lux umbra

Textes fantastiques, sombres ou mystiques entre ombres et lumières, enfers et paradis

29 mai 2009

"La Belle et le Chaos", une nouvelle de moi dans Univers VIII

Le numéro VIII du webzine "Univers", du site Outremonde est en ligne, avec dedans une de mes nouvelles, "La Belle et le Chaos", illustrée par Guillaume Tiret.
Je suis en bonne compagnie:

- Ne pas déranger, texte de Michaël Rochoy illustré par Estelle Valls de Gomis
- La belle et le chaos, texte de Henri Bè illustré par Guillaume Tiret
- ForgeSonges, un article de l'équipe éponyme
- Le pigeon, texte de Yves-Daniel Crouzet illustré par Annick D.C.
- Père et fils, texte de Philippe Déniel illustré par Tony Patrick Szabo
- Nathalie Henneberg, un dossier de Didier Reboussin, Noé Gaillard et Cyril Carau
- Morr-an, texte de E-Traym illustré par Grem
- Le casting, texte de Sophie Dabat illustré par Alda
- Un entretien avec Laurent Girardon dirigé par Cyril Carau
- Nanobots, texte de Nicolas Villain illustré par Cyril Carau

Le PDF est à télécharger
ICI

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06 avril 2009

Les masques de Carmina

Il s'agit d'une nouvelle qui avait été retenue par le fanzine Monk pour son n°5, qui devait être consacré au thème du masque...Malheureusement, Monk à cessé de paraitre après le n°4     
Voici donc ce texte qui s'apparente à la fantasy...

masques

      Au dessus des marais qui s’étendent au Sud-ouest de la cité de Carmina, certaines nuits où la lune est pleine et le temps froid, dansent les masques vierges, ceux qui n’ont jamais eu de contact avec les humains. Pour celui qui les aperçoit, ce sont de petites formes changeantes, légères et irisées, qui volent à quelques pieds du sol. Les chasser est difficile et dangereux, celui qui s’y essaie risque d’être englouti par les eaux mortes, d’autant plus qu’il ne peut s’éclairer, toute lumière autre que lunaire ferait fuir les jeunes masques. Il doit affronter la froidure, immobile, et attendre que l’un d’eux, suivant un obscur instinct, se pose sur son visage.

       Gaël fut de ceux-là. Il en avait entendu parler dans la ville basse, dans certaines tavernes où des hommes sans âge vous livrent ce genre de secret, contre quelques coupes d’alcool. Dans des quartiers où, dit-on, certains habitants ne descendent pas d’êtres humains, où dorment des mystères bien plus anciens que les remparts de Carmina. Il réussit à capturer un masque le quinzième jour du mois des vents, quand l’air commence à devenir vif et les jours de plus en plus courts. La créature n’était pas froide et gluante comme il s’y était attendu. Au contraire, lorsqu’elle vint se déposer doucement sur lui, s’affiner et s’étendre pour épouser parfaitement la forme de sa peau, elle le réchauffa. C’était un être vivant qui palpitait et lui communiquait une force inconnue, non pas une proie ravie à son état sauvage, mais un invité avec qui s’établissait une osmose volontaire. Heureux d’en finir avec son immobilité glacée il se mit à courir vers la cité.

Le jour qui se levait lui révéla, à travers la membrane translucide qui recouvrait ses yeux, une vision nouvelle aussi. L’aube avait une luminosité particulière, et les décors quotidiens sans intérêt jusque là, le moindre vieux pan de mur, la moindre poutre, lui apparaissaient sous des aspects esthétiques qu’il ignorait, et qui se transformèrent encore lorsque le soleil vint les frapper, en des explosions de couleurs.

Les rues étroites de la ville basse retentissaient déjà des cris des commerçants, des imprécations des prédicateurs divers (Il y avait tellement de cultes, publics ou secrets, à Carmina !), des soldats fendaient la foule sans ménagement. Soudain, au détour d’une échoppe, deux garçons de son âge firent ironiquement une révérence à Gaël. Leurs visages étaient couverts du même masque blanc nacré qu’il portait lui-même.

          - Bienvenue, Monseigneur, dans le monde des masques, lui dit l’un d’eux en souriant.

         - Etonné, mon bon Monsieur ? Dit l’autre. Tu croyais être le seul ? Alors apprend une première chose : seul celui porte un masque peut reconnaître les autres masqués. Pour le reste de la population, nous avons des visages ordinaires…Et si extraordinaires aussi !

        - Oui, répondit Gaël, je sais que les masques ont un pouvoir de fascination sur les autres.

        - Bien sûr que tu le sais…sinon tu n’aurais pas pris des risques pour en acquérir un ! Le rendez-vous des masques blancs, c’est sur la place où se tient le marché aux herbes…Sous les remparts de la ville moyenne!

         C’est là que nous nous nous mettons d’accord, afin que nos pouvoirs de séduction ne s’opposent pas les uns aux autres, ce qui serait fâcheux pour tous !

        Tout en gravissant les rues qui montaient vers le marché aux herbes, il pensait à sa nouvelle capacité de séduire, à toutes les jeunes filles de Carmina auxquelles il n’osait même pas rêver…Lila ! Lila la blonde, la fille du verrier. Elle qui avait tant de prétendants…Elle pourrait être à lui !

        Sur la place en effet, il repéra vite des groupes de masques qui discutaient, à l’écart. On le salua, discrètement, au milieu de la foule ignorante. Levant les yeux, il aperçut comme un éclat, là-haut, sur les remparts de la Ville Moyenne, deux habitants des quartiers riches qui les observaient. Le soleil avait resplendit sur leurs masques dorés. Mais autour de Gaël, tous les masques étaient blancs.

       - Tiens ! Voila quelqu’un de nouveau dans notre confrérie ! S’écria une voix féminine à coté de lui.

       Il n’en croyait pas ses yeux: cette fille masquée, vêtue d’une robe rouge et verte à rubans, comme en portent les plus aisées de la ville basse, n’était autre que la délicieuse Lila ! Lila qui jusque là, entourée de ses galants, n’avait jamais daigné lui accorder la moindre attention.

       - Tu me dévisages, continua-t-elle en souriant, m’aurais-tu déjà remarquée auparavant ?

       Bouleversé, il fit « oui » de la tête. Elle continua à sourire en disant :

       - Et maintenant que tu es toi aussi un masque blanc, tu ne me vois plus pareil, n’est-ce pas ?

       C’était vrai. Gaël n’éprouvait plus la fascination qu’il avait eue pour elle. Le visage de Lila, auquel adhérait parfaitement la seconde peau, était régulier, certes, mais il le trouvait désormais commun.

      - Les masques, reprit-elle plus gravement, sont mensonges et illusions. Ils ont un charme puissant qui fait voir celui qui le porte selon les rêves et désirs de celui qui regarde. C’est pour ça que je te plaisais et que je plais aux autres. Personne ne te résistera, mais sache bien que c’est le masque et non pas toi, qui les troublera. Et le masque est miroir de leur âme !

        Ce fut une nouvelle vie qui commença alors, une vie de fêtes et d’aventures amoureuses. Les plus belles de la ville basses lui tombaient dans les bras et il s’accordait avec ses compagnons secrets pour ne pas conquérir les mêmes femmes au même moment. De plus il attirait la sympathie de tous, on lui faisait crédit dans les tavernes. Lorsqu’il travaillait, ses patrons, confiants, lui laissaient toutes les responsabilités. A chaque nouveau succès, son masque semblait palpiter de plus de vie. Sans pouvoir l’expliquer, Gaël le sentait « heureux », comme un animal familier bien nourri et choyé. Il apprit bientôt que les émotions alimentaient les masques blancs, les faisaient croître en vie et en puissance.

        En trainant sur la place du marché aux herbes, entouré de ses amis, une femme à un bras et une cruche de vin à la main, il apercevait régulièrement les inconnus masqués d’or, sur les remparts qui dominaient. Quelquefois même il en voyait, vêtus de robes précieuses, traverser la ville basse en direction de la moyenne. Mais ceux-là, hautains, ignoraient les masques blancs. Ce fut encore Lila qui lui apprit qui ils étaient.

        - Ceux-là ont usé de leurs pouvoirs pour s’enrichir. Ils ont renoncé au charme physique pour celui de la richesse, et nourrissent leur masque d’or et de bijoux. Ainsi ils vivent dans la Ville Moyenne.

        Mais alors il devient plus exigeant, il lui en faut toujours davantage. A la fin, c’est l’homme qui sert le masque et plus l’inverse…

        La Ville Moyenne et ses palais de marbre, ses toits d’or et ses vitraux multicolores, où chaque rue, disait-on, était une œuvre d’art, avait toujours fait rêver Gaël. Mais seuls les plus riches notables de Carmina y avaient accès. Il avait peut être la possibilité de s’y installer, et cela valait bien certaines contraintes. Il y avait des Dames riches dans la Ville Basse, pas assez riches pour franchir les murailles vers le haut, mais suffisamment pour couvrir leur jeune amant de bagues d’or, de chevalières ornées de pierres précieuses. Et Gaël, le jeune amant, sentit son masque changer. Il devenait plus solide, son contact plus doux, entre la soie et le velours. Gaël s’aperçut aussi que ses bijoux semblaient fondre, se flétrir comme des fleurs qui se fanent et il devait s’en faire offrir de nouveaux par ses riches conquêtes. Au fur à mesure, le masque passait du blanc au jaune, puis se couvrait de paillettes d’or. Alors Gaël vit ses compagnons se détourner de lui, changer de conversation lorsqu’il arrivait. S’il n’éprouvait plus d’attirance pour Lila, ils étaient devenus des amis sincères. Elle brisa un jour le silence.

        - Ca y est, Gaël, tu es devenu un masque d’or. Tu n’as plus ta place ici, hélas ! La seule possibilité qu’il te reste si les regrets te prennent, ce sera de te débarrasser du masque, parce il ne pourra plus redevenir blanc. Il te faudra alors en acquérir un nouveau dans les marais… Maintenant vas-y, gagne la Ville Moyenne
…Que les dieux te protègent !

       Le lendemain, le cœur rempli de joie mêlée de chagrin, il franchit la porte majestueuse de la Ville Moyenne, ornée de statues de marbres, aux inclusions d’or et d’ivoire : vieillards glorieux, nymphes brandissant des lauriers et des cornes d’abondance. Les gardes le laissèrent passer, tout naturellement, après un regard rapide. Les rues n’étaient pas étroites et tortueuses, comme celles de la Ville Basse, mais larges et rectilignes, et dépassaient en splendeur ce qu’il avait imaginé. Pas une porte, pas une colonnette qui n’était une fine sculpture de matière précieuse. A coté des palais, des maisons à étages, s’ouvraient des boutiques d’orfèvres, des marchands de soieries et d’épices venues des pays lointains. Des plantes exotiques poussaient dans les jardins.

Trois hommes en robes grenat, couvertes de pierreries et au visage de métal jaune, se dressèrent sur sa route. Il devait se soumettre aux nouvelles règles de son état, lui exposèrent-ils. Puisqu’il allait bientôt devenir un commerçant ici, il devait adhérer à leur société secrète, et s’engager à s’entendre avec eux sur les prix, pour éviter d’être en concurrence.

- Finalement, dit-il en riant, les lois sont les mêmes qu’en bas ! Que ce soit en amour comme en argent, il faut veiller à ne pas se marcher sur les pieds !

Mais ceci ne dérida pas leurs faces sévères. Ils se contentèrent de lui indiquer leur lieu de réunion, puis le dirigèrent vers un usurier. Ce dernier, sous le charme du masque, lui accorda un prêt à un taux très bas, et bientôt Gaël fit l’acquisition d’un commerce de fourrures et de tissus rares. Ses clients, séduits d’emblée, acceptaient les prix qu’il fixait, presque sans marchander. Il prenait part aux fêtes, splendides, sans mesure avec ses anciens amusements. Le vin le plus fin coulait dans les coupes de cristal, sous les torches et les lumières colorées, au son de musiques inspirées par les dieux eux-mêmes. Mais si autrefois il avait été un séducteur cynique, il jouissait de l’affection, de la fraternité de ses camarades de la place du marché aux herbes. Cela lui manquait, parce que chez les masques dorés, les relations étaient courtoises, mais le sens des affaires prévalait. Une nuit, délaissant les réjouissances, il descendit jusqu’au rempart qui surmontait la Ville Basse. En bas, quelques masques blancs se répandaient en rires et en baisers…Il crut voir Lila parmi eux. Ce soir là, pour la première fois, il envisagea d’enlever son masque, de retourner dans les marais, et de recommencer à zéro…Des pensées l’envahirent, des images qui n’étaient pas de lui. Le masque avait perçu son intention et lui parlait. Il le suppliait de ne pas l’abandonner, lui promettait de nouvelles gloires, des plaisirs plus intenses. Il se resserrait sur son visage…

Une main se posa sur l’épaule du garçon. Une femme brune à la face dorée se tenait derrière lui. Elle était un peu plus âgée que lui, potelée avec de grand yeux verts, sa tête était ornée d’une couronne de roses de cristal enlacées de lauriers d’or.

- Tu as l’air nostalgique, jeune homme. Pourtant tu sembles avoir vite réussi à te faire une place parmi nous ! Je me présente, je me nomme Algora. Ma famille est parmi les plus grandes et anciennes de la Ville Moyenne, et depuis longtemps ses membres font partie de l’Ordre des Prêtres Alchimistes. J’en suis la dernière héritière et hélas l’Ordre n’accepte que des hommes dans son rang. Mais un jeune masque n’aurait pas de mal à s’y faire admettre, et s’il m’épousait, nous pourrions régner sur cette congrégation qui possède le secret de la transmutation des métaux…De l’or à volonté pour nourrir nos masques, imagine le degré de puissance qui s’ouvrirait à nous!

Voila comment se contractaient les mariages, dans la Ville Moyenne! Peu après avoir épousé Algora, Gaël fut ordonné prêtre alchimiste. Chaque jour, dans les sous-sols de leur temple, il participait aux opérations secrètes qui changeaient les vils minerais en or et en argent. Désormais, son masque ne se manifestait plus par des sensations vagues, il était devenu une personnalité à part entière qui coexistait avec lui. Il se réjouissait quand son propriétaire lui offrait de nouveaux trésors, ou montrait son impatience d’en acquérir de nouveaux. Et Gaël en venait à lui murmurer des mots : « Allons, attends un peu, ca va venir bientôt », ou bien « Tiens, régale toi, mon bon… » Et il se sentait envahi d’une douce chaleur en guise de remerciement. Son rayonnement atteignait des sommets ignorés : il était devenu, tout jeune encore, un des marchands les plus respectés. Avec Algora, à défaut d’amour, s’était établie une estime mutuelle qui lui rappelait presque ses amitiés de la Ville Basse.

Leurs affaires marchaient et ils espéraient avoir bientôt des enfants pour accroitre leur commerce. La seule ombre était d’étranges cauchemars certaines nuits, où il se réveillait debout, face à la fenêtre : Il avait marché pendant son sommeil.

Quelquefois il scrutait, au dessus de son palais, l’immense forteresse que constituait la Ville Haute, celle où régnaient le conseil des Archontes, mystérieux maitres de Carmina. Mais personne ne se montrait aux remparts, sauf des gardes bardés de fer.

- Y’a-t-il des masques aussi dans la Ville haute ? Demandait-il à son épouse

- Nul ne le sait. Les seuls contacts avec la Ville Haute sont les édits des Archontes, que nous portent leurs messagers.

Ils étaient dans leur chambre, un soir du mois des bourgeons, lorsqu’il transperça Algora d’un coup de poignard. Ce ne fut qu’après avoir trempé ses mains dans le sang pour en couvrir son masque qu’il réalisa ce qui venait de se passer.

- Ce n’est pas moi ! Pourquoi as-tu fait ça, Maudit ! Hurla-t-il devant son miroir, en voyant son masque devenu rouge

Et c’est par sa propre bouche que celui-ci lui répondit :

- Ne te lamentes pas, tu rêvais de plus, n’est-ce pas ?

Gaël se retrouva en train de marcher dans un long couloir éclairé de torches. Des soldats, en le croisant, le saluaient en portant leur poing sur leur épaule gauche. Son dernier souvenir était d’avoir porté les mains à son visage, avec l’intention d’arracher le masque, puis plus rien… Baissant les yeux il vit qu’il portait une cuirasse et une épée. Il sut alors qu’il était dans la Ville Haute. Le manteau écarlate des officiers couvrait ses épaules…. Depuis combien de temps? Comment l’avait-on prit pour un aristocrate, seuls autorisés à exercer cette fonction ? Il lui semblait que quelqu’un d’autre marchait à ses cotés, et même qu’il dirigeait la marche. Quelqu’un qui lui susurrait, insidieusement de le laisser diriger…Il le menait par des escaliers, des corridors, des salles ornées de blasons et d’étendards. Partout des hommes portant des lances et des glaives, des écuyers empressés. A tout moment Gaël s’attendait à voir surgir des masques, rouges comme le sien. Mais il ne voyait que des visages découverts. Etait-il le seul ? Il déboucha dans une chambre éclairée par un grand feu dans une cheminée. Une femme aux cheveux nattés, enveloppée dans une robe rouge, lui tendit une coupe :

- J’ai fait demander notre repas, mon cher époux…

Elle n’était pas masquée, elle non plus. Ne sachant que dire, il saisit la coupe. Il était donc à nouveau marié, mais n’en avait aucun souvenir. D’où venait cet éclat de rire ? Son épouse ne semblait pas l’entendre. Lorsqu’ils furent couchés, il se dit que, quitte à ne plus être maitre de son destin, il pouvait au moins goûter à ce corps féminin, étendu à ses cotés, mais elle le repoussa…

- Tu sais bien qu’on ne doit pas, la veille d’une bataille…

Une bataille ? Une fois de plus il eut l’impression que quelqu’un qu’il ne voyait pas se moquait de lui…

Un soldat vint le chercher avant l’aube. Dans une grande cour, une troupe de cavaliers armés l’attendait.

- Salut à toi, Commandeur Gaël !

Aucun d’eux n’était masqué. Ainsi donc, il était le seul de la Ville Haute? La troupe s’ébranla, traversa les Villes Moyennes et Basses, puis sortit de Carmina. Il réalisa qu’il savait monter à cheval, sans jamais l’avoir fait auparavant. Par moment il perdait conscience, puis se retrouvait toujours en selle, comme si son corps avait continué à agir sans lui.

La nuit commençait à devenir plus claire lorsqu’ils arrivèrent en vue d’une ville entourée de palissades. Le son de nombreux cors retentit. Alors il ne fut plus que spectateur. Il se vit galoper en levant son bouclier pour se protéger des nuées de flèches. Un bélier avait rapidement défoncé la porte de cette palissade rudimentaire et il y faisait irruption en hurlant. Des guerriers, moins bien armés, plus primitifs d’aspect, se précipitaient à sa rencontre. Et puis…Et puis il se vit faire des moulinets qui faisaient sauter les têtes et les membres de l’ennemi, il sentait sa lame pénétrer les entrailles, et quelqu’un d’autre dirigeait ses mouvements, quelqu’un d’autre criait des ordres à sa place…Horrifié, il se vit même massacrer des femmes, écraser des enfants sous ses bottes ferrées…Non, c’était un cauchemar ! Au milieu de la matinée, il n’y avait plus d’adversaire debout. Ses compagnons le félicitaient de cette victoire rapide, se réjouissant que cette riche région fût désormais possession de Carmina. Le sang le couvrait, des bottes jusqu’à ses cheveux qu’il poissait. Ce sang…A mesure qu’il provoquait la montée de la nausée en lui, il enivrait « L’autre », qui s’en nourrissait, en tirait une énergie toujours plus grande. Gaël sentit que c’était fini, sa conscience s’amenuisait, était aspirée, sucée…Il sombra dans le néant.

Le sixième jour du Mois des Grandes Chaleurs, l’être qui avait été Gaël fut intronisé au conseil des Archontes. Pour la première fois il pénétrait dans la salle des trônes, au sommet de la tour centrale de la Ville Haute. Il put s’asseoir sur un des sièges de pierre disposés en cercle où se décidait la conduite de Carmina. Il fut revêtu de la robe noire des Archontes, comme tous les membres du Conseil. Et comme lui, tous les autres membres portaient un masque rouge…Plus exactement, chacun d’eux avait été un humain dans lequel un masque s’était enraciné un jour. Et en chacun d’eux le masque s’était développé, se nourrissant de ses désirs et de ses ambitions, jusqu’à anéantir l’homme.

Le Conseil des Archontes, autorité suprême de Carmina, était composé uniquement de masques…

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02 avril 2009

Chien Blanc, Chien Noir sur "Les Vagabonds du Rêve"

Une de mes nouvelles:  Chien Blanc, Chien Noir  à lire ou télécharger en format pdf sur le site 

Les Vagabonds du Rêve, superbement illustrée par Michelle Bigot

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04 janvier 2009

Solve et Coagula

(Nouvelle parue dans Le Calepin Jaune n°16):

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La femme est l'être le plus parfait entre les créatures: elle est une créature transitoire entre l'homme et l'ange.

Honoré de Balzac

Entre Louis et moi, c’était une amitié qui datait de l’école, et même si nos chemins avaient divergé nous ne nous étions jamais perdus de vue : les mêmes liens nous unissaient encore à l’approche de nos trente ans. Il était devenu libraire, son érudition et sa gentillesse lui attiraient de nombreux clients, et ainsi sa boutique du boulevard St Germain marchait bien lorsque commença notre étrange aventure. Moi, je venais de finir mes études de médecine et exerçait à la Salpêtrière Pourtant je me surprenais quelquefois à envier Louis dont la profession, loin de la souffrance qui remplissait les grandes salles des hôpitaux, lui permettait de rechercher les plus rares et les plus curieux ouvrages dans le domaine qui nous passionnait tous les deux : occultisme. De plus je m’étais trouvé mal à l’aise, plongé dans le milieu de la faculté où la plupart prônaient des idées matérialistes et scientistes. Heureusement en 1888, j’y rencontrais un autre étudiant, Gérard Encausse, qui venait de fonder la revue « L’Initiation » et qui me renforça dans l’idée qu’il n’y avait pas de contradiction entre la science et une vision spiritualiste de la place de l’homme dans l’univers. Plus tard il orienta nos recherches de documents secrets et nous fit rencontrer d’autres personnalités brillantes comme Péladan ou Stanislas de Guaita. Notre démarche étant celle de chercheurs, après avoir été initiés à l’Ordre Martiniste et celui Kabbalistique de La Rose-Croix , nous préférâmes poursuivre en solo, en duo plutôt, en dehors des cercles et de leurs querelles d’école.

Un printemps, lors de la dernière décennie du siècle, Louis devint particulièrement fébrile ; il venait d’acquérir, après bien des péripéties, un ancien ouvrage, lui-même transcription annotée d’un traité de la renaissance, sur les applications magiques de la Cabale.

- Il ne s’agit plus là d’un grimoire de campagne ou de rituels pseudo-iniatiques, me dit gravement mon ami. Il y a là le chemin de la réalisation du Grand-Œuvre, qui est de dépasser notre condition contingente d’êtres matériels.

Le secret, m’expliqua-t-il, était contenu dans la formule alchimique « Solve et Coagula » : dissoudre et coaguler ce que Paracelse appelle la lumière astrale, ce par quoi tout être et toute forme existe. Sublimer la matière grossière en matière subtile. La première étape indiquée par le livre est, afin de se familiariser avec le processus, de faire l’opération inverse, plus simple : il était possible, dans certaines conditions, de faire s’incarner dans notre forme d’existence un des esprits aériens qui évoluent, invisibles, autour de nous.

Après avoir consulté les tables astrologiques, il établit le jour et l’heure propices à l’évocation et deux semaines après, à la tombée du jour, nous nous rendîmes à la petite maison qu’il possédait aux environs de Paris, et que nous appelions notre « Templum ». C’était là que nous procédions à nos expériences hors du commun. Un mélange d’exaltation et d’angoisse nous dilatait à la fois la poitrine et nous serrait les entrailles, alors que nous tracions les diagrammes sur le sol et disposions les instruments rituels. Si tout marchait comme prévu, nous allions agir directement sur le mercure alchimique, l’étoffe dont sont tissés tous les mondes, et voir se solidifier devant nous un des mystérieux habitants de l’éther. 

La cérémonie devant se dérouler à l’extérieur, c’est dans le jardin que nous nous étions installés, bien couverts, car le printemps était encore froid et une pluie fine tombait. A mesure que Louis psalmodiait les paroles sacrées en hébreu et en latin, le vent prenait de la force et faisait bruire de plus en plus fort les arbres environnant. Je me souvins que Guaïta nous avait dit que l’air était le véhicule privilégié des fluides subtils, et que le vent porte de nombreux élémentaux. Louis haussa la voix et  je rajoutais des herbes dans le brûle-parfum.

La nuit changeait : une opalescence baignait le jardin et nous aperçûmes des formes imprécises flotter au dessus de nous. A mesure que les incantations de mon ami roulaient, devenant menaçantes, les apparitions se précisaient, prenaient des formes humaines ou animales et, comme prises de panique, s’éloignaient vers le ciel. Louis pointa sa baguette sur la plus proche et répéta sa formule. La créature sembla alors se condenser, se solidifier en un corps blanc qui perdait de l’altitude.

Il y eut un cri et un bruit mat au sol.

Nous nous précipitâmes vers le lieu de la chute. J’approchais ma lanterne. Dans une flaque de boue gisait une jeune femme, vêtue seulement de ses longs cheveux blonds. Son corps laiteux était aussi parfait qu’une statue de Vénus antique. Je me penchais vers elle, examinais son pouls, sa respiration. Son organisme était celui d’une humaine, sans connaissance, mais en bonne santé. Nous la portâmes dans la maison, enroulée dans nos manteaux. Un silence gêné régnait entre nous : devant cette créature si belle et qui semblait si innocente, couchée sur le canapé, nous nous demandions pour la première fois si notre expérience était légitime : de quel droit l’avions-nous ainsi arrachée à la liberté du monde astral ? Je lui fis respirer des sels et elle ouvrit des yeux comme je n’en avais jamais vus, de grands yeux parfaitement violets. De sa peau, de ses cheveux, émanait un parfum naturel extrêmement délicat, qui rappelait celui des fleurs et des pins sur  la Riviéra au mois de mai, en plus subtil.

- Maudits sorciers ! Murmura-t-elle. Pourquoi m’avez-vous fait ça ?

- Mademoiselle, dit alors Louis, nous ne sommes pas des sorciers mais des étudiants en magie. Nous n’avions aucune intention de vous nuire, et dès que possible nous vous ferons recouvrer votre état antérieur.

Nous la ramenâmes à Paris, chez moi qui possédait un appartement plus grand. Je lui laissais ma chambre et dormais dans le salon, nous avions acheté des vêtements pour elle. Les premiers jours elle parla peu. De par sa matérialité nouvelle, ses gestes étaient gauches. « Je suis si lourde, disait-elle, et si laide dans cette forme que je ne peux changer »…Timidement nous lui expliquions qu’elle était la plus belle femme que nous connaissions, mais cela ne la consolait pas. Elle aurait pu nous apprendre tellement de choses sur la vie  dans d’autres plans d’existence ! Mais nous  n’aurions jamais osé l’interroger, englués dans nos remords. Il fallait réparer. Mon ami calcula que l’opération inverse serait possible à la prochaine lune. Jusque là pour survivre elle devait apprendre à manger, et absorber des aliments solides, même liquides, était très pénible pour elle, cela lui donnait la sensation de s’alourdir encore plus, de s’enfoncer dans l’organique.

- Vous n’êtes peut-être pas des méchants sorciers, disait-elle, mais sans le vouloir vous avez été très cruels. Renvoyez-moi vite à mes semblables, les filles et fils de l’air. S’il vous plait ! Vous aurez mon pardon…

Elle nous regardait de ses yeux violets. Nous rêvions de la garder avec nous. Et en même temps de la rendre à son bonheur.

Hélas ! A la lune suivante, le rituel échoua. Après une nuit à réciter nos invocations en vain, nous dûmes cesser à l’aube, en proie à l’épuisement et au désespoir. Les lois occultes qui gouvernent l’univers font que la descente vers le plus épais est plus facile que l’ascension vers le subtil. Il avait été aisé d’attirer une sylphide dans la matière brute, mais la sublimation de ladite matière était la fin d’un long cheminement que nous ne pouvions accomplir si vite. Nous rentrâmes à Paris avec Alyssa. Elle avait refusé de nous donner son véritable nom, bien sûr, connaître le nom d’un esprit permet de le dominer. Alors Louis et moi l’avions baptisée de celui d’Alyssa, mystérieux et doux à l’oreille.

Dans les jours qui suivirent, Alyssa ne quitta plus le lit, refusant de s’alimenter et versait des larmes qui embaumaient ses draps. Je craignis qu’elle ne se laisse mourir de mélancolie et rassemblant mes connaissances en maladies nerveuses, je lui prescrivis de l’exercice et des promenades au grand air. Dès que nous le pouvions, Louis et moi l’accompagnions en voiture couverte vers les forêts environnantes, puis nous continuions à pied, chacun de nous la tenant par un bras. Nous croisions quelques promeneurs ou habitants, le regard plein d’envie face à ces deux jeunes élégants aux bras d’une si merveilleuse créature.

Au début elle contemplait le paysage d’un air stupéfait. Je reprenais confiance. Elle devait se ressourcer dans cette nature où nous marchions et dont elle était un esprit. Mais des sanglots la reprirent :

- Ou est mon peuple ? Ils doivent être nombreux dans le vent…Et je ne les vois pas ! Et  ceux qui habitent la rivière…Et ceux des rochers, des arbres…Je ne les perçois plus avec mes yeux humains !

Nous comprîmes. Elle vivait autrefois au cœur de ce que les philosophes appellent la natura naturans, le jaillissement libre de la création à sa source. Par notre faute cette nature lui était désormais extérieure et figée, comme un pays aimé apparait à un proscrit. Peut être le mythe d’Adam et Eve chassés de l’Eden racontait-il une chute semblable de l’Homme, mais qui était conséquence d’un libre choix, alors qu’elle n’avait commis aucun péché…

Il était clair que ces promenades n’avaient pas d’effets bénéfiques. Nous étions, un soir, Louis et moi, en train de fumer un cigare dans le salon, soucieux, tandis qu’Alyssa s’était s’isolée dans la chambre. Que devions-nous faire ? Devais-je la confier à un collègue de la Salpêtrière, plus au fait des maladies de l'âme? Mais était-ce une maladie que de pleurer son paradis perdu?

, plus au fait que moi des maladies de l’âme ? 

Je vis le piano en face de moi, un instrument que je tenais de ma famille, purement décoratif,  n’ayant jamais moi-même appris le solfège.

- Louis, demandais-je, tu joues du piano, je crois ?

- En effet, j’ai pratiqué cet art assez longtemps. Si tu savais le nombre de réunions de famille où ma mère m’a fait jouer « La marche turque » !

- Hé bien il va falloir t’y remettre ! La musique fait partie du traitement des mélancolies…Nous n’avons rien à perdre à essayer !

« Rien à perdre » ! Cette expression me parait bien amère aujourd’hui !

Cela marcha bien au-delà de mes espoirs…

Le lendemain, lorsque mon ami se mit à jouer des sonates de Beethoven et de Mozart, le visage d’Alyssa s’illumina, la tristesse en disparut pour faire place à la plénitude. Elle parcourait la pièce du regard, souriait

- Pendant que vous jouiez, déclara-t-elle après que le dernier accord se fut évanoui, je me trouvais libérée de mon exil. J’étais assise à côté de vous, mais en même temps dans le monde aérien. Je voyais mon peuple autour de nous, ils me parlaient ! Vous aussi vous les voyiez, non ?

- Nous ne les avons pas vus, dit Louis, mais ceci me rappelle l’enseignement d’un vieux maître passé : Louis-Claude de Saint-Martin. Il enseignait que l’harmonie de la musique éveille l’Homme à l’harmonie de la création d’avant sa chute. Certes, nous vous avons fait descendre dans notre lourdeur, mais votre nature est toujours pure et non pas pervertie comme la nôtre. Il n’est donc pas étonnant que la musique vous fasse vivre dans les deux sphères, simultanément.

Pour la première fois elle eut un geste de tendresse envers nous, en serrant dans chacune de ses mains adorables une des nôtres. Elle nous était reconnaissante d’avoir trouvé une ouverture à sa prison, sans pour autant nous en vouloir de l’y avoir enfermée.

Une période heureuse commença, hélas trop courte. Tout en gardant l’espoir que nous réussissions à la rendre un jour à sa patrie d’origine, elle s’y plongeait provisoirement à chaque fois qu’elle écoutait Louis au piano. Nous l’emmenions aussi au concert, ce qui portait son bonheur à son comble. Derrière nous on jasait, certains trouvaient scandaleuse cette inconnue qui s’affichait avec deux hommes en même temps, cette femme belle à se damner dont le seul parfum envoutait, et leur aigreur les rendaient encore plus venimeux. Pourtant malgré notre jeunesse et la passion qui nous brûlait tous les deux, elle nous apparaissait comme une madone inaccessible et jamais nous ne nous serions permis une attitude galante avec elle. Quand au projet de la renvoyer dans le monde astral…Nous en venions à  souhaiter trouver le moyen de la faire subsister définitivement ici et là-bas, en même temps !…

Et puis vint la jalousie entre nous. Mon travail à l’hôpital était très prenant, j’étais souvent loin d’elle alors qu’elle passait les journées à la librairie de Louis où nous avions fait transporté le piano, afin de pouvoir lui en faire profiter plus souvent. Les beaux jours étaient là et Louis, au risque de perdre sa clientèle, fermait quelquefois sa boutique dans l’après-midi pour l’emmener écouter un concert dans un kiosque à musique. Je les trouvais souvent, lui jouant, elle derrière, une main chastement posée sur son épaule. Je finissais par m’en prendre à mon vieil ami : moi j’étais un scientifique, j’avais fait des études longues et difficiles pour soulager la souffrance, je passais des heures éprouvantes au milieu des râles et des agonies pendant que Monsieur Louis faisait le joli cœur parce qu’il connaissait ses gammes ! Nos relations se dégradaient et Alyssa en souffrait. Il avait beau se défendre d’être en rivalité avec moi, un soir nous en vinrent aux mains, nos sangs tâchèrent nos habits, horrifiant notre douce compagne.

Quelques jours après, ce fut elle qui prit la décision : elle ne pouvait plus continuer dans ces conditions à nous voir ensemble. Elle irait s’installer chez Louis, parce que lui connaissait la musique, nécessaire à sa survie. Mais, précisa-t-elle, nous aimait tous les deux autant. Que signifiait « aimer » pour un être qui connaissait si mal la chair ? Sans doute pas la même chose que pour nous !

Je pensais que pour souffrir moins il valait mieux ne plus les fréquenter, mais la souffrance était bien là, avec ses vagues de ténèbres qui me submergeaient. Je me jetais dans le travail pour la fuir, je l’endormais provisoirement avec l’opium et l’éther, et je la retrouvais à chaque réveil : j’avais perdu celui qui était un quasi-frère et la seule femme que j’avais vraiment aimé. Je pensais à m’enfermer dans un monastère ou à partir exercer mon art dans les colonies, lorsqu’à l’automne Louis m’écrivit, me suppliant de revenir chez lui.

J’étais aussi heureux qu’inquiet de le revoir. Il semblait très las, les yeux rougis, et serra chaleureusement ma main dans les deux siennes.

- Elle est partie dit-il…Mon ami, comme nous avons eu tort de nous déchirer !

Pourtant, malgré les fenêtres ouvertes qui laissaient entrer le soleil de septembre, le parfum de la belle flottait encore dans son appartement. Je ne dis rien, le laissais continuer :

- Elle me demandait de la musique, encore et toujours…Elle en était affamée ! Et c’est bien le mot, parce qu’elle semblait s’en nourrir, au sens propre : elle avait de moins en moins besoin de manger et ça ne semblait pas lui nuire, au contraire, elle paraissait de plus en plus épanouie, rayonnante ! Tu sais, nous vivions comme frère et sœur, je te le jure ! Elle m’a demandé de lui apprendre le piano. Mon cher ami, tu te doutes que l’apprentissage du solfège, et d’un instrument est fastidieux ! Pourtant, elle, elle l’a acquis à une vitesse incroyable, comme si elle avait pratiqué depuis la plus tendre enfance…Tu te souviens comme elle était maladroite au début ? Plus elle jouait, plus ses gestes devenaient fluides, aisés, et puis…Je l’entendais chanter de plus en plus souvent, des airs dont j’ignorais l’origine. Comme je lui demandais, elle me dit que c’était son langage, la langue des esprits de l’air, qui étaient autour de nous et avec qui elle parlait. Elle était si gaie ! Mais je sentais qu’elle s’éloignait. Ho certes, elle avait toujours autant d’attentions et de tendresse envers moi et elle parlait de toi aussi, elle espérait que tu ne sois pas trop malheureux…

Sa voix se brisa, il pleurait. Je passais mon bras autour de ses épaules.

- Je comprends ce que tu as dû ressentir, maintenant… « Solve et coagula », tu te souviens ? Pour la faire chuter dans la matière lourde, nous avions été habiles ! C’est moi qui ai eu cette idée ! Mais nous étions incapables de la rendre à son état subtil, parce que nous sommes nous-mêmes trop englués dans notre épaisseur. La musique, chez nous, ne provoque qu’un écho lointain, une nostalgie des mondes supérieurs. Chez elle…Les derniers temps, j’avais compris ce qui arrivait. Son parfum, tu le sens ? Il se répandait partout comme un produit très volatil. Au soleil, je voyais sur le sol l’ombre de sa robe, mais pas de sa tête… J’apercevais par moment la lueur des bougies à travers sa main. Il ya trois soirs, son air était plus grave. Elle m’a dit « Merci » et m’a demandé de me réconcilier avec toi. Elle est rentrée dans sa chambre, après m’avoir envoyé un baiser du bout des doigts…Viens !

Il me mena dans la chambre.

Sur le lit qu’occupait Alyssa, était étendue une de ses robes. A l’intérieur, un corsage et des bas.

Vides, mais tout imprégnés de son délicat parfum.

Une brise légère nous frôla.

Goldengoddess_red

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16 décembre 2008

"De l'autre Coté" dasn "Borderline" N°12

Dans le fanzine papier  Borderline n°12, une nouvelle de moi: "De l'Autre Coté":

borderline_012_mini

Les deux derniers numéros sont disponibles auprès de la librairie Scylla :

8 rue Riesener - 75012 PARIS M°montgallet.

Et aussi par souscription, pour cela téléchargez le bon de commande sur le site de l'association Catharsis. 

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15 juillet 2008

Dans Le Calepin Jaune n°16, Une nouvelle inédite de moi:

"Solve et Coagula", sous le pseudo d'Henri Bé

Commander Le Calepin Jaune n°16

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02 juillet 2008

Retrouvez deux de mes nouvelles "Rencontre" et "La fugue d'Amélie" (Sous le pseudo d'Henri Bé) dans le webzine Phénix-Mag

spécial "Chutes!" :

http://www.phenixweb.net/Hors-Serie-les-chutes

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02 juin 2008

Holy End

cow_boy            

                     

           On m’avait assuré qu’en galopant vers l’ouest je rencontrerai immanquablement la fortune, sous la forme de terres achetées pour une bouchée de pain ou de rivières qui charriaient l’or. Depuis de longs mois, je chevauchais en solitaire, me faisant embaucher de ci de là pour de menus travaux, et la fortune était toujours à l’horizon.

Malheureusement, il est dans la nature de l’horizon de reculer à mesure que l’on croit s’en approcher. Je ne rencontrais que de nouvelles villes de bois, qui surgissaient comme des champignons dans le sillage d’un rêve, ce rêve qui était aussi le mien jusqu’à ce que la lassitude et les désillusions m’aient transformé en errant cynique, un quasi-despérado.

Crimson était une de ces villes, parmi tant d’autres, où les cow-boys allaient claquer leur paye au saloon et avec les dames qui accompagnaient la progression des colons vers l’ouest. La seule différence notable sans doute à Crimson, c’était Nada.

- Nadia ? Demandais-je quand on m’en parla pour la première fois.

- Non, « Nada »…En fait personne ne sait comment elle s’appelle, ni d’où elle vient. Le vieux Glush l’a ramassée un jour avec sa carriole, sur un chemin perdu.

Et le vieux Glush, une bonne âme mais les pieds sur terre, avait vite compris ce qu’il pourrait en tirer. En échange de quelques dollars qu’il encaissait directement, chaque gars de Crimson pouvait la posséder dans sa grange. Ce fut lui qui me la présenta, comme « une jolie fille docile et qui ne me coûterait que la moitié du tarif des professionnelles » Les professionnelles du coin, en effet, auraient bien fait sa fête à leur concurrente déloyale si Glush n’avait pas soigneusement veillé sur son gagne-pain.

Elle se tenait assise sur une vieille caisse, dans un coin de la grange. Ses yeux bleus ne semblaient pas me voir, jusqu’à ce que Glush lui parle du « nouveau cow-boy qui vient d’arriver en ville » Alors seulement elle se tourna vers moi en me gratifiant d’un sourire, et dans un croisement de jambes qui révéla sa jarretière, prit une pose qui se voulait provocante.  Elle devait avoir vingt cinq ans et en dehors de sa vieille robe déchirée et ses cheveux en bataille, c’était une jolie blonde. Pourtant, l’étrangeté de son allure ne me la rendait pas désirable…Je préférais décliner poliment l’invitation…A peine étais-je sorti que j’entendis Glush s’écrier « Tu peux pas être un peu plus convaincante, au lieu de rêver ? » suivi du bruit retentissant d’une claque. Je n’aimais pas spécialement qu’on frappe les femmes, mais depuis longtemps je ne me sentais plus concerné par les affaires des autres…Les nouvelles terres de l’Amérique, avec ses putes, ses macs, ses chercheurs d’or, prédicateurs ou hors-la-loi, tout cela faisait partie du même panier de crabe qui m’était désormais étranger…J’allais me changer les idées avec quelques verres de whisky…Le lendemain je me fis embaucher par un propriétaire local, pour m’occuper de son bétail, le protéger des voleurs et aussi pour chasser tout intrus de ses terres ou de ce qu’il avait décidé être ses terres…J’aurais pu aussi bien lui servir de tueur à gages si l’occasion s’était présentée, mes notions du bien et du mal étaient mortes avec mes illusions.

Nada aurait dû rester une rencontre très fortuite : mon travail rapportait suffisamment pour que je me paye quelques cuites avec mes collègues et quelques distractions avec les filles du coin, même plus chères. L’incident qui mit fin à tout cela eut lieu environ au bout de deux mois. Une nuit je quittais le saloon, pour rejoindre l’hôtel où je logeais lorsqu’un remue-ménage inhabituel m’attira vers la grange de Glush.  Je ne sais pas pourquoi je décidais d’aller voir de quoi il s’agissait, j’eus souvent par la suite l’occasion de me le demander. Peut être était-ce l’effet du whisky que j’avais ingurgité ce soir là. Toujours est-il que la première chose que je vis, à la lueur des lampes à pétrole, fut Nada, à moitié nue, attachée face à une poutre et entourée de trois cow-boys, dont un avec qui je travaillais. Si j’étais éméché, eux étaient largement saouls. Deux prostituées « officielles » de Crimson se tenaient dans un coin.

- J’te dis qu’elle sent rien ! S’écriait l’un des hommes.

Et il abattit le ceinturon qu’il tenait à la main, sur le dos de la jeune femme. Je ne voyais pas le visage de Nada, dans l’ombre, mais elle ne cria ni ne sursauta.

- Ca lui fait pas plus d’effet que quand on la baise !

- Ben frappe plus fort pour voir si elle est insensible, cette dingue ! Répondit une des filles.

Un nouveau cri s’éleva ; c’était le vieux Glush que je n’avais pas remarqué d’emblée : il était ligoté par terre et protestait, parce que « ces voyous lui abîmaient sa marchandise qui lui coûtait si cher à nourrir »

J’ignore encore ce qui me fit agir à ce moment : l’alcool ? Un reste d’intérêt pour le prochain ? Ou une rage qui éclatait soudain devant la vérité sans masque de l’humanité et de la conquête de l’Ouest ?  J’envoyais mon poing dans la mâchoire de celui qui maniait la ceinture. Avant que ses acolytes n’aient pu réagir, je les tenais en respect avec mon colt.  A l’aide de mon  couteau je tranchais les liens de Nada. Je l’observais remettre le corsage qu’on lui avait arraché : ses gestes étaient lents, son visage ne manifestait aucune émotion. J’avais pitié d’elle : c’était sans doute une demeurée. Quand Glush l’avait ramassée, peut être venait-elle de perdre ses parents dans un accident de chariot ou une attaque à main armée. Je portais même un peu trop mon attention sur elle, négligeant les deux filles dont une, alors que nous sortions, faillit me planter un petit stylet dans le dos. Je la frappais du revers de mon arme et, emportant Nada sur mon cheval, je quittais Crimson au galop, sans même avoir touché ma paye…J’entendis alors sa voix pour la première fois.

- Merci, me dit-elle, vous m’avez tirée de leurs griffes…Mais je ne suis pas encore libre !

Elle ne s’exprimait pas comme une simple d’esprit. Je m’étais peut être trompé à ce sujet, mais je voulais lui préciser les choses :

- Ecoute bien. Il est hors de question que je m’encombre d’une fille, ok ? Tu es bien gentille, mais je te dépose où tu veux et je continue mon chemin. Tu venais d’où quand Glush t’a emballée ?

- D’une petite ville appelée Holy End, plus à l’ouest, au pied d’une montagne…

Pas plus que moi elle ne pouvait retourner à Crimson. Je ne pouvais quand même pas la laisser en pleine nuit au milieu de la plaine, alors aller à Holy End ou ailleurs…Ce ne serait qu’une étape, et je ne tenais pas à la trimbaler longtemps avec moi.

- Et à Holy End tu faisais…La même chose qu’à Crimson ?

- Non, Holy est une ville minière…Je voulais la quitter, mais ce n’est pas possible comme ça….

- Alors pourquoi tu veux y retourner ? C’est pas les bleds pourris qui manquent…Va falloir s’arrêter pour dormir, mon cheval aussi à besoin de repos, à nous transporter tous les deux…

Lorsque je m’éveillais, au lever du soleil, Nada était en train de faire chauffer ma cafetière sur un feu de brindille.

- J’ai fait du café…

- A propos, « Nada », c’est quoi ton vrai prénom ?

- Je ne sais plus…

Ca n’avait pas l’air de la contrarier plus que ça... Nous nous remîmes en marche et bientôt, la montagne dont elle m’avait parlé commença à être visible à l’horizon. Durant la traversée de la plaine, où nous ne croisâmes que quelques coyotes et rapaces, elle resta très longtemps silencieuse. Ce n’était pas pour me déplaire ; je suis moi-même du genre taciturne. Le soir, alors que je m’enveloppais dans ma couverture, elle semblait rêver, assise sur le sol, les yeux perdus dans la nuit .Elle était déjà debout lorsque je m’éveillais. J’en vins à me demander si elle dormait quelquefois…

Il nous fallut deux jours pour atteindre Holy End. Les maisons étaient groupées au pied des contreforts rocheux où s’ouvraient plusieurs galeries. Des rails en descendaient. Je vis de loin des hommes conduire une mule, qui tirait un wagonnet. J’avais déjà connu des localités semblables. Un endroit jusque là désert, où un filon d’or à été découvert, attirait les prospecteurs comme une charogne les vautours. Une nouvelle ville apparaissait alors. Et souvent, lorsque le filon se révélait trop pauvre, voire une simple rumeur née d’une veine de métal un peu brillant, elle se trouvait réduite à l’état de ville-fantôme, plus vite qu’elle n’avait surgi. 

Holy_end_image

Pourtant en y pénétrant, Holy End m’apparut comme différent de toutes les bourgades, minières ou pas, que j’avais pu traverser jusque là. Ma première sensation fut qu’il y régnait une ambiance…singulière. Des hommes, des femmes, passaient dans la rue en portant des outils et tous semblaient affairés. Personne assis sur les vérandas, pas même un vieux sur un rocking chair, pas d’enfants qui jouaient dans la poussière. Alors que l’arrivée d’un étranger est d’habitude source de curiosité et même de méfiance, là où les prospecteurs se jalousent leurs concessions, on semblait ignorer notre présence. Ce ne fut que lorsque j’aidais Nada à descendre de mon cheval qu’un homme se dirigea vers nous. Quinquagénaire aux cheveux gris, vêtu de blanc, il avait l’air d’un pasteur, si ce n’était l’étoile sur sa poitrine et la vilaine cicatrice qui lui barrait le visage.

- Alors, tu es revenue, toi ! Dit-il à Nada.

Moi qui m’attendais à ce qu’il l’appelle par son vrai nom, j’en étais pour mes frais…

- Merci de l’avoir ramenée, Monsieur, ajouta-t-il à mon intention. Je suis le Shérif Wiltrust.

- Prenez soin d’elle ! Lui lançais-je.

Après mon départ en catastrophe et deux jours de chevauchée à travers cette région désertique, et avant de repartir à travers un paysage similaire, j’avais besoin de rincer mon gosier asséché avec quelques doses d’alcool. Laissant Nada dans les bonnes mains du shérif, je me hâtais vers l’enseigne du saloon, que j’avais repéré aussitôt arrivé. Je remarquais à peine que les carreaux étaient cassés, cela arrive fréquemment suite à des bagarres, et je poussais la porte…Et ce fut un choc.

Sous une couche d’épaisse poussière, gisaient des chaises et des tables diversement abîmées. Des tâches de liquides collants, répandus autour de débris de bouteilles, maculaient le comptoir et le plancher, reflétés par le grand miroir fendu et moucheté derrière le bar. Spectacle de désolation que je n’avais jamais encore contemplé : un saloon abandonné dans une ville encore habitée.

- Il n’y a plus de saloon, dit Wiltrust qui arrivait derrière moi, Nada sur ses talons

Je pensais qu’avec son air de pasteur, il allait me faire un sermon sur les lieux de perdition que sont ces établissements, mais il ajouta :

- Il a été saccagé quand les Indiens ont attaqué la ville…

- Les Indiens ? Mais je n’ai pas entendu dire qu’il y ait eu de problèmes avec les Indiens depuis très longtemps !

- Nous en avons eu ici…Il semble que Holy End soit bâti sur un territoire sacré pour eux.

Il désigna son visage balafré :

- Un coup de tomahawk…

- Et vous ne craignez pas qu’ils reviennent ?

            Il ne répondit pas. Pour la première fois, je vis une émotion sur le visage de Nada : elle avait l’air terrifiée par l’évocation de cette attaque indienne. Son attitude étrange venait donc de cet évènement, qui l’avait profondément perturbée ? Enfin, je n’avais plus rien à faire là et puisque je ne pouvais même pas y boire un coup de whisky…Je retournais à mon cheval et commençais à le détacher…

Nada m’avait rejoint, toujours la même expression de terreur dans ses yeux bleus.

- Vous n’allez pas me laisser…

- Mais oui ma cocotte, je vais te laisser…Je t’ai sortie de la grange de Glush, je t’ai ramenée chez toi…Tu veux quoi de plus, que je t’épouse ? C’est les indiens qui te font si peur ?

- Je vais retourner à la mine…On travaille tous à la mine…On est des esclaves !

- Des esclaves ? Mais vous n’êtes pas des nègres, vous avez le droit de partir si vous voulez…Tu vois, j’ai fait pas mal de boulots, certains très durs, mais aucun employeur n’a pu me garder de force quand je voulais partir !

Pour moi le monde était une jungle où chacun devait s’en sortir seul ou mourir, j’en avais l’exemple tous les jours devant les yeux. Aucune théorie philanthropique ou sociale à la mode n’y changerait rien. Alors pourquoi une fois de plus cette fille me donnait-elle envie de m’occuper d’elle, d’agir à l’opposé de mes principes ? J’étais pourtant sûr que je n’en étais pas amoureux et que je ne la désirais même pas. Une raison qui m’aurait fait ricaner si quelqu’un d’autre me l’avait exposée m’apparut confusément : je voyais dans sa détresse comme un symbole de l’innocence maltraitée ! Je me dis que j’avais trop chevauché au soleil, ou que le whisky  commençait à me faire des trous dans la tête.

Pour la deuxième fois en trois jours, j’allais me mettre dans une situation délicate à cause d’elle…

- Mais qu’est ce que je peux faire pour toi, à la fin ? Je suis pas Robin des Bois, moi !

- Allez à la mine…Comprendre ce qui nous tient prisonniers. En fait je ne sais même pas ce que c’est…Depuis que les indiens ont attaqué, c’est pire !

Avec elle je ne devais pas m’attendre à plus d’explication. Je décidais donc d’aller jeter un œil à la mine…

Je tentais d’être le plus discret possible. D’ordinaire, les mines d’or étaient protégées par des hommes armés qui escortaient le minerai jusqu’au local où il était lavé et les paillettes d’or extraites. Mais rien de tout ça à Holy End. Pas de gardes. Des ouvriers des deux sexes poussaient des chariots remplis de roches et de terre pour les vider plus loin, formant ainsi une haute pyramide à l’entrée de l’exploitation. Je continuais tranquillement jusqu’à une série de maisons qui semblaient être les bureaux, et comme à mon arrivée en ville, personne ne faisait attention à moi. Je poussais une porte.

Le local était dans le même état  que le saloon : meubles brisés, dossiers répandus par terre, encriers brisés. La mine fonctionnait sans service administratif. L’inscription sur la porte d’à coté indiquait qu’il s’agissait du bureau du Directeur. J’y entrais. Cette pièce là était moins saccagée, mais tout aussi abandonnée et couverte de poussière. Un cahier trainait et je le feuilletais.

8 janvier 1849 : Cette montagne est remplie d’or ! Toute la journée nous avons sapé et la teneur aurifique du minerai est incroyable ! De plus le filon semble très étendu…Notre fortune est faite !

Il s’agissait vraisemblablement d’un journal tenu par le directeur. A suite continuait à décrire, avec une euphorie qui se ressentait à la lecture, l’avancé de l’extraction et le rendement. Ceux qui travaillaient dans cette mine n’avaient rien des «esclaves » décrits par Nada. C’étaient des prospecteurs qui se partageaient la concession, et donc les bénéfices. Au mois de mars, cependant, le ton changeait :

Le chef indien de la tribu du coin est venu nous voir, accompagné de guerriers armés : il faut absolument, selon lui, que nous arrêtions notre exploitation…

Le bruit de la porte interrompit ma lecture. Je fermais vivement le cahier. Wiltrust venait d’entrer.

- Il n’y a rien d’intéressant ici, Monsieur…

- Ho, dis-je, j’étais surpris de voir qu’il n’y a plus de bureaux…

- Nous n’en avons plus besoin…Mais l’accès à la mine est interdit aux étrangers, vous devez bien comprendre…L’or attire les convoitises !

- Mais justement, où est l’or ? J’ai l’impression qu’on ne sort que de la roche de ces galeries…

J’entendis un déclic. Il avait son revolver à la main et venait de l’armer. Il ne le pointait pas sur moi, son attitude restait courtoise.

- Monsieur, vous n’avez rien à faire ici…Quand quittez-vous Holy End ?

Je n’étais guère en position de discuter.

- Pas de soucis, dis-je, je m’en vais !

Je sortais en évitant tout geste brusque. La raison la plus élémentaire me disait de fuir cette ville étrange, tout en sachant que j’allais continuer me mêler de ce qui ne me regardait pas, à cause de cette fille, dont je n’avais même  pas envie. Et d’abord, pourquoi n’avais-je pas envie d’elle? Elle était belle et d’ordinaire je n’étais pas difficile. Un mystère de plus.

claudia

Je la retrouvais sur le chemin de la mine. Elle marchait d’un pas lent, vers ce travail qu’elle avait voulu fuir. Je la mis au courant de ma rencontre avec le shérif.

- Revenez à la nuit tombée, Wiltrust  sera en ville. Je vous ferai voir la mine…

- Wiltrust, c’est qui ? Le patron, le contremaître ?

- Wiltrust est comme nous, mais il ne descend pas dans les galeries, lui. Son rôle est de nous surveiller, sans doute parce que c’est le shérif…

- Mais qui vous force à travailler ici, à la fin ?

- Venez ce soir…Je vous attendrai près du grand tas de terre…

Je m’éloignais de la ville et attachais mon cheval à un arbre, plus loin. Lorsqu’il fit nuit, je me glissais à nouveau dans l’enceinte de l’exploitation. Equipés de lampes à pétrole des mineurs entraient et sortaient. Nada m’attendait. Elle alluma deux lampes et m’en tendit une. A la lueur de la flamme, je vis son visage à nouveau indifférent à tout. Sa voix était calme.

- Prenez cette lampe et cette pioche. Mettez ce casque. Vous passerez inaperçu.

- Je ne suis pourtant pas une tête connue ici…

- Ne vous en faites pas…

En effet, j’avais à nouveau l’impression d’être invisible pour ceux qui m’entouraient. Dans ce boyau éclairé uniquement par les flammes dansantes des lanternes et étayé de façon très approximative par des rondins,  ils me croisaient, poussaient leurs chariots dans un sens ou un autre sans me jeter le moindre regard, comme des automates. Et toujours pas la moindre paillette d’or dans le minerai transporté.

- Finalement, dis-je à Nada, toi tu n’es pas causante mais eux semblent complètement ailleurs depuis longtemps !

- Plus ils travaillent profond sous la montagne et plus ils se transforment…Je ne suis pas encore allée jusqu'au bout, mais bientôt je deviendrai comme eux. C’est pour ça que j’ai voulu fuir. Mais à Crimson aussi j’étais esclave. Aucun de nous ne peut y mettre fin, vous seul pouvez…

Encore une fois elle me prenait pour un héros, comme ceux dont on lit les exploits dans les brochures à quelques cents…Mais voila, ce n’étaient que des légendes ! Je ne voyais pas ce que je pouvais faire contre les mystérieux patrons qui transformaient ces gens en marionnettes…D’abord qui étaient-ils ? Et par quels moyens s’exerçait leur emprise ? Et pourquoi moi seul pouvait y mettre fin ? Je décidais d’aller voir ce qui se passait au plus loin. La galerie ne descendait pas vers les entrailles de la terre mais avançait toute droite à l’intérieur de la montagne. Je m’aperçus bientôt qu’un changement subtil s’opérait. L’atmosphère devenait plus lourde, une odeur indéterminée se faisait sentir, de plus en plus…Au bout d’un moment c’était clairement un parfum animal, musqué. Et des chants me parvinrent.

Une étrange mélopée s’élevait, des voix d’hommes et de femmes chantaient dans une langue inconnue… Le chant m’envoutait malgré moi…Il m’évoquait des images d’espaces infinis, d’explosions cosmiques…Bref des visions qui ne m’avaient jamais traversé l’esprit, même en rêve ! Comme j’en approchais la source et qu’il me parvenait plus fort, je me rendis compte que je le chantais aussi. J’en connaissais les paroles. Alors je débouchais sur un groupe de mineurs des deux sexes qui l’entonnait à tue-tête, tout en attaquant la paroi rocheuse. C’était un cul-de-sac, si l’on exceptait un trou d’environ un mètre de diamètre qui s’ouvrait sur du vide…Et de ce vide émanait une lueur pâle.

Ceux qui creusaient portaient des vêtements en lambeaux. Leurs mains étaient écorchées, couvertes de croûtes noires et de plaies  rouges qui suintaient sur les manches de leurs outils. Cela ne les empêchaient pas de saper la paroi avec une ardeur inattendue : vu leur état, ils devaient travailler là depuis longtemps, mais semblaient n’en ressentir aucune fatigue. Des éclats de roches les atteignaient au visage sans qu’ils n’éprouvent de gêne. Ils continuaient à piocher pour élargir le trou du fond, au mépris de toutes règles de prudence. Je vis un jeune homme glisser sur les éboulis, et se redresser aussitôt, ensanglanté, pour reprendre sa tâche.

- Silence !

La voix n’avait pas retentit dans mes oreilles, mais du fond de ma tête, assourdissante. Toutefois je savais qu’elle provenait de l’autre coté du trou, dans ce creux baigné d’une lumière blafarde. Le chant cessa brusquement, en même temps que le travail.

Dans la trouée, quelque chose bougeait. Un grand cercle lumineux combla l’ouverture, éclairant davantage la cavité où je me tenais. Le cercle était fendu d’un ovale plus sombre, qui palpitait d’une vie autonome. Je compris qu’il s’agissait d’un œil, un œil comme celui d’un reptile, mais gigantesque et  phosphorescent.

- Qui qu’ tu es ? Demanda la voix qui avait ordonné le silence. Ca s’rait que tu serais un étranger ?

Que répondre à une espèce d’œil géant qui parle dans votre tête à la façon d’un redneck  des campagnes les plus isolées des Appalaches ? Lui n’attendit pas réponse :

- J’ai besoin d’quelqu’un qui  arrive à m’dégager de c’te montagne. Wiltrust c’est un incapab’, avec lui ça avance pas ! Si tu m’sort de là t’aura tout c’que tu veux !

Etrangement, je n’avais pas peur de cette créature. Certes elle était très puissante et je me sentais baigné par un flot de force qui se diffusait à travers l’orifice, pourtant peu large, à travers lequel elle me regardait. Evidement cette force avait à voir avec l’énergie inépuisable des travailleurs de la mine, et leur condition d’esclave. Je n’osais imaginer ce qu’elle serait si cet être se trouvait complètement libéré de sa prison minérale ! Et c’était bien la fonction de ces travaux de sape : sa libération.

A mesure que je regardais cet œil, le contact mental avec son propriétaire s’approfondissait. Il me parvenait des souvenirs qui n’étaient pas de moi, mais de lui. Des entités gigantesques semblables à des nuées de feu, luttaient dans le vide, entre les étoiles. Une d’entre elles, finalement vaincue, était précipitée vers une planète encore déserte, jusqu’à l’intérieur d’une montagne. La consistance devenant alors de plus en plus solide, elle s’y trouvait enfermée comme un insecte dans la résine. Et des millénaires après, des prospecteurs avaient creusé jusqu’à elle…

- Mais heu…Bégayais-je, il y avait de l’or ici avant ?

- Si c’est de l’or que  t’en veux, y’a pas d’problème !

Une lumière parcouru les parois du boyau, et je réalisais que tout d’un coup, la pierre scintillait de paillettes d’or ! La créature ne pouvait s’extraire seule de cette gangue de minerai, mais elle pouvait en changer la nature !

- Voila…C’est pour ça qu’les autres y ont creusé jusqu’à moi…J’les ai attirés avec l’or !

Un bruit bizarre, qui devait être un rire, se répandit dans mon esprit.

- Toi t’as l’air plus malin qu’eux ! Tu remplaceras Wiltrust mais tu seras pas mon esclave !

L’être me trouvait malin, mais je ne pouvais pas en dire autant de lui. Malgré son terrifiant pouvoir, il me semblait d’une intelligence très limitée.

- Pourquoi les indiens ont-ils attaqués Holy End ?

Nouveau « rire »

- Leurs légendes elles parlaient de moi ! Un esprit « mauvais » qui avait été emprisonné dans la montagne…Alors les indiens ils voulaient pas que les autres il creusent…Mais c’est pas une bande d’indiens qui pouvaient m’arrêter moi !

Les indiens, au début, je les prenais pour des sauvages, mais à mesure que je découvrais la civilisation de l’Ouest, mes notions de « sauvages » et « civilisés » n’étaient plus aussi claires…Je comprenais que les habitants de Holy End n’ai pas l’air de s’en soucier. La puissance du prisonnier de la montagne avait du défaire ces pauvres peaux-rouges plus radicalement que notre gouvernement les Cherokees et les Séminoles !

- Aide-moi et t’auras le pouvoir !

Je devais faire un choix : me ranger du coté de l’humanité que je méprisais ou de celui de ce maître horrible, stupide…Mais qui pouvait tant me donner !

- Ok, lui répondis-je…Je reviens avec ce qu’il faut pour te dégager plus vite !

Je retournais en arrière dans le boyau…Plus je m’éloignais, plus ce que je venais de voir me paraissait être un rêve idiot…Pourtant, je devais y croire !

Je retrouvais Nada qui poussait seule un lourd chariot. Pas un muscle de son visage ne trahissait la souffrance ou la fatigue.

- Dis-moi ma belle, il y a surement de la dynamite dans cette exploitation ?

Elle me mena à l’extérieur de la galerie. Forcer la porte de la cabane des explosifs fut chose aisée, et bien sûr personne ne surveillait…Bientôt je fus de retour près de la créature.

- Voila, demande aux ouvriers de forer des trous où je dirai…Ensuite fais les partir, L’explosion que je vais provoquer va t’ouvrir une brèche bien plus grande des jours de travail à la pioche !

Je disposais les bâtons de dynamite, et arrangeais les mèches…Je fis évacuer la mine. L’œil gigantesque m’observait pendant que je cherchais mes allumettes.

Un déclic bien connu retentit dans la galerie…

Wiltrust se tenait derrière moi, brandissant un fusil Pennsyvania, et moi, avec ma boite d’allumettes à la main, je ne pouvais dégainer avant lui. Je savais bien sûr que l’image du duel à la loyale était une légende, qu’on finit souvent comme ça, désarmé face à la gueule noire d’un canon. Dans ce cul-de-sac, pas non plus d’endroit pour me mettre à l’abri. Devant l’inévitable, ma seule pensée fut : « J’aurais préféré mourir au grand air que dans ce trou immonde …» …Et le shérif s’envola, aspiré sans un cri vers l’être de l’autre coté de la grotte. Il y eu un ignoble bruit de déglutition.

- Quel imbécile c’Wiltrust ! Y servait vraiment à rien ! Vas-y, fait exploser maint’nant !

J’allumais les mèches et me précipitais au dehors.

L’explosion secoua la montagne, l’entrée de la mine vomit un mélange de poussière et de fumée. Je retournais prudemment dans le boyau vérifier les résultats : la galerie s’était effondrée vers le fond, coupant à nouveau l’être titanesque de toute communication avec l’extérieur, et donc de son emprise sur Holy End.

A l’opposé de la montagne, le jour se levait. Devant la mine, les habitants se regardaient, l’air hagard. Puis les uns après les autres, ils se mirent en marche vers la ville, leurs outils encore sur l’épaule. Leurs démarches n’avaient jamais été aussi maladroites.

Nada restait immobile, à m’attendre. Normalement j’aurais dû la serrer dans mes bras avant de l’emmener sur mon cheval, mais je n’en avais toujours pas envie. Je ne pus que  prendre ses deux mains. Elle me sourit, mais pas du sourire aguicheur qu’elle avait eu dans la grange du vieux Glush. Son premier vrai sourire.

- Tu nous as libérés

Première fois, aussi, qu’elle me tutoyait.

- Et maintenant, qu’est ce que tu vas faire ?

Elle me désigna les autres mineurs. Ils n’étaient pas retournés vers les maisons, mais se regroupaient dans la plaine, à coté de la ville.

- Qu’est ce qu’il se passe là-bas ? Demandais-je

- Tu sais, quand les Indiens ont attaqués la ville…

- Je sais, ils ont été massacrés…

- Non…

Son regard était devenu grave.

- Ce sont les Indiens qui ont massacré la population de Holy End…

Elle entrouvrit son corsage.

- Moi j’ai reçu une flèche, là.

Dans les premiers rayons du soleil, elle me dévoila une petite blessure, entre ses seins. Je ne comprenais plus rien.

- Les Indiens sont arrivés trop tard pour nous empêcher d’atteindre celui dans la montagne. Alors il nous à fait nous relever, pour continuer à creuser, même après la mort. Grâce à toi, nous allons trouver le repos. Enfin!

Elle aussi, elle se rendait lentement dans la plaine, sa pelle à la main. Complètement abasourdi, je l’accompagnais. Comme chacun autour de nous, elle commença à attaquer le sol avec son instrument.

- Tu n’as pas envie de voir ça, n’est-ce pas ?

Bien  sûr que non, je n’en avais pas envie…J’allais partir sans un mot, elle me retint.

- Ne t’en vas pas tout de suite. Maintenant je me souviens de comment je m’appelais : Jennifer Carter. Reviens tout à l’heure, et marque-le sur un bout de planche…Tu feras une croix, hein ?

Le soleil n’était même pas à la moitié de son ascension quand je laissais derrière moi Holy End, la ville fantôme, et ses tombes. Une seule portait un nom.

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Posté par paladin95 à 08:30 - Ombres et lumières - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 janvier 2007

Issue de la nuit des origines...

Vouivre_Sorayama

Depuis ma création je vis à l’écart des humains. La nuit ils voient quelquefois passer ma silhouette. Ils sont terrifiés par le battement de mes ailes, par le balancement de mon corps de serpent géant et par la trainée de feu que laisse l’escarboucle qui orne mon front. Pourtant je ne m’en prends jamais à eux, sauf aux quelques téméraires qui ont essayé de voler l’escarboucle.

     Le jour leur appartient. Moi je me tiens alors dans le sein de la Terre-Mère: une grotte, ou les souterrains d’un vieux château. Ils pensent que j’y dors, mais j’y suis une Reine, une Impératrice en communion avec toute la création ! Je règne sur les serpents de feu subtil qui parcourent le ventre de la terre et la fécondent, car si elle est ma mère, le feu secret est mon père. Sous ma forme reptilienne l’escarboucle est mon œil unique. Elle me donne la vision du Grand Dragon, celui qui enserre l’univers dans ses anneaux. Rien n’existe en dehors de Lui et personne ne peut l’apercevoir sans être réduit en cendre, sauf à travers l’escarboucle. Je contemple alors les profondeurs de l’âme du monde. Mon extase n’a besoin de rien d’autre, pendant que mon corps se charge des courants telluriques.

     Lorsque la nuit s’est faite à l’extérieur, je déploie mes ailes membraneuses. Je sors par une crevasse de la montagne ou une tour effondrée, je m’élève dans le ciel sombre. Je survole les champs et les villages, les bergeries et les étables où les hommes ont cloitré le bétail, parce qu’ils pensent que moi, La Vouivre, pourrait le dévorer. Comme si j’avais leurs appétits de chair ! Ma race est issue du chaos des origines, quand il n’y avait ni homme ni bétail

Tous les soirs je me pose près d’un cours d’eau. Je change peu. Depuis longtemps j’ai choisi l’endroit où la rivière, en amont du village, forme une cuvette naturelle. C’est là que commence ma deuxième vie.

         Je me défais alors de mon enveloppe serpentine, comme au temps de la mue, et j’apparais comme une femme, belle selon les critères humains. Je dois quitter aussi l’escarboucle, que je pose sur la rive, pour me baigner. Sans elle je ne perçois plus la vision du Tout que donne cet organe unique : je vois le monde à travers deux yeux semblables à ceux des mortels, avec le ciel au dessus de moi. Je sens l’eau fraîche sur la peau qui marque les limites de mon corps de femme. En me plongeant dans ces flots j’y libère le feu emmagasiné pendant le jour, le pouvoir de la Terre-Mère. Ainsi fécondée la rivière renouvellera la fertilité de la végétation et des animaux. Bue ou en ablution, elle amènera la guérison des maux du corps et de l’esprit et permettra à celles qui étaient stériles d’enfanter.

        Voila pourquoi dans des temps plus anciens les humains m’ont voué un culte, jeté des fleurs dans les lacs ou les fleuves que je fréquentais, versé le sang d’animaux que je ne leur demandais pas. Quelquefois j’ai même exaucé leurs prières particulières, non pas à cause des sacrifices, ni parce qu’il me plaisait d’être adorée. Simplement parce je le voulais bien. Je ne les aime ni ne les hais. Ils profitent de ma puissance, parce que ma puissance surabonde, et que ma nature est de la diffuser. Qu’ais-je besoin d’eux ? Ils sont les derniers rejetons de la Terre, mais les serpents sont plus proches d’Elle et de moi.

Et pourtant…

      C’était dans la période où l’obscurité règne, où ma mère se replie sur elle-même et où tout semble mort. Comme toutes les nuits je me baignais. Même sous mon aspect de femme je n’éprouve pas le froid du vent ni de la rivière, qu’une humaine n’aurait pas supporté. Je n’éprouve pas non plus la honte qu’a cette espèce à se montrer nue. Bien sûr je savais qu’un homme se cachait derrière l’arbre. Sa présence m’était indifférente, au même titre que celle des corbeaux qui se trouvaient là. Malheur à lui s’il avait tenté de s’emparer de mon escarboucle qui gisait sur l’herbe. Bien peu avaient essayé, aucun n’avait pu être assez rapide. Mais il se contenta de m’observer. Je l’entendis s’enfuir à toutes jambes dés que je revêtis mon corps de dragon. Cela m’amusa. Que croyait-il ? Qu’il aurait pu m’échapper si j’avais voulu refermer mes griffes sur lui ? Cela faisait bien longtemps, me dis-je, qu’un homme ne s’était approché si prés de moi, et si longuement!

    Quelques nuits après le même homme revint. Encore une fois il me regarda me baigner, avant de se sauver quand je reprenais ma forme de serpente. Puis il revint encore. Il ne s’enfuit plus cette fois et me suivit du regard lorsque je m’élevais dans les airs, avant que le jour ne permette à ses semblables de quitter leurs repaires.

Je n’avais plus d’adorateurs. Ceux qui me priaient autrefois avaient été chassés par les prêtres de nouvelles religions, eux-mêmes détrônés par d’autres…Cela ne me touchait pas. Pourtant, jusqu’à présent, ils ne venaient à moi que poussés par le besoin et ne m’invoquaient qu’en plein jour. Ils savaient d’instinct que je fuis l’astre diurne, car mon Empire est le ventre obscur de ma mère. Et même alors, ils tremblaient de me voir surgir des sources et des lacs sacralisés par ma présence.

Celui-ci était un jeune mortel qui devait vivre comme ses semblables, avec leurs mœurs grégaires qui les faisaient se rassembler comme ils rassemblaient leurs bêtes, avec leur goût pour la lumière et la chaleur. Pourquoi bravait-il le froid et ces ténèbres qui les effraient tant, dans le seul but de m’épier?

La nuit suivante, je sortis de mon bain plus tôt que d’habitude et je m’adressais à lui, dans la langue des humains, que je connaissais mais que n’avais presque jamais utilisée. Je lui ordonnais de quitter sa cachette et de venir à moi. Il se traîna en gémissant et suppliait d’épargner sa vie.

- Que cherches-tu ici, lui demandais-je, aux heures où ceux de ta race dorment ?

       - Madame la Vouivre, balbutia-t-il en pleurant, lorsque les anciens parlaient de toi, je croyais que c’était une légende, jusqu’au jour où je t’ai aperçue par hasard : je t’ai vu te défaire de ta peau de dragon, et apparaître sous ta forme de femme.

Les sanglots le secouaient

    - Les plus ravissantes du village n’ont plus d’attrait pour moi depuis que je t’ai contemplée. Je n’ai jamais rencontré de reine ou de princesse mais elles ne peuvent t’égaler. Voilà pourquoi je suis là toutes les nuits. Ne me châtie pas de mon audace !

      Ce discours n’avait, alors, aucun sens pour moi. Je lui répondis que sa présence ne m’offensait pas et qu’il pouvait revenir. Il m’intriguait.

      Je rentrais dans ma grotte et me plongeais dans la méditation. La vouivre à l’œil unique, aux ailes dévoreuses d’espace, aux anneaux et aux griffes puissantes, tel était ma gloire. J’étais issue de la nuit des origines, lorsque la terre et les eaux n’étaient pas encore séparées. Pure coulée de force, sans forme, je m’enroulais et me déroulais alors dans l’abîme, compagne des antiques géants et dragons. L’état transitoire où je venais féconder les flots m’avait toujours semblé inférieur. Mais pour la première fois, un homme était venu, non pour implorer le pouvoir de la serpente, mais pour admirer la femme.

Lorsque je retournais à la rivière, j’utilisais l’escarboucle comme miroir. J’y détaillais ce corps à l’apparence aussi faible et vulnérable que celui d’une humaine, en y cherchant en vain ce qui pouvait bien fasciner l’homme. Il arriva, et déposa une étoffe colorée à mes pieds. Je m’étais trompé sur lui: il m’apportait une offrande, comme ses ancêtres. A travers ses explications embrouillées, je compris qu’il voulait en parer ma nudité, en croyant m’être agréable. Pourquoi mettre ces tissus sur moi ? Pensait-il que j’avais besoin comme lui de me protéger du froid ?

Quelques nuits plus tard il me demanda s’il pouvait me toucher.

- J’avais peur que malgré ta beauté tu sois glacée comme un serpent, dit-il en m’effleurant. Je suis heureux que ce ne soit pas le cas.

- Bien sûr que non, puisque le feu terrestre circule en moi.

Ses mains parcoururent la surface de mes bras, de mes épaules. Personne ne m’avait jamais touchée volontairement. Cette sensation nouvelle me surprit : c’était bien différent du contact de mon corps serpentin avec la terre argileuse et humide, que j’aimais tant, et en même temps le plaisir qu’elle me procurait était du même ordre…Et je me demandais encore : maintenant qu’il sait que je ne suis pas froide, pourquoi continue-t-il ? Pourquoi sur mon visage ? Et à quoi lui sert de passer ainsi ses doigts dans mes longs cheveux?

Il s’interrompit brusquement, son visage exprimait à nouveau la panique

  - Pardon, supplia-t-il, pardon !

Que devais-je pardonner ? Je voulais plutôt savoir ce qui se passait en moi.

- Continue !

Il ne retint plus ses caresses, en couvrit mon corps, y posa sa bouche. Brusquement je ne fus plus la serpente : pour la première fois ma nature de femme s’éveilla complètement et prit le contrôle. Dans les instants qui suivirent je ne pensais plus à la vision donnée par l’escarboucle, j’oubliais que j’étais fille du chaos. J’en oubliais même ma mère, les réseaux de feu qui la fécondent et les eaux que je chargeais de leur puissance. Moi, la vierge, je glissais avec l’homme sur l’herbe de la rive.

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         Désormais je me surprenais à être impatiente de retrouver celui qui m’attendait prés de la rivière. Ma transformation prenait un nouveau sens : jusque là je considérais que la forme que j’y adoptais n’était qu’une apparence. Et voila que je découvrais qu’il existait un lien authentique entre la Terre-Mère et la féminité, même humaine. Cette féminité, je la partageais donc avec les mortelles. Lors de nos nuits, l’homme m’expliquait les mœurs de son peuple. Il m’apprit par exemple que l’étoffe dont il avait voulu m’orner n’était pas une offrande religieuse mais une attention qu’il était d’usage d’avoir envers une femme. Les humains avaient donc besoin de s’échanger des cadeaux pour montrer leur attachement réciproque. Je savais déjà qu’ils accordaient une grande importance à certaines pierres, à certaines roches qui veinent le corps de ma mère.

Dans une caverne ignorée de tous s’entassaient des objets modelés dans ces roches, incrustés de ces pierres. Dans un lointains passé des guerriers les y avaient cachés, peu avant de tomber sous les coups de leurs ennemis. Bien des saisons étaient passées sur l’entrée obstruée de la cachette, les sédiments s’y étaient accumulés, et les arbustes qui y avaient poussés étaient devenus de vieux arbres aux larges troncs. Moi seule, qui suis gardienne des trésors souterrains, en connaissait l’existence et avait accès. Un soir je déposais entre les mains de mon amant une coupe que j’y avais prise. Il en fut émerveillé.

- Avec ceci je peux acheter la terre où je travaille !

Acheter la peau de ma mère, l’idée me parut ridicule mais je ne dis rien. Je lui ramenais encore des pierres multicolores, de vieilles pièces de métal jaune. Bien vite je vis son aspect extérieur changer, ses vêtements étaient plus chatoyants, il venait à cheval. Il fit construire prés de la rivière une petite maison pour abriter nos rencontres. Pour moi tout cela ne changeait rien.

Les nuits devenaient de plus en plus courtes, ma mère se tournait vers son autre époux, le ciel, et vers Lui montaient les fleurs. Mon amant était désormais riche, il me parlait de ses nouvelles possessions avec la fierté de celui qui croit que plantes et animaux sont à lui, alors qu’il ne s’appartient pas à lui-même. Ces enfantillages propres aux humains, je n’y attachais pas d’importance. Mais une nuit il ma demanda :

        - On dit que ton escarboucle permet de trouver tous les trésors cachés…

       -Mon escarboucle permet de voir tout ce qui est caché, tout simplement. Si tu veux d’autres richesses, je t’en apporterai.

     - En y regardant, je connaîtrais donc ce que tous ignorent ? Vouivre, mon aimée, est-ce que tu le permettrais d’y jeter un regard ?

     Ce que je redoutais était arrivé.

      - L’escarboucle, lui dis-je, donne la vision du monde tel qu’il est, au delà du voile qui recouvre vos yeux mortels. C’est bien autre chose que de découvrir les petits secrets de chacun. Tu veux encore ce que tu appelles l’or et les joyaux ? Je connais, sous une colline, la tombe d’une princesse qui en regorge. Tu veux orner ta demeure de statues ? Je t’en amènerai, sculptées dans l’ivoire et l’ébène par un peuple disparu depuis longtemps. Mais ne te mêles pas de ce qui te dépasse.

    Je m’enfuis de la maison qui abritait nos amours. J’allais errer sur les pentes de la montagne, implorant ma mère que l’avenir ne soit pas ce que prévoyais. Mais un des noms obscurs de ma mère est : « Destin ».

     Lorsque je le retrouvais, l’homme insistait encore :

     - Tu dis que tu m’aimes, et tu veux garder ta vision pour toi. Les amants partagent leurs secrets. Moi je t’ai appris les mœurs humaines, à ton tour de me livrer tes mystères…

     Il y eut un frémissement de ma mère, sous mes pieds, que moi seul ressentit. Le nœud se serrait, à la façon des serpents qui s’enroulent à la saison des amours. Je tendis l’escarboucle à celui qui m’avait fait connaître la femme que j’étais aussi.

     - Ferme les yeux et pose là au milieu de ton front…

     Il le fit, et un brasillement rouge éclaira la pierre et son visage qui se teintait d’extase.

      - Mon Dieu ! Quelle merveille !

     Il avait lâché l’escarboucle, mais elle restait colée à son front. Il hurlait presque, en proie à une immense exaltation :

    - Tous les secrets de la nature sont à ma portée ! C’est vrai que l’or n’est rien à coté, je pourrais en fabriquer des monceaux ! Mais plus que ça, je sais comment créer la vie !

     Il avançait, ses pieds ne semblaient plus toucher le sol.

     - Rends-moi l’escarboucle, lui dis-je tout en sachant qu’il ne m’obéirait pas, Tu ne devais qu’y jeter un regard !

     - Non ! J’y contemple l’origine et la fin de toutes choses ! Toi tu avais cette vision et tu ne t’en servais pas! C’est que tu n’es pas vraiment humaine ! Tu restais dragon alors que moi j’en deviens semi-divin ! …Mais ne t’en fais pas, je te ferai partager ma puissance, je vais rebâtir le monde. J’en serai Roi et Prophète, et tu seras assise à ma droite !

    Il ne pouvait plus m’écouter. L’escarboucle ne peut donner la vraie connaissance qu’à celui qui est purifié de ses appétits humains. Le profane ne peut avoir la vision du Tout qu’à travers son Ego monstrueusement dilaté.

     Il enfourcha son cheval et le lança au galop, tout à son rêve de pouvoir. Bien sûr il me vit revêtir ma peau de dragon, mais il se croyait désormais trop puissant pour me craindre. En deux coups d’ailes je le rattrapais, et une dernière fois je nouais mon cops au sien, même si ce fut pour le broyer de mes anneaux. J’étais plus humaine qu’il ne le pensait, puisque j’en souffris, plus longtemps que lui de son agonie.



    J’ai repris mon envol et quitté ce pays, Je ne me plongerai plus dans cette rivière, dont les eaux ne guériront plus ni le corps ni l’esprit, et celles qui sont stériles le resteront. Désormais je vivrai loin des villages de mortels. Pourtant, par l’escarboucle qui brille à nouveau sur mon front, je vois l’enfant que je porte. Ce sera une fille. Elle ne sera pas pondue par la serpente mais accouchée par la femme.

Je l’appellerai Mélusine...

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© HB 2007

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04 septembre 2006

Ce qu'ignoraient les anges ( D'aprés une légende arabe)- 2eme partie

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            Elle nous reçut dans une pièce remplie de fleurs de toutes espèces et couleurs. Un ruisseau alimentait un bassin derrière lequel se dressait la statue d’une femme nue, à l’image de l’impudeur des créatures de la terre. Elle nous fit servir des sucreries et des fruits bien plus succulents que ceux goûtés au marché. Des fumées odorantes montant de cassolettes embaumaient la salle.

            - Je sais que je ne reçois pas des hôtes ordinaires, nous dit-elle, car je suis grande prêtresse de la Déesse, et j’ai la prescience de certaines choses. Qui êtes-vous donc ? Des princes Djinns ? De puissants mages étrangers ?

            - La magie est impie, dis-je, et il n’existe pas de Déesse. Nous sommes des fils du Dieu unique. Toute vie est Son œuvre et Lui seul mérite un culte.

            Elle se contenta de sourire et secoua sa lourde chevelure dénouée. Le geste aurait dû nous paraître obscène, et pourtant il provoqua chez nous le même délicieux vertige.

            - L’amour et le désir, répondit-elle, ne sont-ils pas la source de toute vie, et par conséquent n’est-ce pas par eux que l’on rejoint la divinité ? Et ne sont-ce pas eux qui vous ont menés ici ? Car vous me désirez, n’est-ce pas ! Sinon jurez-moi par le Nom de votre Dieu que vous ne rêvez pas de me posséder !

            Nous fûmes obligés de le reconnaître :

- Nous ne pouvons, Al-Zuhara, te le jurer par le Saint Nom de Dieu…

            - Je vous accorderai ce que vous désirez, dit-elle, car je suis prêtresse de la Vie et de l’amour. La Déesseishtar s’incarne en moi, et celui qui s’unit à moi s’unit à la Déesse. La seule chose qu’elle demande en échange est qu’on reconnaisse sa puissance. Jetez une pièce dans le tronc des offrandes, puis allez verser du baume sur sa statue. Alors je serai à vous

            - Cela est impossible ; tu nous demandes de renier Dieu en sacrifiant à une idole.

            Tristement nous nous levâmes et priment le chemin de la sortie. C’était un déchirement mais nous portions encore la loi divine en nos cœurs. Al-Zuhara nous poursuivit, elle avait perdu toute sa superbe et son expression était suppliante.

            - Je vous en prie, étrangers, ne me délaissez pas. Vous êtes les hommes les plus beaux et les plus nobles qui m’aient rendue visite. Votre présence me bouleverse. Revenez me voir et nous réussirons à nous entendre !

            Je la repoussais, en faisant mine d’être intraitable, même si ça me coûtait.

            - Convertis-toi à la vraie religion, et tu pourras choisir lequel de nous deux tu épouseras…

            Bien sûr nous n’avions jamais envisagé de l’épouser. Les jours suivants nous errions dans la ville, sans pouvoir chasser le souvenir de son visage ni de son corps. Nous passions et repassions devant son palais sans qu’elle ne se montre à nouveau. Ce fut une semaine plus tard que nous la revîmes.

            C’était une de ces nuits où la lune est invisible. Un chant s’éleva soudain près de la demeure de la belle, un chant aux inflexions tristes et graves, entonné alternativement par des cœurs d’hommes et de femmes, accompagné du son des cordes et des tambours. Encadrée par quatre esclaves porteurs de torches, elle parut sur la terrasse. Malgré l’obscurité elle nous avait vus et nous fit signe d’entrer. Nous fûmes introduits dans une nouvelle salle où brûlait un feu devant un autel. L’idole qui trônait là représentait une femme au visage farouche qui brandissait des armes. Le chant continuait. Il ressemblait par moments à un hymne guerrier, puis se changeait en mélopée funèbre. Al-Zuhara se prosterna devant la statue, puis se tourna vers nous.

            - La Déesse, nous dit-elle à voix basse, est à la fois lumière et obscurité, création et destruction. Elle donne la vie à tout chose et la reprend dans la mort où tout retourne à elle. On lui rend hommage dans l’amour, dans l’enfantement mais aussi dans la guerre et le sang versé. En donnant la mort, vous participerez à son coté sombre. Offrez-lui un humain en sacrifice, celui que vous trouverez le plus coupable et le moins digne de vivre ! Et je serai à vous.

            - Tu déraisonnes ! Seul Dieu donne et reprend la vie et l’homme n’a le droit de tuer qu’au nom de Sa Loi.

            Nous aurions massacré des centaines d’idolâtres en holocauste au Tout-Puissant, mais jamais nous n’aurions sacrifié un agneau à une de leurs images de pierre. Comment cette femme pouvait-elle être dans une telle confusion sur la légitimité de donner la mort ? Nous la quittâmes à nouveau, pendant qu’elle nous suppliait de rester, en pleurant et griffant son visage.

            - Vous êtes semi-divin, criait-elle, je vois une aura de lumière entourer vos personnes !

Pourrions nous l’oublier, malgré son égarement ?

Ce furent ses serviteurs qui vinrent nous chercher, un matin : elle souhaitait ardemment nous revoir. Nous aurions dû refuser, hélas ! Mais le désir nous avait pris dans ses filets…Nous fûmes conduits cette fois sur une haute terrasse de son palais, sur laquelle était aménagé un jardin. De grands arbres y poussaient, certains chargés de fruits et des fleurs parmi les plus belles et les plus rares de ce pays, répandant leurs parfums capiteux. Des oiseaux multicolores chantaient sur les branches,  des singes s’y balançaient. Nous avions l’impression d’être revenus au temps heureux d’Adam, au matin du monde. Et comme Eve, Al-Zuhara se baignait nue, dans un bassin orné de mosaïques vertes et bleues. A notre arrivée elle en sortit et présenta son corps sans voiles ni pudeur à nos yeux. Certes elle n’avait pas l’innocence première de la mère des humains ! Mais en voyant ses formes parfaites, nous ne savions plus si elles étaient un hymne à la beauté de la création divine ou une ruse de l’adversaire.

Ses servantes la séchèrent, la parfumèrent, lui passèrent sa robe de soie avant de se retirer. Nous étions seuls avec elle, assis sur des coussins. Entre elle et nous étaient posés une amphore d’albâtre et trois coupes finement ciselées. Elle les remplit de vin et nous les tendit.

- Je ne vous demanderais que de partager ce vin avec moi. Le raisin est issu de la terre, il est eau par son jus, la fermentation y fait descendre le feu ! Le vin donne la joie aux hommes, il abat les obstacles entre eux et fait tomber les faux-semblants, il nous rend plus vrai, c’est un don de la Déesse ! Buvez ce vin et je serai à vous….

- Mais la Loi de Dieu nous interdit les boissons fermentées…

Marût et moi nous regardâmes. Ce que nous gardions de notre nature d’ange nous permettait de nous comprendre sans parole. Ce qui était homme en nous estimait que boire du vin était un moindre péché, et nous brûlions de connaître cette femme. Devant le désir, la volonté humaine est bien peu de chose, nous le comprenions alors ! Mais ce ne fut qu’au moment de céder. Le vin était délicieux, issu des meilleures vignes, des herbes aromatiques y avaient macéré. Son sourire quand elle nous resservit nous empêcha de protester, et nos corps tout jeune n’avaient aucune habitude de l’alcool. Bientôt tout remord fut oublié, le monde paraissait si léger, comme si nous avions retrouvé nos ailes d’anges tout en restant de chair !

Dans les rires et les soupirs glissa la robe d’Al-Zuhara sur sa peau et glissèrent nos peaux sur la sienne…

Nos jeux durèrent tout le long de l’après-midi. Nous étions ivre autant de vin que de luxure lorsque mon frère me posa la main sur l’épaule en désignant un coin de la terrasse. Derrière un arbre, quelqu’un nous observait. Un jeune homme qui s’était glissé là, un esclave de la maison, ou un curieux qui escaladé les hauts murs ? En tout cas et il n’était pas question de laisser l’espion raconter ce qu’il avait vu. Etions nous si abrutis par l’alcool que le regard d’un mortel nous importait plus que Celui auquel nul ne peut échapper, et qui portait notre jugement ? Ou étais ce notre faiblesse d’homme qui nous le faisait oublier ? Il eut beau s’enfuir en se voyant découvert, en deux bonds nous étions sur l’intrus et pleins d’une colère attisée  par la boisson, nous le précipitâmes par-dessus la balustrade. Son corps alla se briser plus bas. Nous avions accompli le meurtre demandé des jours auparavant.

Et notre seul sentiment alors (J’ose penser que c’était encore un effet du vin) fut le soulagement. Celui qui espionnait ne parlerait pas. Et Al-Zuhara nous attira à nouveau à elle, sur son corps nu ou le soleil faisait des tâches.

- Je sais qui vous êtes, maintenant ! Bien plus puissants que les rois djinns ou les mages de l’Est…

Je ne me souviens plus de ce qu’il est arrivé ensuite. Mais notre réveil restera comme le plus sinistre crépuscule de nos vies humaines. Le ciel était encore clair mais la terrasse-jardin déjà dans l’ombre. Nous gisions sur les coussins de soie et de plumes maculés de vin, au milieu des coupes renversées. Al-Zhuhara n’était plus là. 

Mais quelqu’un d’autre se manifesta alors que nous revenions difficilement à la réalité: une forme humaine couronnée, irradiant comme mille soleils. Notre frère du ciel Jibril, messager du Très-Haut, se tenait devant nous. Maintenant dégrisés, nous nous précipitâmes pour cacher nos nudités, tandis qu’au Rayon Divin qu’il reflétait nous prenions conscience de toute l’horreur de nos actes.

Comment décrire le regard d’un ange, qui n’est que lumière ? Dans le sien se lisaient une immense douleur et une immense colère. Toute la ville crut entendre gronder le tonnerre quand il nous parla :

- Oui, c’est moi Jibril, quoi que cela aurait put être Malik, afin qu’il vous précipite dans l’enfer dont il est le gardien!

Nous pleurions amèrement.

- Que le Très Saint et très Miséricordieux nous pardonne nos péchés ! M’écriais-je en me jetant à ses pieds. Comme nous étions suffisants et dédaigneux lorsque nous méprisions les hommes ! Mais leur nature est vulnérable et le mal les entoure, leurs émotions et leurs désirs les mènent là où ils ne veulent aller ! Leurs cœurs sont si divisés, si torturés, qu’ils connaissent le bien et voudraient l’accomplir, mais à chaque pas ils chutent, et glissent vers ce qu’ils condamnent ! Nous sommes d’autant plus coupables que nous prétendions juger leurs attitudes et nous présenter comme des modèles. C’était facile dans les sphères célestes ! Quand nous avons partagé leur condition, il ne nous a pas fallu longtemps pour devenir ignobles !

- Vous n’avez pas commis que des péchés d’hommes, rugit encore Jibril. Vous souvenez vous ce qu’Al-Zuhara vous à soutiré avant que vous ne sombriez dans le sommeil ? Le Nom Ineffable qui lui a permis de s’élever dans les sphères célestes !

Nous étions trop accablés pour chercher encore à supplier. Nous n’attendions plus autre chose que l’ouverture de l’abîme de feu. La nuit était tombée, maintenant et Jibril nous désigna le ciel sombre. Une étoile inconnue s’y était allumée, particulièrement étincelante.

- Dans son orgueil cette créature a voulu se diviniser ! Sous la forme d’une étoile, elle sera jusqu’à la consommation des temps exilée entre la terre qu’elle a rejetée et le ciel qu’elle ne peut atteindre par ruse. Et pour avoir égaré des anges, elle guidera les hommes, dans les déserts et sur les mers. Pour avoir fait votre désespoir, elle sera symbole d’espérance.

Il retourna son visage vers nous.

- Dans le ciel nous avons été si terrifié de votre comportement, vous qui étiez parmi les plus dévoués d’entre nous! Nous avons compris que nous tous aurions pu chuter comme vous l’avez fait, et nous ne nous sentions plus capables de vous condamner, ni de condamner l’humanité. En vous envoyant sur la terre, Dieu nous a donné une leçon d’humilité, à nous qui nous croyions humbles. Aussi L’avons-nous tous supplié de vous pardonner.

Voila Son jugement : vous êtes déchus de votre condition d’anges. Vous vivrez comme des hommes et devrez regagner votre place parmi nous, par vos bonnes œuvres et votre exemple. Vous êtes tombés avec l’humanité, vous l’aiderez à se relever! Beni soit Le Très Miséricordieux !

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

Marût et moi nous sommes installés dans la ville, pratiquant la prière et la charité. Dans notre maison nous accueillons les pèlerins et nourrissons les affamés. Avec notre science d’anges nous soignons les malades et apaisons les esprits angoissés.

soufiNos réminiscences du ciel nous permettent de donner l’espérance et de montrer la voie à celui qui cherche. Le souvenir de notre péché nous fait regarder celui qui chute comme un frère, et lui tendre la main pour le redresser.

Quand un jeune croyant impétueux, où un vieil aigri, vient faire le procès de ses semblables et veut leur châtiment, nous lui opposons notre sérénité. Il comprend, après s’être entretenu avec nous, qu’il n’est pas meilleur que les autres, et que la miséricorde de Dieu est à celui qui fait miséricorde.

            Car Dieu est plus savant ...

© HB 2007

Posté par paladin95 à 08:00 - Légendes - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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