : la sensation
qu’à travers ces femmes le monde entier tournait autour de lui, comme une
grande…roue cosmique. Il comprenait la signification des figures réalisées par
les danseuses : c’était toute l’histoire de la vie, des croissances, des
déclins, des luttes pour survivre, des désirs et des craintes, des joies et des
peines. Soudain Amarilia poussa un grand cri et toutes, danseuses et
musiciennes, se jetèrent face contre terre.
Maintenant
seuls restaient debout le Prince et la Supérieure qui lui faisait face. Mais
était-ce encore la Supérieure ? La lumière qui éclairait son visage,
toujours à moitié caché par la capuche, ne venait pas des candélabres du
temple, mais irradiait de l’intérieur. Elle paraissait plus grande et le jeune
homme se sentit inexplicablement impressionné. Doucement, elle le prit par les
épaules et le contact de ses mains le fit frissonner. Lorsqu’elle parla, ce
n’était pas la voix d’Amarilia : le son semblait venir de toutes les
directions à la fois.
—
Va dans la tour, et remet ma roue en mouvement ! Je te donne un peu de ma
force, uses-en avec sagesse…
Elle
colla sa bouche sur celle du chevalier. Le temps du baiser, il eut des visons de
végétation qui poussait, de lune qui changeait, de courses sauvages dans les
bois et d’accouplements d’animaux…Il sentit souffler la tempête, vit des
marrées monter et entendit les vagues battre les rochers…Lorsque leurs lèvres
se séparèrent, il gardait une chaleur qui lui dilatait la poitrine et se
répandait dans tous ses membres. La jeune femme s’effondra dans ses bras, sans
connaissance. Très vite elle revint à elle et c’était à nouveau Mère Amarilia.
—
La Dame t’a fait son don. Va, maintenant, chevalier ! Et méfies-toi des
prêtresses noires, Elles chercheront à te détourner de ta quête…
Son
cheval gravissait le chemin qui menait à l’ancien château, dont il percevait la
silhouette, tout en haut. Un vent froid lui glaçait le visage. Cette route qui
avait dû être autrefois large, parcourue par les charrettes des paysans et des marchands,
les troupes de chevaliers et de soldats, était réduite à un sentier que sa
monture peinait à suivre, gênée par les buissons qui envahissaient les cotés.
Il n’avait pas l’air non plus déserté complètement, mais seulement fréquenté
par quelques personnes à pieds.
Il voyait maintenant les hauts murs de la forteresse et en devinait la désolation : plus aucune trace d’habitants. La végétation poussait sur les murailles où des brèches s’ouvraient, les éboulis s’entassaient à leurs bases. Pourtant, une tour au Sud portait encore un étendard à son sommet. Quelque chose n’allait pas : il pendait mollement sur sa hampe, malgré le vent fort. Des corbeaux volaient dans les ruines, sauf sur la tour sud. Aucun croassement ne s’élevait pourtant dans l’air.
Et
comme pour souligner le caractère sinistre du paysage, au sortir d’un lacet de
la route, une grande bâtisse en contrebas apparut au chevalier. Elle
évoquait une basilique de pierre noire, mais les fenêtres en étaient rares, et
toutes garnies de vitraux aux tons pourpres et mauves. Quelques tourelles en
jaillissaient, encadrant une imposante statue de la Troisième Dame drapée dans
son manteau de nuit. Mère Amarilia l’avait prévenu que les prêtresses de la Dame
aux ciseaux avaient, au cours du siècle écoulé, déplacé leur temple tout prés
du château maudit, et reconstruit une nécropole au flanc de la colline.
Etait-ce une provocation envers les autres ordres et le conseil de
régence ? Ou à cause de leur règle qui voulait qu’elles vivent retirées en
des lieux sauvages ? Elles ne rencontraient le reste de la population que
pour donner leurs sacrements aux vieillards et aux mourants, pour les rites
funéraires et des opérations de magie dont on ne parlait pas en public.
Certains ermites, qui renonçaient au monde pour des raisons spirituelles,
étaient aussi en contact avec elles. Le Prince ne vit d’abord aucun signe de
vie, mais lorsqu’il fut passé, un son de cloche, grave et lent, s’éleva du
temple noir. Il se demanda si c’était pour lui.
Devant
le pont-levis baissé et la herse remontée, qui n’avaient plus rien à défendre,
il attacha son cheval et franchit l’entrée à pied. Seul le vent se faisait
entendre. Il traversa la cour principale et atteignit la tour sud. Celle-ci,
lieu de résidence de la Princesse, était entourée de ce qui avait dû être un
jardin d’agrément, clos de murailles et accessible par une porte fermée d’une
grille. A partir de là, plus rien n’était naturel : la tour et les murs
qui la protégeaient n’avaient subi aucun des dommages visibles dans tout le
reste du château : ni fissure, ni écroulement, même pas de plantes
grimpant le long des pierres. Par contre, si ailleurs c’étaient les hautes
herbes et les buissons qui avaient pris possession des lieux, le jardin était
empli d’un barrage compact d’arbres noirs et de ronces. Le Prince tira sur la
grille, qui n’était pas fermée.
—
Es-tu bien sûr de ce que tu dois faire ?
Il
n’avait pas vu celle qui se tenait pourtant tout prés de lui, dans l’ombre des
murailles. Il sut tout de suite d’où elle venait : c’était une femme âgée,
aux longs cheveux blancs, avec encore une trace de beauté dans ses traits
amaigris et ses yeux bleu-pâle. Elle portait une longue robe noire, avec pour
tout ornement une chaînette d’argent à la taille, à laquelle pendaient une
paire de ciseaux.
—
Un chevalier ne se pose pas de questions, il est là pour accomplir sa quête. Je
m’étonnais qu’aucune prêtresse du troisième ordre ne soit encore venue
m’empêcher de mener à bien la mienne…
Il
avait tiré son épée.
—
Tout doux, mon beau…Est-ce chevaleresque de sortir sa lame devant une vieille
qui ne te menace pas ? Je ne suis pas là pour te nuire, mais déléguée par
mon temple, te mettre en garde : tu trouveras ta perte ici et non pas la
gloire. Tu apprendras que notre ordre est lié à de tels engagements qu’il ne
peut mentir lorsqu’il avertit du danger !
—
Je sais aussi qu’un oracle ne peut être une certitude absolue, car à chaque
moment nous avons des choix à faire et aucun chemin ne nous est définitivement
tracé…Le risque de ma perte physique est celui de toutes les quêtes !
—
Que sais-tu des chemins que nous parcourons, de nos destinées ? Ce sont
les Trois Dames qui tiennent nos destinées en mains. La Première tire des fils
de l’ensemble des possibles. La Deuxième tisse ces fils sur sa trame et crée la tapisserie de l’Univers, c’est la
plus grande artiste ! Mais tu vois, l’avantage pour nous, servantes de La
troisième, c’est que quand le fil est coupé, la trame remplie, nous pouvons
voir l’autre coté de la tapisserie : oh ! C’est moins beau sur cette
face, mais on peut y voir comment les fils ont été liés ensemble ! Ce qui
doit arriver arrivera, par toi ou par un autre…Reste à savoir si ton intérêt
est d’être celui-là !
—
Un chevalier ne combat pas selon son intérêt…
—
Tu crois que nous ne sommes que des servantes de la mort ? Nous possédons
aussi la plus haute sagesse…
Soudain
la vieille n’était plus là, comme fondue dans l’ombre d’où elle avait surgi. Il
pénétra l’espace réduit que les arbres laissaient dans le jardin de la tour.
Il
fut saisi par le silence. Le vent ne soufflait plus et plus étonnant, il ne
faisait plus froid. Le jeune homme fit un pas, puis deux dans le jardin, et
leva son épée pour trancher les branches qui lui barraient le chemin, mais son
bras retomba. A quoi bon ? Une
immense lassitude l’envahissait. Il eut la tentation de s’allonger sur le sol
et d’y rester pour toujours, de se fondre dans l’immobilité des arbres et plus
encore, des pierres. A quoi servait le mouvement ? Sa quête ? Il n’en
comprenait plus la signification…Pourquoi réveiller cette princesse ? Il
voulait dormir lui aussi. Un éclair de conscience lui dit qu’il devait faire
volte-face, sortir de ce jardin avant d’y être aussi pétrifié que le temps et
la nature y étaient. Voila ce qui avait fait fuir les habitants de la tour,
quand le phénomène avait commencé…Contre ce temps figé où la vie n’avait plus
de place, toute sa vaillance, toutes ses valeurs chevaleresques étaient
impuissantes. Partir ? Retourner à son cheval, reprendre le chemin du
retour…Pour quoi faire ? Et pourquoi allez expliquer son échec ? Il
valait mieux rester ici. Plus d’efforts, plus de soucis. Sa peau lui paraissait
déjà se rigidifier, il allait trouver la paix en se fondant dans le minéral…La
paix des pierres…
Alors
il eut la vision d’une roue qui se mettait à tourner au cœur de son être, une
roue de feu qui irradiait vers sa périphérie. Le don de La Deuxième Dame,
qu’elle lui avait transmis par son baiser, s’éveillait en lui. La première sensation
qu’il retrouva fut la chaleur de son souffle. Revigoré, il se mit à frapper les
arbres de son arme, mais sans pouvoir les entamer. Guidé par une intuition, il
souffla alors sur la lame qui brilla d’un reflet rouge. Quand il la rabattit,
branches et ronces furent coupées net et il se fit ainsi un chemin jusqu’à
l’entrée de la tour.
Il
poussa la lourde porte de bois ferrée. Des flambeaux, qui brûlaient depuis cent
ans sans se consumer, éclairaient l’escalier qui montait aux appartements. Ni
poussière, ni toile d’araignée ne s’y était déposé.
Comme cela lui arrivait
régulièrement, Talia, du fond de son sommeil, eut conscience de son corps
étendu et de la chambre autour…Mais cette fois, elle entendit aussi des pas
dans l’escalier, et bien qu’elle ne put ni bouger ni se réveiller elle savait
que, pour la première fois, quelqu’un venait. Elle savait même que c’était un
jeune homme, comme dans ses rêves les plus troublants. Mais lui était bien
réel.
De
lourds rideaux de velours rouge obstruaient les fenêtres de la chambre. A la lueur des torches le chevalier
remarqua d’abord les livres et parchemins entassés sur une table, à coté d’une
écritoire. Sur un meuble à l’opposé, une collation était servie :
confiseries, fruits et une carafe de vin rouge. Dans son trouble, il mit
quelques instants à voir le grand lit, dont les rideaux étaient ouverts.
Etendue sur la courtepointe grenat, une jeune fille reposait, ses cheveux d’un
noir profond se fondant avec le noir de sa robe semée de perles. Pouvait-elle
être aussi belle éveillée que dans cet abandon ? Il avait gardé un peu en
lui du souffle vital qui lui avait permis de vaincre l’enchantement du jardin.
Il se pencha et reproduisant le geste de La Deuxième Dame, il l’insuffla à travers
les lèvres de la Princesse.
Pour la première fois depuis cent
ans, elle sentait à nouveau le poids de son corps et le contact du lit sous
elle. Et pour la première fois de sa vie, la bouche d’un homme contre la
sienne, des mains viriles sur ses épaules…Ce qu’elle avait tant vécu dans ses
rêves centenaires était maintenant de chair et de sang…
Au l’instant même où il la sentit bouger, il prit aussi conscience que l’air frais se remettait à circuler dans la chambre. Puis quand elle répondit à son chaste baiser par une étreinte passionnée, que ses bras se refermèrent sur lui en l’entrainant sur la couche, il ne fit plus attention au reste…
—
J’ai lu autrefois, lui dit-elle, que l’on était triste après l’amour, qu’en
penses-tu ?
—
Mais foi, je pense que ce sont là les idées des clercs célibataires de certaines
religions. Tu te sens triste, toi ?
—
il faut que je te raconte mon histoire…
—
Excellente idée, dit le Prince en souriant. A peine t’étais-tu réveillée que
nous nous sommes aimés sans avoir échangé trois mots. Est-il donc vrai que tes parents
n’ont pas honorés la Troisième Dame à ta naissance ?
Talia
passa sa chemise sur son corps nu, était-ce par pudeur ou parce qu’elle avait
froid ? Elle ramena du buffet les confiseries et le vin, en donna au
Prince et s’en servit une coupe.
—
Non. Mes parents bien m’ont consacrée aux Trois Dames, selon les
prescriptions rituelles. Très jeune, à l’école et au temple, j’étais curieuse
de tout. En tant que Princesse Royale, j’ai été initiée par les prêtresses
blanches. J’appris à avoir des visions dans un verre de cristal, à faire tomber
les fièvres en imposant les mains, mais tout ça ne répondait pas à mes
questions. Comme tous les enfants je demandais toujours
« pourquoi ? » pourquoi la vie ? Pourquoi la
mort ? Pourquoi La Première Dame m’avait fait naître Princesse et pas
une de ces petites paysannes qui vivaient dans les pauvres chaumières ? On
me disait belle, pourquoi d’autres étaient-elle laides ?
A
l’âge de mes premiers sangs, mes interrogations devinrent alors dramatiques :
je vis Varna, ma nourrice adorée, vieillir, puis mourir d’un mal qui lui dévora
de l’intérieur les seins que j’avais tétés dans mes premiers jours. Mes parents
trop occupés par leur fonction royale, elle avait été ma confidente et me
laissait seule. Je réalisais que moi aussi un jour ma beauté fanerait et que la
Troisième Dame couperait le fil de ma vie. Alors pourquoi être née pour
souffrir et mourir ? Cette intelligence qu’on admirait chez moi ne faisait
qu’aiguiser ma sensibilité à la souffrance. J’ai cherché dans les livres de l’immense
bibliothèque du château. J’interrogeais mes précepteurs. Les érudits
expliquaient la nature, les sages la vie droite, les magiciens la maîtrise des
forces cachées. Mais aucun n’avait ma réponse, sans doute ne la
connaissaient-ils pas. Je passais au deuxième temple et j’y a souvent médité
devant l’image de la roue de la vie : elle nous entraîne dans sa rotation
douloureuse, à travers les joies passagères et les peines, les réussites et les
déceptions, on est un instant au sommet, puis sans que nous puissions freiner
le mouvement on redescend, jusqu’à ce que les ciseaux de La Troisième Dame nous
en retranche. J’en déduisis que c’était chez Elle que se trouvait la réponse,
Elle qui gardait le mystère ultime, et donc les servantes vivaient retirées
comme pour préserver son secret.
—
C’est étrange, dit le Prince, songeur. Une prêtresse noire m’a dit quelque
chose comme ça tout à l’heure : qu’elles voyaient l’autre coté de la vie…
Talia
continua :
—
Quand elles virent au château emporter le corps d’un défunt je tentais de les
interroger. Elles me dirent qu’elles ne m’initieraient que lorsque j’en aurais
l’âge, mais je ne pouvais pas attendre. Bien qu’à peine sortie de l’enfance
j’étais riche et puissante. Je soudoyais des chevaliers qui, par des moyens que
je préfère ignorer, me ramenèrent des manuscrits interdits aux profanes.
J’accomplis des rites secrets, je prononçais des mots obscurs…
—
C’est donc cette version qui est la vraie ! Tu es tombée dans le sommeil
suite à ces pratiques !
—
Laisse-moi continuer ! Ce fut une expérience sombre et terrifiante, mais
bientôt sur un coin de ma chambre tombèrent des ténèbres qu’aucun flambeau ne pouvait
percer. La Troisième Dame se tenait là.
Voici
le pacte que je fis avec Elle : puisque je voulais échapper à la vie et
donc à la mort, je serais plongée dans un sommeil magique. Le temps serait
suspendu pour moi et je fuirai ce monde pour celui des rêves où tout peut
arriver mais où rien n’est vrai.
Quand
Elle me piqua de ses ciseaux, je n’eus que le temps de m’allonger. Crois-moi,
le royaume des rêves est le seul où je voulais régner. Aucun contre-charme d’un
des autres Dames ne m’en aurait tiré, si ce n’était ce regret qui me poursuivait
au travers de mes rêves : celui de mon jeune corps qui n’avait pas connu
l’amour.
—
C’est donc moi qui ai brisé l’enchantement ! Ce que tu m’as raconté est
bien étrange. Je suis d’une autre religion, celle du dieu des chemins et des
errants, qui nous apprend à recevoir les joies comme les peines. Mais
réjouis-toi d’être sortie du sommeil : tu commences avec moi une nouvelle
vie !
—
Mon récit n’est pas terminé. La contrepartie du pacte, pour laquelle j’ai
engagé ma parole de Princesse, était que si ma dormition était interrompue, je
devais me livrer moi-même à La Dame. Elle m’accorderait alors une mort douce et
indolore. Dans cette hypothèse, elle trempa ses ciseaux dans un flacon de vin…
Réalisant
ce que cela signifiait, le chevalier renversa sa coupe.
—
Mais…Pourquoi m’en avoir servi à moi aussi ?
—
Mon Prince aimé, j’en suis navrée…Tu m’as ramenée sur la Roue de la vie, tu en
sors avec moi…
—
Non, c’est trop stupide…Les prêtresses rouges peuvent nous sauver…
Il
en avait bu plus qu’elle et il retomba lourdement sur le lit. Elle s’allongea à
ses cotés. Déjà la torpeur la gagnait à nouveau, pour le sommeil définitif,
cette fois. Ses yeux qui s’embuaient perçurent des ombres sur le mur d’en
face : les silhouettes de trois femmes. Une parla d’une voix de
vieillarde :
Tout fil
qui nait de La Première et que La Seconde tisse, un jour Je le couperai.
Puis
trois voix, celle d’une jeune fille, d’une femme dans la force de l’âge et de
celle la vieille, dirent en même temps :
Naissance, Vie et Mort sont indivisibles, car nous ne sommes qu’Une.
Les trois ombres se fondirent en une seule qui tendit la main vers le front de la Princesse et lui ferma les yeux. Dehors les corbeaux se mirent à croasser trois jours durant.
Les
prêtresses noires ensevelirent ensembles les corps de Talia et du Prince (dont
personne ne sut jamais le nom) dans la crypte royale. Valnor, héritier légitime,
monta alors sur le trône. Le printemps suivant sa fille, qu’on croyait stérile,
fut enceinte d’un nouveau Prince de sang. Les récoltes furent abondantes.
24 avril 2010
"Les Ténèbres du Dehors" Dans "Reflets d'Ombres" N°21
Reflets d'Ombres était jusque là un site et un webzine publiant des textes d'inspiration gothique, sombre et fantastique : http://www.litterature-fantastique.info/
Aujourd'hui, avec le n°21, le webzine devient fanzine en sortant sa première version papier. Vous avez le choix entre une couverture noir et blanc ou couleur, accompagné ou non d'un cd de musiques d'ambiance (Je ne l'ai pas encore écouté)
Si je fais cette pub c'est bien sûr que je suis au sommaire de ce numéro Les Ténèbres du Dehors d'Henri Bé)
La présentation et bon de commande peuvent être télèchargés là:
http://www.litterature-fantastique.info/reflets-d-ombres-n-21.html
13 janvier 2010
Regain
Ce
dont je me souviens de mon ancienne vie me semble si lointain que je peux
dire aujourd’hui qu’il s’agissait de la vie d’un autre. Elle aurait pu
être une vie banale, si ce n’était celle d’un petit voyou, puis d’un petit
voyou qui s’était pris pour un grand truand. J’avais pourtant au moins réussi
une chose qui n’était ni malhonnête, ni minable : mon mariage avec Sylvia.
Mais ce sont précisément mes rêves de looser qui m’ont poussé à voir plus
grand, et qui m’ont fait perdre tout ce que j’avais construit de bien. Comme
tant d’autres petits braqueurs des rues, des glorieux cambrioleurs qui forcent
les fenêtres des pavillons modestes pour voler la Play Station des enfants et
les bijoux de famille, je rêvais d’être Tony Montana. Et comme les autres,
j’avais bien sûr oublié la fin du film.
Sylvia…Elle
me disait que ce n’était pas le voyou qu’elle aimait en moi, et elle n’est pour
rien dans ce qui est arrivé. C’est ma connerie qui ne m’a fait envisager comme
seul moyen de promotion sociale d’entrer au service de Batisti, un des gros
bonnets de la région. Être « un homme de Batisti » ça me faisait déjà
me sentir quelqu’un, mais Sylvia n’aimait pas ça. J’avais beau lui expliquer
que maintenant qu’Enzo était né, je voulais offrir plus à notre fils, que grâce
à ce travail il ne manquerait de rien. « Il manquera d’un père mort ou aux
Baumettes » me répondait- elle. Et finalement ce sont eux qui en ont subi
les conséquences !
Tout
bascula quand je voulus offrir des vacances à Sylvia, lui faire lâcher son
emploi à Carrefour et partir dans les îles avec Enzo, qui venait d’avoir six
mois. Et que je fis cet « emprunt » dans les caisses de
l’organisation que je croyais pouvoir rembourser dans les jours à venir. C’est
là, je crois, que finit mon ancienne existence. Lorsque Sylvia tourna la clé de
contact de la voiture que j’aurais dû prendre. Enzo était dans son couffin, sur
le siège arrière. De l’explosion qui suivit, il ne me restait plus rien.
Qu’est-ce qui me poussa à vouloir survivre malgré tout ? La
vengeance ? Je savais bien ne rien pouvoir contre Batisti, alors
quoi ? Aujourd’hui encore je ne peux le dire. Juste un instinct animal
sans doute. Á Marseille je n’avais aucune chance et je m’enfuis vers les Alpes.
Né dans cette région montagneuse, j’en connaissais la plupart des chemins, pour
le reste, une carte me guiderait. J’envisageais de traverser le Mercantour, de
rejoindre la frontière italienne. Ensuite, tout était flou, je verrai bien.
Chaque jour me disais que j’étais responsable de la mort de ma femme et de
mon fils, et que je méritais bien d’y passer aussi. Mais il me répugnait de
laisser Batisti m’exécuter comme un mouton trainé à l’abattoir. C’était peut-être
ça qui me faisait continuer : non plus l’envie de vivre, mais celle ne pas
lui faire le plaisir de mourir.
Aux
environ de Digne, je me rendis compte que j’étais repéré. Je ne vous donnerai
pas de détails sur la poursuite et de comment je semais les tueurs qui ne
pouvaient me suivre en voiture dans les sentiers rocailleux que j’empruntais. A
pied, je réussis à les semer dans ce paysage où les lacets, les creux, les cols
faussent la perspective et les distances. Mais des gens comme Batisti avaient
les moyens : je me camouflais le mieux possible à chaque fois que
j’entendais un hélicoptère. Au crépuscule, je reconnus l’endroit où je venais
de déboucher : l’ancienne
route qui n’était plus carrossable sauf à des 4X4. La nuit m’offrait un relatif
abri : j’entendrai tout véhicule, sur terre ou en l’air, avant que ses
passagers ne puissent me voir. L’automne était avancé et il commençait à faire
très froid, mais j’étais un enfant du pays, bien couvert, et la marche me
réchauffait. Comme je l’espérais j’atteignis Mandras peu avant le jour.
Mandras
était un des villages-fantômes que l’on trouve dans les Alpes, petites communes
vidées progressivement de ses habitants
par l’exode rural, généralement pendant la première moitié du XXème siècle. La
désertion de Mandras, à ce que j’en savais (mais il faut bien dire que le sujet
ne me passionnait pas) était plus ancienne, et ses causes encore mystérieuses.
Une des hypothèses était que le choléra avait décimé la population au XIXème.
Mais j’étais bien loin de me préoccuper de problèmes historiques lorsque je j’y
pénétrais. Ma seule intention était de m’y abriter durant le jour, prendre du
repos et repartir à la faveur de la nuit. Je ne pensais même pas à la
nourriture pour les jours à venir. Un matin plutôt gris me dévoilait des
maisons en pierre de taille, certaines presque entières, d’autres en divers
états d’effondrement. D’autres encore
n’étaient plus que des pans de murs éboulés. Je devais me trouver sur
l’ancienne place du village, envahie d’herbes. Face à un fantôme d’église se
dressait un pilier qui avait dû être celui d’un calvaire.
J’avais
marché toute la nuit et pas dormi depuis prés de vingt heures . La fatigue, que
je n’avais pas ressenti jusque là (mon corps avait du produire autant d’adrénaline
que les laboratoires de Batsisti fabriquaient d’héroïne) me tomba brusquement
dessus. Avec elle, l’humeur dépressive remplaçait l’angoisse de la fuite. Cette
grisaille sur ce paysage en ruine, ce froid, le vent qui se levait…Mandras
m’apparut à l’image de ma vie, dévastée, vidée, où tout ce que j’avais
construit se trouvait abattu. J’avisais une maison ouverte qui semblait en bon
état. L’intérieur était de terre battue et un amas de grosses plantes feuillues
envahissait la moitié de la pièce où j’entrais, mais le reste était
relativement dégagé. Je m’y installais avec mon duvet, sans me préoccuper de
l’odeur forte des plantes. Je m’endormis presque aussitôt, d’un sommeil rempli
de cauchemars incohérents où régnaient les ombres de la mort et de la
culpabilité. Ce fut la douleur qui me fit progressivement revenir à la
conscience…
Mon
doigt me faisait mal. En ouvrant les yeux, dans la pénombre de la pièce, je vis
quelque chose qui s’accrochait à mon index droit. Un rat ou une bête quelconque
me mordait ! Soudain saisi de dégoût, je secouais vivement ma main, mais
j’avais beau m’agiter, la créature non-identifiée tenait bon. Au bout de
quelques secondes, ma panique décrut : en regardant mieux, il me sembla
que ce qui pendait à ma main n’était pas animal, mais un simple bout de bois.
Oui ; c’était bien ça : une sorte de bout de racine noueuse, qui
devait avoir une extrémité pointue. Dans mon sommeil agité, je m’étais piqué le
doigt dessus, assez profondément pour qu’elle y reste plantée. Je me dirigeais
vers la porte que j’entrebâillais afin d’y voir plus clair. Je fus frappé par
la forme qu’adoptait l’espèce de racine : elle évoquait un petit corps
potelé, avec des membres courts, une grosse tête…Comme un bébé en miniature, et
ma phalange était prisonnière d’un creux qui semblait être sa bouche
ouverte ! Je pouvais même détailler un minuscule nez en trompette et de
grands yeux. Mais, si je n’avais que peu d’instruction, je savais bien que
notre esprit peu voir des motifs très précis dans les formes aléatoires de la
nature : tout enfant a contemplé un jour des châteaux et des animaux dans
les nuages. Ce que j’avais devant les yeux n’était qu’un souvenir, infiniment
tendre et douloureux, de mon petit Enzo, qui n’aura jamais eu l’occasion d’être
autre chose qu’un bébé…Mais, sous le coup de l’émotion, c’est délicatement que
je me détachais du bout de bois. La douleur fut vive et le bout de mon doigt
saignait. A cet instant mon avis changea et cette fois je fus sûr qu’il
s’agissait d’un animal : ce que j’avais pris pour une racine bougeait en
émettant une sorte de sifflement. Je faillis la lâcher mais, voulant être fixé,
j’ouvrais la porte et je tenais la créature à la lumière : j’avais bien à
la main un bébé minuscule, qui semblait d’une matière végétale brune, et qui
poussait ce qui devait être l’équivalent de vagissements en agitant des membres
noueux. A cet instant je me sentais parfaitement réveillé, malgré le coté
incroyable de la situation. Les plantes odoriférantes de cette bâtisse
abandonnées avaient elle un pouvoir hallucinogène, par leur simple
parfum ? Je me retournais vers elles. Une autre surprise m’attendait.
Sur
la terre battue, entre les plantes et moi, quelque chose avançait. De plus
grande taille, une vingtaine de centimètres environ. Elle portait au dessus de
sa « tête » un bouquet de ces mêmes feuilles odorantes. Je réalisais
que c’était bien une racine, celle des plantes en question, qui se déplaçait
toute seule ! Son corps était tout aussi humanoïde et sexué, avec des
formes incontestablement féminines. Elle se dirigeait vers moi et tendait des
bras terminés par de longs « doigts » crochus où le végétal
l’emportait sur l’humain. Le visage était allongé et malgré l’obscurité je
distinguais ses yeux noirs en amande qui me fixaient. Les chuintements qu’elle
poussait semblaient des plaintes, et je compris qu’elle me demandait de lui
rendre son bébé…
Le bébé, quand à lui, n’avait pas l’air de se préoccuper de sa mère, mais tendait ses petits bras vers mon index où le sang goutait lentement…Cet enfant là se nourrissait non pas de lait, mais d’hémoglobine, et paraissait affamé. Un bébé qui voulait manger, sa mère qui s’inquiétait pour lui…Tout ce que j’avais perdu par ma faute ! Même caricaturaux, même passablement monstrueux, ces deux êtres étaient semblables à Sylvia et Enzo…Je n’aurais jamais supporté de voir Enzo souffrir de la faim, ni Sylvia s’en faire pour lui…Je remis le « bébé » au bout de mon doigt. Il tétait mon sang ; au fond la douleur était légère, et vu sa taille il n’allait pas me vider ! Je m’assis par terre et laissait la mère venir à moi. Doucement, elle posa ce qui lui servait de bouche sur ma main et se mit aussi à aspirer. Je me sentais incapable de leur refuser ça, tant je voyais ma femme et mon fils dans ces étranges créatures. Et puis la lassitude me prit tout d’un coup. Toute cette nuit à marcher, ces jours de fuite sans repos, mon impossibilité d’envisager un avenir, alors que ceux que j’aimais étaient morts…Je me recouchais par terre, bien qu’ayant vu ce que je prenais pour des plantes ordinaires s’arracher du sol: de petits gnomes mi-végétaux, mi-humains, des mâles, des femelles, des « enfants », avec leurs corps bruns et leurs membres tortueux, leurs feuilles au dessus de la tête…Une trentaine d’entre eux devaient m’entourer et je devinais leurs intentions…Pourtant je ne réagissais pas. Je n’avais pas voulu tomber sous les balles des tueurs de Batisti, mais mourir en nourrissant des mères et leurs petits serait en quelque sorte ma rédemption.
Leurs
morsures ne me faisaient même plus réagir, je les sentais à peine. Je sentais
les dernières forces qu’il me restait partir avec mon sang et j’allais me
laisser sombrer dans un sommeil sans réveil. Mais je vis alors le manège de la
femelle à qui j’avais rendu son petit. Elle s’interposait entre moi et les
autres en poussant des cris modulés et agitait ses membres. Cette créature
était-elle capable de reconnaissance ? En tout cas elle empêchait
visiblement ses semblables de me saigner à blanc. Après un moment de palabres,
ils s’éloignèrent. Je pensais qu’ils ne se souciaient plus de moi mais deux
revinrent, portant une vieille tasse ébréchée, trouvée je ne savais où dans ces
ruines. Elle contenait un liquide épais, au parfum semblable à leurs feuilles,
et malgré l’aspect peu ragoûtant du breuvage servi dans un récipient sale et
terreux, je me sentis obligé de l’avaler. Bientôt une douce chaleur m’envahit,
mon angoisse avait disparu. J’étais dans un état semblable à celui que
procurent le cannabis, ou les opiacés auxquels j’avais épisodiquement goûté. Je
me sentais soudain aussi léger qu’un ballon gonflé à l’hélium, et j’eus la
sensation d’échapper à la pesanteur…Je m’envolais, je m’élevais au dessus de ce
village-fantôme, au dessus des Alpes…Et je voyais la montagne, plus bas, comme
si je la survolais…
C’était
bien l’emplacement de Mandras, mais à la place du village abandonné se
dressaient des tertres de terre et de pierre, avec des ouvertures en leurs
bases, qui s’étendaient tout le long de la montagne, tandis que du côté de la
vallée, les extrémités des pentes étaient fermées par des murailles de roches
de plusieurs mètres de haut. Et entrant et sortant par les orifices des
tertres, ce que je définissais comme des arbres ambulants évoluaient dans cette
étrange ville. Hauts de deux à trois mètres, ils glissaient sur ce qui aurait
dû être leurs racines, en agitant ce qui semblaient être des branches, mais
tous leurs membres bougeaient avec la souplesse de tentacules. Ma vue se porta
plus bas. D’épaisses forêts tapissaient le vallon, ce qui ne ressemblait pas à
ce que je connaissais de la région. Les races d’arbres m’étaient inconnues, il
n’y avait plus ni route ni village. Ma vision s’arrêta sur un groupe de petits
personnages, mi-nains, mi singes à la fourrure épaisse. C’était visiblement des
bergers, qui menaient un troupeau de ce qui semblait être des chèvres ou des
boucs d’une taille bien plus grande que tous ceux que j’avais jamais pu voir.
Ils leur firent grimper un sentier qui menait à la citadelle des
« arbres », et les firent pénétrer dans une grande fosse en forme de
cuvette. Peu après, les « arbres » surgirent de tunnels sur les cotés
de la cuvette, et leurs « branches » se refermèrent sur les animaux.
J’avais vu dans mon enfance tuer les cochons, mais ce qui suivit me
terrifia : des sortes de bouches surgissaient des troncs et aspiraient non
seulement le sang mais aussi la chair des boucs…
Je
revins à moi. Deux minuscules êtres me tendaient une nouvelle tasse pleine du
même breuvage. Je ne tenais pas trop à en boire à nouveau, mais je me sentais
bien, physiquement et moralement. Tout près de mes yeux se tenait la femelle
qui m’avait protégé de ses semblables, je la reconnaissais sans savoir pourquoi.
Elle présentait un aspect encore plus humain et féminin : son visage et
son buste la faisait ressembler à une statuette de bois, avec quelques
craquelures et imperfections, mais d’une sculpture fine.
Pour
la première fois je compris ce qu’elle me disait :
— Bois ! Ce liquide est fait de nos sèves. Tu nous à
donné de ta substance, nous te donnons la nôtre. Cet échange permet de te
nourrir et aussi de communiquer d’esprit à esprit, comme nous la faisons entre
nous.
J’obéis.
— Votre sève m’a fait faire de drôles de rêves, dis-je.
— Tu as compris ce que tu as vu ? C’est une vision
d’un lointain passé. Nous sommes les derniers descendants de la vieille race
qui régnait sur la région. Au départ nous étions des êtres subtils, puis la vie
apparut sur la terre, et nous nous sommes incarnés : ni végétaux ni
animaux, nous étions plus anciens encore que ces deux espèces. Nulles autres
créatures ne nous égalaient, et toutes devaient nous servir. Hélas déjà notre
déchéance était en route, car à mesure que nous assumions un état matériel nous
devenions dépendant de l’environnement. D’abord seul l’air et l’humidité nous
nourrissaient, puis nous avons eu besoin de sang. A l’époque que tu as
contemplée, les nains à fourrure étaient nos esclaves, ils nous fournissaient
des proies, sous peine de devenir les nôtres. Leur race a fini par disparaitre,
remplacée par d’autres, qui nous servirent aussi. Puis vint la tienne, celle
des hommes.
— Et nous, nous vous avons tenu tête ?
— Ne pense pas que vous nous soyez supérieurs, ou plus
malins ! Vos ancêtres ont été nos victimes. Mais ils se sont regroupés
dans des villages, des communautés, et ils ont maîtrisés le…Dévorant !
(Comme pour me faire comprendre de quoi il s’agissait, l’image d’un grand feu
se forma dans mon esprit) Contre lui nous ne pouvions rien. Alors l’espèce
humaine s’est développée hors de notre emprise, et nous avons dû ruser. Notre
race, aux capacités d’adaptations très grandes, a pris des formes moins terrifiantes,
et elle est devenue la compagne d’humains qui pactisaient avec elle. Nous les
faisions profiter de notre puissance en échange d’un peu de leur sang. Ces
gens-là furent des sorciers parmi les hommes, et certains furent jeté pour ça
au Dévorant, avec nous liés sur leur corps. On nous nomma
« Mandragores ». Une branche de notre espèce finit par dégénérer au
point de devenir les simples plantes qui portent aujourd’hui ce nom. D’autres
évoluèrent vers des formes humaines, on les nomma « vampires ». De
notre citadelle originelle, il ne resta plus qu’un village, nommé Mandras, la
Ville des mandragores. Certains partirent se mêler aux humains des villes qui
se construisaient et sont à l’origine de bien de vos légendes. De moins en
moins de gens passaient ici et les derniers habitants n’eurent plus la force de
se déplacer. Nous glissons maintenant vers la dernière étape de notre
déchéance. Des êtres subtils devenus les puissant seigneurs de ces montagnes
nous ne serons bientôt plus que de vulgaires végétaux. Ton sang nous a redonné
un peu de force, à mon petit, à moi, à quelques autres. Mais même si nous
t’avions vidé entièrement de tes substances, cela n’aurait pas suffit.
Je réfléchis à cette stupéfiante histoire, puis leur
présentais mon plan. Avec beaucoup de réticence, ils m’autorisèrent à faire un
feu, dehors, à condition que je « n’évoque Le Dévorant », selon leur
formule, qu’à une distance raisonnable de la maison. J’appris par la suite que
ceux d’entre eux qui s’étaient mélangés aux hommes, les vampires, en avaient
moins peur, mais qu’il n’en était pas moins une des rares choses qui
pouvaient les détruire. Le coté positif d’un bon feu, de la chaleur et de la
lumière leur est étranger : eux ne craignent ni le froid ni la nuit.
Pourtant ils m’amenèrent leurs morts, c'est-à-dire ceux d’entre eux qui
n’étaient plus que des racines sèches, vaincues par le manque de sang.
La
notion d’une survie individuelle après la mort leur est aussi inconnue. Pour
eux le décès est le retour à « L’Origine Primordiale »
indifférenciée. Ils ne manifestent pas non
plus pour les corps morts le respect que nous en avons et n’avaient pas
d’objection à ce que leurs défunts
servent à alimenter mon brasier. C’était sans doute le seul allumé à des
kilomètres à la ronde et il répandait une épaisse fumée. Aussi quand
l’hélicoptère passa, je sus que je n’aurais pas beaucoup à attendre :
moins de deux heures après, un 4×4 déboula sur l’ancienne place du village.
J’étais
suffisamment loin pour que les trois hommes qui en surgirent ne puissent
m’abattre immédiatement, et suffisamment prés pour qu’ils me voient
m’engouffrer dans l’ouverture, juste sous la maison des mandragores. Il devait
s’agir d’une ancienne cave ou garde-manger, constitué d’une galerie creusée à
même la terre et étayée par des planches de bois disjointes. Du plafond de
longues racines pendaient, qui me frôlèrent au passage. Je sortis par
l’escalier à l’autre bout de ce couloir et les tueurs, croyant me coincer, me
suivirent. Je ne voulais pas regarder mais leurs cris me firent tourner la
tête. Bénie soit l’obscurité de la galerie ! Je ne vis que des silhouettes
se débattre au milieu des racines qui s’étaient soudain allongées et animées…Lorsque
je retournais plus tard les revoir, poussé par une curiosité sans doute
malsaine, je trouvais des sortes de momies desséchées qui avaient l’air de
dater d’une époque lointaine. Non seulement leur sang, mais leurs chairs
avaient été absorbées en totalité.
Un
nouvel élan de vie agitait les mandragores, dans la maison où, quelques heures
auparavant, j’avais pénétré pour m’abriter provisoirement. Ceux qui jusque là
se trainaient avec difficulté se déplaçaient maintenant aisément. Si leurs
membres restaient semblables à des racines, leurs corps et leurs têtes étaient
devenus ceux d’hommes et de femmes dont les différences sexuelles étaient beaucoup
plus marquées. Ils m’offrirent encore leur sève et je commençais à la trouver
bonne, alors que l’idée de nourriture solide (que je n’avais pas absorbée
depuis la veille) me répugnait presque. Maintenant je comprenais ce qui se
disait autour de moi. Les mandragores m’avaient adopté. Les corps des trois
tueurs les avaient revigorés, mais ça ne suffirait pas pour tous ni pour
longtemps. Ils comptaient sur moi pour la suite.
Je
les fis s’entasser dans le 4×4 et partis sur la route cahoteuse, là où je
savais se trouver de grands élevages de moutons. Je pus les persuader, pour
cette fois, d’épargner les bergers, mais je sais bien que ça ne pourra pas être
toujours comme ça…Malheureusement leurs chiens n’eurent pas la même chance qu’eux…
La
sève des mandragores n’a pas eu d’effet uniquement sur mon esprit, en me
permettant de communiquer avec eux. Ma peau s’est transformée aussi, elle a
bruni, elle est devenue plus rugueuse. Je ne ressens plus le froid. Lorsqu’ils
m’ont proposé de boire du sang j’ai refusé, alors ils se sont contentés d’en
verser quelques gouttes dans le breuvage habituel. Ce fut comme une révélation
pour moi : le goût en était si riche, si parfumé, que j’avais l’impression
de découvrir ce pour quoi mon corps était fait, et je ne conçois plus de me
nourrir autrement. Mes bras et mes jambes sont étrangement déformés, allongés,
amaigris. Mes doigts ont pris une forme pointue. Pourtant je vois mes membres
sans horreur ni crainte : ils sont aussi devenus très souples.
Je sais que ma métamorphose ne fait que commencer, comme celle de ma nouvelle communauté : le peuple mandragore est sorti de son enracinement, il a nettoyé les maisons de Mandras et s’est mis à les reconstruire. Autrefois il y vivait sous des figures humaines, ce sera bientôt à nouveau le cas. Je me suis installé avec la femelle qui m’a sauvé le premier jour : son compagnon, père de son fils, faisait parti des morts que j’ai donné au Dévorant. L’empathie qui existe entre nous est telle que plus elle s’humanise, plus ses traits ressemblent à ceux de Sylvia. Quand à son enfant, je ne peux plus le regarder sans y voir Enzo.
J’ai
laissé le 4×4 bien en vue. Nous allons avoir de nouvelles visites. D’autres
hommes de Batisti surement et sans doute aussi des gendarmes enquêtant sur le
massacre des moutons. Ils vont nous permettre de nous renforcer, de nous
régénérer. Bientôt nous pourrons en masse rejoindre les villages proches. Leurs
habitants devront nous donner un peu de sang de gré, ou beaucoup de force.
Le royaume des Mandragore va renaître.
01 décembre 2009
Ma première publication "pro" dans l'anthologie "Or et Sang"
...Et oui! Être publié dans des fanzines est déja valorisant mais voila que vient de paraître ma première nouvelle dans une anthologie d'une petite (Mais prometteuse) maison d'édition, les Editions du Petit
Caveau qui se consacrent quasi-uniquement au thème vampirique sous toutes ses formes.
Un grand évènement personnel donc, que ce texte nommé Or,Sang, Soleil Dans l'anthologie Or et Sang que vous ne manquerez pas d'acheter pour soutenir les jeunes auteurs, même si ceux-ci ont 51 ans:
Pour acheter ce livre, cliquez ici
29 mai 2009
"La Belle et le Chaos", une nouvelle de moi dans Univers VIII
Le numéro VIII du webzine "Univers", du site Outremonde est en ligne, avec dedans une de mes nouvelles, "La Belle et le Chaos", illustrée par Guillaume Tiret.
Je suis en bonne compagnie:
- Ne pas déranger, texte de Michaël Rochoy illustré par Estelle Valls de Gomis
- La belle et le chaos, texte de Henri Bè illustré par Guillaume Tiret
- ForgeSonges, un article de l'équipe éponyme
- Le pigeon, texte de Yves-Daniel Crouzet illustré par Annick D.C.
- Père et fils, texte de Philippe Déniel illustré par Tony Patrick Szabo
- Nathalie Henneberg, un dossier de Didier Reboussin, Noé Gaillard et Cyril Carau
- Morr-an, texte de E-Traym illustré par Grem
- Le casting, texte de Sophie Dabat illustré par Alda
- Un entretien avec Laurent Girardon dirigé par Cyril Carau
- Nanobots, texte de Nicolas Villain illustré par Cyril Carau
Le PDF est à télécharger ICI
06 avril 2009
Les masques de Carmina
Il s'agit d'une nouvelle qui avait été retenue par le fanzine Monk pour son n°5, qui devait être consacré au thème du masque...Malheureusement, Monk à cessé de paraitre après le n°4

Voici donc ce texte qui s'apparente à la fantasy...
Au dessus des marais qui s’étendent au Sud-ouest de la cité de Carmina, certaines nuits où la lune est pleine et le temps froid, dansent les masques vierges, ceux qui n’ont jamais eu de contact avec les humains. Pour celui qui les aperçoit, ce sont de petites formes changeantes, légères et irisées, qui volent à quelques pieds du sol. Les chasser est difficile et dangereux, celui qui s’y essaie risque d’être englouti par les eaux mortes, d’autant plus qu’il ne peut s’éclairer, toute lumière autre que lunaire ferait fuir les jeunes masques. Il doit affronter la froidure, immobile, et attendre que l’un d’eux, suivant un obscur instinct, se pose sur son visage.
Gaël fut de ceux-là. Il en avait entendu parler dans la ville basse, dans certaines tavernes où des hommes sans âge vous livrent ce genre de secret, contre quelques coupes d’alcool. Dans des quartiers où, dit-on, certains habitants ne descendent pas d’êtres humains, où dorment des mystères bien plus anciens que les remparts de Carmina. Il réussit à capturer un masque le quinzième jour du mois des vents, quand l’air commence à devenir vif et les jours de plus en plus courts. La créature n’était pas froide et gluante comme il s’y était attendu. Au contraire, lorsqu’elle vint se déposer doucement sur lui, s’affiner et s’étendre pour épouser parfaitement la forme de sa peau, elle le réchauffa. C’était un être vivant qui palpitait et lui communiquait une force inconnue, non pas une proie ravie à son état sauvage, mais un invité avec qui s’établissait une osmose volontaire. Heureux d’en finir avec son immobilité glacée il se mit à courir vers la cité.
Le jour qui se levait lui révéla, à travers la membrane translucide qui recouvrait ses yeux, une vision nouvelle aussi. L’aube avait une luminosité particulière, et les décors quotidiens sans intérêt jusque là, le moindre vieux pan de mur, la moindre poutre, lui apparaissaient sous des aspects esthétiques qu’il ignorait, et qui se transformèrent encore lorsque le soleil vint les frapper, en des explosions de couleurs.
Les rues étroites de la ville basse retentissaient déjà des cris des commerçants, des imprécations des prédicateurs divers (Il y avait tellement de cultes, publics ou secrets, à Carmina !), des soldats fendaient la foule sans ménagement. Soudain, au détour d’une échoppe, deux garçons de son âge firent ironiquement une révérence à Gaël. Leurs visages étaient couverts du même masque blanc nacré qu’il portait lui-même.
- Bienvenue, Monseigneur, dans le monde des masques, lui dit l’un d’eux en souriant.
- Etonné, mon bon Monsieur ? Dit l’autre. Tu croyais être le seul ? Alors apprend une première chose : seul celui porte un masque peut reconnaître les autres masqués. Pour le reste de la population, nous avons des visages ordinaires…Et si extraordinaires aussi !
- Oui, répondit Gaël, je sais que les masques ont un pouvoir de fascination sur les autres.
- Bien sûr que tu le sais…sinon tu n’aurais pas pris des risques pour en acquérir un ! Le rendez-vous des masques blancs, c’est sur la place où se tient le marché aux herbes…Sous les remparts de la ville moyenne!
C’est là que nous nous nous mettons d’accord, afin que nos pouvoirs de séduction ne s’opposent pas les uns aux autres, ce qui serait fâcheux pour tous !
Tout en gravissant les rues qui montaient vers le marché aux herbes, il pensait à sa nouvelle capacité de séduire, à toutes les jeunes filles de Carmina auxquelles il n’osait même pas rêver…Lila ! Lila la blonde, la fille du verrier. Elle qui avait tant de prétendants…Elle pourrait être à lui !
Sur la place en effet, il repéra vite des groupes de masques qui discutaient, à l’écart. On le salua, discrètement, au milieu de la foule ignorante. Levant les yeux, il aperçut comme un éclat, là-haut, sur les remparts de la Ville Moyenne, deux habitants des quartiers riches qui les observaient. Le soleil avait resplendit sur leurs masques dorés. Mais autour de Gaël, tous les masques étaient blancs.
- Tiens ! Voila quelqu’un de nouveau dans notre confrérie ! S’écria une voix féminine à coté de lui.
Il n’en croyait pas ses yeux: cette fille masquée, vêtue d’une robe rouge et verte à rubans, comme en portent les plus aisées de la ville basse, n’était autre que la délicieuse Lila ! Lila qui jusque là, entourée de ses galants, n’avait jamais daigné lui accorder la moindre attention.
- Tu me dévisages, continua-t-elle en souriant, m’aurais-tu déjà remarquée auparavant ?
Bouleversé, il fit « oui » de la tête. Elle continua à sourire en disant :
- Et maintenant que tu es toi aussi un masque blanc, tu ne me vois plus pareil, n’est-ce pas ?
C’était vrai. Gaël n’éprouvait plus la fascination qu’il avait eue pour elle. Le visage de Lila, auquel adhérait parfaitement la seconde peau, était régulier, certes, mais il le trouvait désormais commun.
- Les masques, reprit-elle plus gravement, sont mensonges et illusions. Ils ont un charme puissant qui fait voir celui qui le porte selon les rêves et désirs de celui qui regarde. C’est pour ça que je te plaisais et que je plais aux autres. Personne ne te résistera, mais sache bien que c’est le masque et non pas toi, qui les troublera. Et le masque est miroir de leur âme !
Ce fut une nouvelle vie qui commença alors, une vie de fêtes et d’aventures amoureuses. Les plus belles de la ville basses lui tombaient dans les bras et il s’accordait avec ses compagnons secrets pour ne pas conquérir les mêmes femmes au même moment. De plus il attirait la sympathie de tous, on lui faisait crédit dans les tavernes. Lorsqu’il travaillait, ses patrons, confiants, lui laissaient toutes les responsabilités. A chaque nouveau succès, son masque semblait palpiter de plus de vie. Sans pouvoir l’expliquer, Gaël le sentait « heureux », comme un animal familier bien nourri et choyé. Il apprit bientôt que les émotions alimentaient les masques blancs, les faisaient croître en vie et en puissance.
En trainant sur la place du marché aux herbes, entouré de ses amis, une femme à un bras et une cruche de vin à la main, il apercevait régulièrement les inconnus masqués d’or, sur les remparts qui dominaient. Quelquefois même il en voyait, vêtus de robes précieuses, traverser la ville basse en direction de la moyenne. Mais ceux-là, hautains, ignoraient les masques blancs. Ce fut encore Lila qui lui apprit qui ils étaient.
- Ceux-là ont usé de leurs pouvoirs pour s’enrichir. Ils ont renoncé au charme physique pour celui de la richesse, et nourrissent leur masque d’or et de bijoux. Ainsi ils vivent dans la Ville Moyenne.
Mais alors il devient plus exigeant, il lui en faut toujours davantage. A la fin, c’est l’homme qui sert le masque et plus l’inverse…
La Ville Moyenne et ses palais de marbre, ses toits d’or et ses vitraux multicolores, où chaque rue, disait-on, était une œuvre d’art, avait toujours fait rêver Gaël. Mais seuls les plus riches notables de Carmina y avaient accès. Il avait peut être la possibilité de s’y installer, et cela valait bien certaines contraintes. Il y avait des Dames riches dans la Ville Basse, pas assez riches pour franchir les murailles vers le haut, mais suffisamment pour couvrir leur jeune amant de bagues d’or, de chevalières ornées de pierres précieuses. Et Gaël, le jeune amant, sentit son masque changer. Il devenait plus solide, son contact plus doux, entre la soie et le velours. Gaël s’aperçut aussi que ses bijoux semblaient fondre, se flétrir comme des fleurs qui se fanent et il devait s’en faire offrir de nouveaux par ses riches conquêtes. Au fur à mesure, le masque passait du blanc au jaune, puis se couvrait de paillettes d’or. Alors Gaël vit ses compagnons se détourner de lui, changer de conversation lorsqu’il arrivait. S’il n’éprouvait plus d’attirance pour Lila, ils étaient devenus des amis sincères. Elle brisa un jour le silence.
- Ca y est, Gaël, tu es devenu un masque d’or. Tu n’as plus ta place ici, hélas ! La seule possibilité qu’il te reste si les regrets te prennent, ce sera de te débarrasser du masque, parce il ne pourra plus redevenir blanc. Il te faudra alors en acquérir un nouveau dans les marais… Maintenant vas-y, gagne la Ville Moyenne
…Que les dieux te protègent !
Le lendemain, le cœur rempli de joie mêlée de chagrin, il franchit la porte majestueuse de la Ville Moyenne, ornée de statues de marbres, aux inclusions d’or et d’ivoire : vieillards glorieux, nymphes brandissant des lauriers et des cornes d’abondance. Les gardes le laissèrent passer, tout naturellement, après un regard rapide. Les rues n’étaient pas étroites et tortueuses, comme celles de la Ville Basse, mais larges et rectilignes, et dépassaient en splendeur ce qu’il avait imaginé. Pas une porte, pas une colonnette qui n’était une fine sculpture de matière précieuse. A coté des palais, des maisons à étages, s’ouvraient des boutiques d’orfèvres, des marchands de soieries et d’épices venues des pays lointains. Des plantes exotiques poussaient dans les jardins.
Trois hommes en robes grenat, couvertes de pierreries et au visage de métal jaune, se dressèrent sur sa route. Il devait se soumettre aux nouvelles règles de son état, lui exposèrent-ils. Puisqu’il allait bientôt devenir un commerçant ici, il devait adhérer à leur société secrète, et s’engager à s’entendre avec eux sur les prix, pour éviter d’être en concurrence.
- Finalement, dit-il en riant, les lois sont les mêmes qu’en bas ! Que ce soit en amour comme en argent, il faut veiller à ne pas se marcher sur les pieds !
Mais ceci ne dérida pas leurs faces sévères. Ils se contentèrent de lui indiquer leur lieu de réunion, puis le dirigèrent vers un usurier. Ce dernier, sous le charme du masque, lui accorda un prêt à un taux très bas, et bientôt Gaël fit l’acquisition d’un commerce de fourrures et de tissus rares. Ses clients, séduits d’emblée, acceptaient les prix qu’il fixait, presque sans marchander. Il prenait part aux fêtes, splendides, sans mesure avec ses anciens amusements. Le vin le plus fin coulait dans les coupes de cristal, sous les torches et les lumières colorées, au son de musiques inspirées par les dieux eux-mêmes. Mais si autrefois il avait été un séducteur cynique, il jouissait de l’affection, de la fraternité de ses camarades de la place du marché aux herbes. Cela lui manquait, parce que chez les masques dorés, les relations étaient courtoises, mais le sens des affaires prévalait. Une nuit, délaissant les réjouissances, il descendit jusqu’au rempart qui surmontait la Ville Basse. En bas, quelques masques blancs se répandaient en rires et en baisers…Il crut voir Lila parmi eux. Ce soir là, pour la première fois, il envisagea d’enlever son masque, de retourner dans les marais, et de recommencer à zéro…Des pensées l’envahirent, des images qui n’étaient pas de lui. Le masque avait perçu son intention et lui parlait. Il le suppliait de ne pas l’abandonner, lui promettait de nouvelles gloires, des plaisirs plus intenses. Il se resserrait sur son visage…
Une main se posa sur l’épaule du garçon. Une femme brune à la face dorée se tenait derrière lui. Elle était un peu plus âgée que lui, potelée avec de grand yeux verts, sa tête était ornée d’une couronne de roses de cristal enlacées de lauriers d’or.
- Tu as l’air nostalgique, jeune homme. Pourtant tu sembles avoir vite réussi à te faire une place parmi nous ! Je me présente, je me nomme Algora. Ma famille est parmi les plus grandes et anciennes de la Ville Moyenne, et depuis longtemps ses membres font partie de l’Ordre des Prêtres Alchimistes. J’en suis la dernière héritière et hélas l’Ordre n’accepte que des hommes dans son rang. Mais un jeune masque n’aurait pas de mal à s’y faire admettre, et s’il m’épousait, nous pourrions régner sur cette congrégation qui possède le secret de la transmutation des métaux…De l’or à volonté pour nourrir nos masques, imagine le degré de puissance qui s’ouvrirait à nous!
Voila comment se contractaient les mariages, dans la Ville Moyenne! Peu après avoir épousé Algora, Gaël fut ordonné prêtre alchimiste. Chaque jour, dans les sous-sols de leur temple, il participait aux opérations secrètes qui changeaient les vils minerais en or et en argent. Désormais, son masque ne se manifestait plus par des sensations vagues, il était devenu une personnalité à part entière qui coexistait avec lui. Il se réjouissait quand son propriétaire lui offrait de nouveaux trésors, ou montrait son impatience d’en acquérir de nouveaux. Et Gaël en venait à lui murmurer des mots : « Allons, attends un peu, ca va venir bientôt », ou bien « Tiens, régale toi, mon bon… » Et il se sentait envahi d’une douce chaleur en guise de remerciement. Son rayonnement atteignait des sommets ignorés : il était devenu, tout jeune encore, un des marchands les plus respectés. Avec Algora, à défaut d’amour, s’était établie une estime mutuelle qui lui rappelait presque ses amitiés de la Ville Basse.
Leurs affaires marchaient et ils espéraient avoir bientôt des enfants pour accroitre leur commerce. La seule ombre était d’étranges cauchemars certaines nuits, où il se réveillait debout, face à la fenêtre : Il avait marché pendant son sommeil.
Quelquefois il scrutait, au dessus de son palais, l’immense forteresse que constituait la Ville Haute, celle où régnaient le conseil des Archontes, mystérieux maitres de Carmina. Mais personne ne se montrait aux remparts, sauf des gardes bardés de fer.
- Y’a-t-il des masques aussi dans la Ville haute ? Demandait-il à son épouse
- Nul ne le sait. Les seuls contacts avec la Ville
Ils étaient dans leur chambre, un soir du mois des bourgeons, lorsqu’il transperça Algora d’un coup de poignard. Ce ne fut qu’après avoir trempé ses mains dans le sang pour en couvrir son masque qu’il réalisa ce qui venait de se passer.
- Ce n’est pas moi ! Pourquoi as-tu fait ça, Maudit ! Hurla-t-il devant son miroir, en voyant son masque devenu rouge
Et c’est par sa propre bouche que celui-ci lui répondit :
- Ne te lamentes pas, tu rêvais de plus, n’est-ce pas ?
Gaël se retrouva en train de marcher dans un long couloir éclairé de torches. Des soldats, en le croisant, le saluaient en portant leur poing sur leur épaule gauche. Son dernier souvenir était d’avoir porté les mains à son visage, avec l’intention d’arracher le masque, puis plus rien… Baissant les yeux il vit qu’il portait une cuirasse et une épée. Il sut alors qu’il était dans
- J’ai fait demander notre repas, mon cher époux…
Elle n’était pas masquée, elle non plus. Ne sachant que dire, il saisit la coupe. Il était donc à nouveau marié, mais n’en avait aucun souvenir. D’où venait cet éclat de rire ? Son épouse ne semblait pas l’entendre. Lorsqu’ils furent couchés, il se dit que, quitte à ne plus être maitre de son destin, il pouvait au moins goûter à ce corps féminin, étendu à ses cotés, mais elle le repoussa…
- Tu sais bien qu’on ne doit pas, la veille d’une bataille…
Une bataille ? Une fois de plus il eut l’impression que quelqu’un qu’il ne voyait pas se moquait de lui…
Un soldat vint le chercher avant l’aube. Dans une grande cour, une troupe de cavaliers armés l’attendait.
- Salut à toi, Commandeur Gaël !
Aucun d’eux n’était masqué. Ainsi donc, il était le seul de
La nuit commençait à devenir plus claire lorsqu’ils arrivèrent en vue d’une ville entourée de palissades. Le son de nombreux cors retentit. Alors il ne fut plus que spectateur. Il se vit galoper en levant son bouclier pour se protéger des nuées de flèches. Un bélier avait rapidement défoncé la porte de cette palissade rudimentaire et il y faisait irruption en hurlant. Des guerriers, moins bien armés, plus primitifs d’aspect, se précipitaient à sa rencontre. Et puis…Et puis il se vit faire des moulinets qui faisaient sauter les têtes et les membres de l’ennemi, il sentait sa lame pénétrer les entrailles, et quelqu’un d’autre dirigeait ses mouvements, quelqu’un d’autre criait des ordres à sa place…Horrifié, il se vit même massacrer des femmes, écraser des enfants sous ses bottes ferrées…Non, c’était un cauchemar ! Au milieu de la matinée, il n’y avait plus d’adversaire debout. Ses compagnons le félicitaient de cette victoire rapide, se réjouissant que cette riche région fût désormais possession de Carmina. Le sang le couvrait, des bottes jusqu’à ses cheveux qu’il poissait. Ce sang…A mesure qu’il provoquait la montée de la nausée en lui, il enivrait « L’autre », qui s’en nourrissait, en tirait une énergie toujours plus grande. Gaël sentit que c’était fini, sa conscience s’amenuisait, était aspirée, sucée…Il sombra dans le néant.
Le sixième jour du Mois des Grandes Chaleurs, l’être qui avait été Gaël fut intronisé au conseil des Archontes. Pour la première fois il pénétrait dans la salle des trônes, au sommet de la tour centrale de
Le Conseil des Archontes, autorité suprême de Carmina, était composé uniquement de masques…
04 janvier 2009
Solve et Coagula
(Nouvelle parue dans Le Calepin Jaune n°16):
La femme est l'être le plus parfait entre les créatures: elle est une créature transitoire entre l'homme et l'ange.
Honoré de Balzac
Entre Louis et moi, c’était une amitié qui datait de l’école, et même si nos chemins avaient divergé nous ne nous étions jamais perdus de vue : les mêmes liens nous unissaient encore à l’approche de nos trente ans. Il était devenu libraire, son érudition et sa gentillesse lui attiraient de nombreux clients, et ainsi sa boutique du boulevard St Germain marchait bien lorsque commença notre étrange aventure. Moi, je venais de finir mes études de médecine et exerçait à la Salpêtrière Pourtant je me surprenais quelquefois à envier Louis dont la profession, loin de la souffrance qui remplissait les grandes salles des hôpitaux, lui permettait de rechercher les plus rares et les plus curieux ouvrages dans le domaine qui nous passionnait tous les deux : occultisme. De plus je m’étais trouvé mal à l’aise, plongé dans le milieu de la faculté où la plupart prônaient des idées matérialistes et scientistes. Heureusement en 1888, j’y rencontrais un autre étudiant, Gérard Encausse, qui venait de fonder la revue « L’Initiation » et qui me renforça dans l’idée qu’il n’y avait pas de contradiction entre la science et une vision spiritualiste de la place de l’homme dans l’univers. Plus tard il orienta nos recherches de documents secrets et nous fit rencontrer d’autres personnalités brillantes comme Péladan ou Stanislas de Guaita. Notre démarche étant celle de chercheurs, après avoir été initiés à l’Ordre Martiniste et celui Kabbalistique de La Rose-Croix , nous préférâmes poursuivre en solo, en duo plutôt, en dehors des cercles et de leurs querelles d’école.
Un printemps, lors de la dernière décennie du siècle, Louis devint particulièrement fébrile ; il venait d’acquérir, après bien des péripéties, un ancien ouvrage, lui-même transcription annotée d’un traité de la renaissance, sur les applications magiques de la Cabale.
- Il ne s’agit plus là d’un grimoire de campagne ou de rituels pseudo-iniatiques, me dit gravement mon ami. Il y a là le chemin de la réalisation du Grand-Œuvre, qui est de dépasser notre condition contingente d’êtres matériels.
Le secret, m’expliqua-t-il, était contenu dans la formule alchimique « Solve et Coagula » : dissoudre et coaguler ce que Paracelse appelle la lumière astrale, ce par quoi tout être et toute forme existe. Sublimer la matière grossière en matière subtile. La première étape indiquée par le livre est, afin de se familiariser avec le processus, de faire l’opération inverse, plus simple : il était possible, dans certaines conditions, de faire s’incarner dans notre forme d’existence un des esprits aériens qui évoluent, invisibles, autour de nous.
Après avoir consulté les tables astrologiques, il établit le jour et l’heure propices à l’évocation et deux semaines après, à la tombée du jour, nous nous rendîmes à la petite maison qu’il possédait aux environs de Paris, et que nous appelions notre « Templum ». C’était là que nous procédions à nos expériences hors du commun. Un mélange d’exaltation et d’angoisse nous dilatait à la fois la poitrine et nous serrait les entrailles, alors que nous tracions les diagrammes sur le sol et disposions les instruments rituels. Si tout marchait comme prévu, nous allions agir directement sur le mercure alchimique, l’étoffe dont sont tissés tous les mondes, et voir se solidifier devant nous un des mystérieux habitants de l’éther.
La cérémonie devant se dérouler à l’extérieur, c’est dans le jardin que nous nous étions installés, bien couverts, car le printemps était encore froid et une pluie fine tombait. A mesure que Louis psalmodiait les paroles sacrées en hébreu et en latin, le vent prenait de la force et faisait bruire de plus en plus fort les arbres environnant. Je me souvins que Guaïta nous avait dit que l’air était le véhicule privilégié des fluides subtils, et que le vent porte de nombreux élémentaux. Louis haussa la voix et je rajoutais des herbes dans le brûle-parfum.
La nuit changeait : une opalescence baignait le jardin et nous aperçûmes des formes imprécises flotter au dessus de nous. A mesure que les incantations de mon ami roulaient, devenant menaçantes, les apparitions se précisaient, prenaient des formes humaines ou animales et, comme prises de panique, s’éloignaient vers le ciel. Louis pointa sa baguette sur la plus proche et répéta sa formule. La créature sembla alors se condenser, se solidifier en un corps blanc qui perdait de l’altitude.
Il y eut un cri et un bruit mat au sol.
Nous nous précipitâmes vers le lieu de la chute. J’approchais ma lanterne. Dans une flaque de boue gisait une jeune femme, vêtue seulement de ses longs cheveux blonds. Son corps laiteux était aussi parfait qu’une statue de Vénus antique. Je me penchais vers elle, examinais son pouls, sa respiration. Son organisme était celui d’une humaine, sans connaissance, mais en bonne santé. Nous la portâmes dans la maison, enroulée dans nos manteaux. Un silence gêné régnait entre nous : devant cette créature si belle et qui semblait si innocente, couchée sur le canapé, nous nous demandions pour la première fois si notre expérience était légitime : de quel droit l’avions-nous ainsi arrachée à la liberté du monde astral ? Je lui fis respirer des sels et elle ouvrit des yeux comme je n’en avais jamais vus, de grands yeux parfaitement violets. De sa peau, de ses cheveux, émanait un parfum naturel extrêmement délicat, qui rappelait celui des fleurs et des pins sur la Riviéra au mois de mai, en plus subtil.
- Maudits sorciers ! Murmura-t-elle. Pourquoi m’avez-vous fait ça ?
- Mademoiselle, dit alors Louis, nous ne sommes pas des sorciers mais des étudiants en magie. Nous n’avions aucune intention de vous nuire, et dès que possible nous vous ferons recouvrer votre état antérieur.
Nous la ramenâmes à Paris, chez moi qui possédait un appartement plus grand. Je lui laissais ma chambre et dormais dans le salon, nous avions acheté des vêtements pour elle. Les premiers jours elle parla peu. De par sa matérialité nouvelle, ses gestes étaient gauches. « Je suis si lourde, disait-elle, et si laide dans cette forme que je ne peux changer »…Timidement nous lui expliquions qu’elle était la plus belle femme que nous connaissions, mais cela ne la consolait pas. Elle aurait pu nous apprendre tellement de choses sur la vie dans d’autres plans d’existence ! Mais nous n’aurions jamais osé l’interroger, englués dans nos remords. Il fallait réparer. Mon ami calcula que l’opération inverse serait possible à la prochaine lune. Jusque là pour survivre elle devait apprendre à manger, et absorber des aliments solides, même liquides, était très pénible pour elle, cela lui donnait la sensation de s’alourdir encore plus, de s’enfoncer dans l’organique.
- Vous n’êtes peut-être pas des méchants sorciers, disait-elle, mais sans le vouloir vous avez été très cruels. Renvoyez-moi vite à mes semblables, les filles et fils de l’air. S’il vous plait ! Vous aurez mon pardon…
Elle nous regardait de ses yeux violets. Nous rêvions de la garder avec nous. Et en même temps de la rendre à son bonheur.
Hélas ! A la lune suivante, le rituel échoua. Après une nuit à réciter nos invocations en vain, nous dûmes cesser à l’aube, en proie à l’épuisement et au désespoir. Les lois occultes qui gouvernent l’univers font que la descente vers le plus épais est plus facile que l’ascension vers le subtil. Il avait été aisé d’attirer une sylphide dans la matière brute, mais la sublimation de ladite matière était la fin d’un long cheminement que nous ne pouvions accomplir si vite. Nous rentrâmes à Paris avec Alyssa. Elle avait refusé de nous donner son véritable nom, bien sûr, connaître le nom d’un esprit permet de le dominer. Alors Louis et moi l’avions baptisée de celui d’Alyssa, mystérieux et doux à l’oreille.
Dans les jours qui suivirent, Alyssa ne quitta plus le lit, refusant de s’alimenter et versait des larmes qui embaumaient ses draps. Je craignis qu’elle ne se laisse mourir de mélancolie et rassemblant mes connaissances en maladies nerveuses, je lui prescrivis de l’exercice et des promenades au grand air. Dès que nous le pouvions, Louis et moi l’accompagnions en voiture couverte vers les forêts environnantes, puis nous continuions à pied, chacun de nous la tenant par un bras. Nous croisions quelques promeneurs ou habitants, le regard plein d’envie face à ces deux jeunes élégants aux bras d’une si merveilleuse créature.
Au début elle contemplait le paysage d’un air stupéfait. Je reprenais confiance. Elle devait se ressourcer dans cette nature où nous marchions et dont elle était un esprit. Mais des sanglots la reprirent :
- Ou est mon peuple ? Ils doivent être nombreux dans le vent…Et je ne les vois pas ! Et ceux qui habitent la rivière…Et ceux des rochers, des arbres…Je ne les perçois plus avec mes yeux humains !
Nous comprîmes. Elle vivait autrefois au cœur de ce que les philosophes appellent la natura naturans, le jaillissement libre de la création à sa source. Par notre faute cette nature lui était désormais extérieure et figée, comme un pays aimé apparait à un proscrit. Peut être le mythe d’Adam et Eve chassés de l’Eden racontait-il une chute semblable de l’Homme, mais qui était conséquence d’un libre choix, alors qu’elle n’avait commis aucun péché…
Il était clair que ces promenades n’avaient pas d’effets bénéfiques. Nous étions, un soir, Louis et moi, en train de fumer un cigare dans le salon, soucieux, tandis qu’Alyssa s’était s’isolée dans la chambre. Que devions-nous faire ? Devais-je la confier à un collègue de la Salpêtrière, plus au fait des maladies de l'âme? Mais était-ce une maladie que de pleurer son paradis perdu?
, plus au fait que moi des maladies de l’âme ?
Je vis le piano en face de moi, un instrument que je tenais de ma famille, purement décoratif, n’ayant jamais moi-même appris le solfège.
- Louis, demandais-je, tu joues du piano, je crois ?
- En effet, j’ai pratiqué cet art assez longtemps. Si tu savais le nombre de réunions de famille où ma mère m’a fait jouer « La marche turque » !
- Hé bien il va falloir t’y remettre ! La musique fait partie du traitement des mélancolies…Nous n’avons rien à perdre à essayer !
« Rien à perdre » ! Cette expression me parait bien amère aujourd’hui !
Cela marcha bien au-delà de mes espoirs…
Le lendemain, lorsque mon ami se mit à jouer des sonates de Beethoven et de Mozart, le visage d’Alyssa s’illumina, la tristesse en disparut pour faire place à la plénitude. Elle parcourait la pièce du regard, souriait
- Pendant que vous jouiez, déclara-t-elle après que le dernier accord se fut évanoui, je me trouvais libérée de mon exil. J’étais assise à côté de vous, mais en même temps dans le monde aérien. Je voyais mon peuple autour de nous, ils me parlaient ! Vous aussi vous les voyiez, non ?
- Nous ne les avons pas vus, dit Louis, mais ceci me rappelle l’enseignement d’un vieux maître passé : Louis-Claude de Saint-Martin. Il enseignait que l’harmonie de la musique éveille l’Homme à l’harmonie de la création d’avant sa chute. Certes, nous vous avons fait descendre dans notre lourdeur, mais votre nature est toujours pure et non pas pervertie comme la nôtre. Il n’est donc pas étonnant que la musique vous fasse vivre dans les deux sphères, simultanément.
Pour la première fois elle eut un geste de tendresse envers nous, en serrant dans chacune de ses mains adorables une des nôtres. Elle nous était reconnaissante d’avoir trouvé une ouverture à sa prison, sans pour autant nous en vouloir de l’y avoir enfermée.
Une période heureuse commença, hélas trop courte. Tout en gardant l’espoir que nous réussissions à la rendre un jour à sa patrie d’origine, elle s’y plongeait provisoirement à chaque fois qu’elle écoutait Louis au piano. Nous l’emmenions aussi au concert, ce qui portait son bonheur à son comble. Derrière nous on jasait, certains trouvaient scandaleuse cette inconnue qui s’affichait avec deux hommes en même temps, cette femme belle à se damner dont le seul parfum envoutait, et leur aigreur les rendaient encore plus venimeux. Pourtant malgré notre jeunesse et la passion qui nous brûlait tous les deux, elle nous apparaissait comme une madone inaccessible et jamais nous ne nous serions permis une attitude galante avec elle. Quand au projet de la renvoyer dans le monde astral…Nous en venions à souhaiter trouver le moyen de la faire subsister définitivement ici et là-bas, en même temps !…
Et puis vint la jalousie entre nous. Mon travail à l’hôpital était très prenant, j’étais souvent loin d’elle alors qu’elle passait les journées à la librairie de Louis où nous avions fait transporté le piano, afin de pouvoir lui en faire profiter plus souvent. Les beaux jours étaient là et Louis, au risque de perdre sa clientèle, fermait quelquefois sa boutique dans l’après-midi pour l’emmener écouter un concert dans un kiosque à musique. Je les trouvais souvent, lui jouant, elle derrière, une main chastement posée sur son épaule. Je finissais par m’en prendre à mon vieil ami : moi j’étais un scientifique, j’avais fait des études longues et difficiles pour soulager la souffrance, je passais des heures éprouvantes au milieu des râles et des agonies pendant que Monsieur Louis faisait le joli cœur parce qu’il connaissait ses gammes ! Nos relations se dégradaient et Alyssa en souffrait. Il avait beau se défendre d’être en rivalité avec moi, un soir nous en vinrent aux mains, nos sangs tâchèrent nos habits, horrifiant notre douce compagne.
Quelques jours après, ce fut elle qui prit la décision : elle ne pouvait plus continuer dans ces conditions à nous voir ensemble. Elle irait s’installer chez Louis, parce que lui connaissait la musique, nécessaire à sa survie. Mais, précisa-t-elle, nous aimait tous les deux autant. Que signifiait « aimer » pour un être qui connaissait si mal la chair ? Sans doute pas la même chose que pour nous !
Je pensais que pour souffrir moins il valait mieux ne plus les fréquenter, mais la souffrance était bien là, avec ses vagues de ténèbres qui me submergeaient. Je me jetais dans le travail pour la fuir, je l’endormais provisoirement avec l’opium et l’éther, et je la retrouvais à chaque réveil : j’avais perdu celui qui était un quasi-frère et la seule femme que j’avais vraiment aimé. Je pensais à m’enfermer dans un monastère ou à partir exercer mon art dans les colonies, lorsqu’à l’automne Louis m’écrivit, me suppliant de revenir chez lui.
J’étais aussi heureux qu’inquiet de le revoir. Il semblait très las, les yeux rougis, et serra chaleureusement ma main dans les deux siennes.
- Elle est partie dit-il…Mon ami, comme nous avons eu tort de nous déchirer !
Pourtant, malgré les fenêtres ouvertes qui laissaient entrer le soleil de septembre, le parfum de la belle flottait encore dans son appartement. Je ne dis rien, le laissais continuer :
- Elle me demandait de la musique, encore et toujours…Elle en était affamée ! Et c’est bien le mot, parce qu’elle semblait s’en nourrir, au sens propre : elle avait de moins en moins besoin de manger et ça ne semblait pas lui nuire, au contraire, elle paraissait de plus en plus épanouie, rayonnante ! Tu sais, nous vivions comme frère et sœur, je te le jure ! Elle m’a demandé de lui apprendre le piano. Mon cher ami, tu te doutes que l’apprentissage du solfège, et d’un instrument est fastidieux ! Pourtant, elle, elle l’a acquis à une vitesse incroyable, comme si elle avait pratiqué depuis la plus tendre enfance…Tu te souviens comme elle était maladroite au début ? Plus elle jouait, plus ses gestes devenaient fluides, aisés, et puis…Je l’entendais chanter de plus en plus souvent, des airs dont j’ignorais l’origine. Comme je lui demandais, elle me dit que c’était son langage, la langue des esprits de l’air, qui étaient autour de nous et avec qui elle parlait. Elle était si gaie ! Mais je sentais qu’elle s’éloignait. Ho certes, elle avait toujours autant d’attentions et de tendresse envers moi et elle parlait de toi aussi, elle espérait que tu ne sois pas trop malheureux…
Sa voix se brisa, il pleurait. Je passais mon bras autour de ses épaules.
- Je comprends ce que tu as dû ressentir, maintenant… « Solve et coagula », tu te souviens ? Pour la faire chuter dans la matière lourde, nous avions été habiles ! C’est moi qui ai eu cette idée ! Mais nous étions incapables de la rendre à son état subtil, parce que nous sommes nous-mêmes trop englués dans notre épaisseur. La musique, chez nous, ne provoque qu’un écho lointain, une nostalgie des mondes supérieurs. Chez elle…Les derniers temps, j’avais compris ce qui arrivait. Son parfum, tu le sens ? Il se répandait partout comme un produit très volatil. Au soleil, je voyais sur le sol l’ombre de sa robe, mais pas de sa tête… J’apercevais par moment la lueur des bougies à travers sa main. Il ya trois soirs, son air était plus grave. Elle m’a dit « Merci » et m’a demandé de me réconcilier avec toi. Elle est rentrée dans sa chambre, après m’avoir envoyé un baiser du bout des doigts…Viens !
Il me mena dans la chambre.
Sur le lit qu’occupait Alyssa, était étendue une de ses robes. A l’intérieur, un corsage et des bas.
Vides, mais tout imprégnés de son délicat parfum.
Une brise légère nous frôla.






















