Emile

 

           Émile reposa son livre. Non seulement il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur la lecture, mais il ne se souvenait généralement pas de là où il en était resté à chaque fois qu’il le reprenait. C’était un vieux livre de poche, au dos strié de plis blancs, à la tranche jaunie…Quel âge avait-il quand il l’avait acheté ? La quarantaine, la cinquantaine ? Et le titre : « Á la recherche du temps perdu »…Quelle ironie !

 

            Les étagères du salon regorgeait de livres qu’il ne lisait plus, il aurait même été ennuyé de dire quel titres il possédait exactement, lui qui longtemps aurait su dire quel ouvrage se trouvait là et à quel endroit il était classé (« La deuxième étagère en partant du bas, face à la porte, vers l’extrémité gauche »). La bibliothèque, comme le salon en général, restait bien rangée, contrairement à la cuisine, et même à sa chambre. Ne parlons pas du jardin rendu à l’état sauvage depuis…depuis longtemps !  Le salon, dernier domaine investi dans ce pavillon de banlieue qui avait été la cadre de la plus grande partie de sa vie, cette vie derrière lui. Dans sa jeunesse, l’idée qu’il serait vieux un jour était une vérité purement théorique. Lorsqu’il y pensait, ça l’affolait un instant et puis il passait vite à autre chose : ses préoccupations n’allaient pas plus loin que les quelques années à venir. Atteindre trente ans ne lui avait posé aucun problème. Quarante ans, déjà plus, mais plein de possibilités s’offraient encore à lui. Á cinquante ans, il était encore jeune ! Á soixante aussi, et c’était enfin la retraite…Á soixante-dix, il était encore en pleine forme, donc tout allait bien…Et voila, il avait dépassé les quatre-vingt !

 

            « Tempus Fugit »…Le temps l’avait emporté dans son flot, le fleuve était devenu torrent et il entendait déjà le bruit de la chute qui achevait le voyage. Plus moyen de se raconter d’histoire. L’avenir n’était plus pour lui que l’image du gouffre tout proche où il allait plonger, comme à la fin des « Aventures d’Arthur Gordon Pym » de Poe. Le présent ? Ce pavillon sans aucune visite (sinon le médecin ou une infirmière, sa fille, de temps en temps…) Plus aucun nouveau départ envisageable, sauf le dernier, le grand départ…Mais alors que devant lui il ne percevait qu’un sombre cul de sac, il se retournait entièrement vers un passé qui s’ouvrait devant lui, immense et lumineux. Ce livre de Proust, « Á la recherche du temps perdu », il l’avait lu autrefois, mais ne se souvenait que du passage connu de tous sans même l’avoir ouvert, celui de la madeleine ! Toutes ses journées ou plutôt tout ce qui valait le coup d’être vécu dans ses journées, se résumait à des dégustations de madeleines proustiennes. Un son, une odeur, une lumière suffisaient à réactiver des souvenirs jusque là enfouis. Étrangement, ces souvenirs étaient d’autant plus vivants qu’ils étaient anciens. Peu de choses de sa vie d’adulte. Il n’avait pas oublié son mariage, ni la naissance de ses enfants, mais après, c’était assez vague. Il lui arrivait de se demander quand Simone était morte…Il savait qu’il en avait beaucoup souffert, beaucoup…Mais aujourd’hui tout cela était très vague.

           

            Par contre, une de ses « madeleines » quotidiennes était l’école proche. Il en entendait la sonnerie, les cris des enfants aux heures de récréation. Et soudain tout lui revenait, comme un album de photos soudain ouvert, mais des photos en trois dimensions, qui s’animaient aussitôt : la communale,  la « récré »…La cour. Il se rappelait parfaitement de sa disposition, des platanes, du préau et des toilettes en face, du grand escalier.  Il se souvenait même de la couleur verdâtre des porte-manteaux dans le couloir, de la fissure dans l’enduit le long de la porte de la classe. Et de l’ambiance de la journée qui avançait, la luminosité qui diminuait le long des jours d’hiver. Alors on allumait les lampes, sphères couvertes de chiures de mouches qui pendaient du plafond. Petit à petit, il en venait à revoir intérieurement le visage de Monsieur Luciani, son instituteur au cours moyen. C’était bien lui, avec son visage long et ses yeux bleus. Il entendait à nouveau les intonations de sa voix, son léger accent méridional. Alors en pensée il baissait les yeux sur lui-même et…Mon dieu se disait-il ! C’était comme ça que j’étais habillé ? Avec cette blouse marron et ce pantalon de velours ? Tout ce qu’il croyait engloutit à tout jamais dans un lointain passé était là, avec à chaque fois de nouveaux détails et même, il le remarquait, des réminiscences de plus en plus anciennes.

 

            Émile ne lisait plus, ne regardait plus la télévision : il s’endormait devant et puis de toute façon, pour ce qui passait maintenant…Sa fille, une des rares fois où elle était venue (Mais étrangement, et contrairement à autrefois, les visites ne lui manquaient plus, même pas celle des enfants) lui avait reproché :

 

            — Tu ne lis plus, tu ne sors plus…Va au moins te balader dans le quartier ! Qu’est-ce que tu fais tous tes jours à végéter, toi qui étais si actif avant ?

 

            Ce qu’il faisait ? Pourrait-elle le comprendre s’il le lui expliquait ? Il retrouvait son enfance…Ce cher passé qui n’était plus du passé mais une sorte d’extase où son quotidien sombre et angoissant se dilatait hors de l’espace et du temps. Loin de « végéter » dans ces moments-là il lui semblait échapper à la fuite des heures, à l’épouvante de la mort…Il était heureux. Chaque instant qu’il ne consacrait pas à ce délice était sans intérêt. Quand il se replongeait dans sa contemplation, il vivait intensément !

 

            La première chose étrange se passa vers la fin de l’été. Cet été parisien, souvent nuageux et pluvieux, il s’y était habitué, lui qui venait du Sud. Septembre commençait par contre avec un temps magnifique et Émile avait installé son fauteuil devant la fenêtre qui donnait sur les jardins voisins. Un grand pin se détachait sur le bleu du ciel. Le soleil du matin enveloppait le vieil homme. Ce pin dans le soleil, il y en avait un dans le square où il allait jouer après l’école, aux beaux jours. Ça y est, il sentait l’odeur acre des buissons qui entourait ce petit jardin public. Avec les copains, ils s’y cachaient quand ils jouaient à la guerre. Il se voyait remonter le long de cet arbre au tronc incliné et ressentait le goût amer du fruit qu’il avait essayé de goûter, une fois…Alors il était descendu pour aller boire à la petite borne qui se trouvait à l’entrée du square…L’eau était froide, elle faisait un peu mal aux dents…

 

            — Hé, Émile ! Tu veux voir ma collec d’images sur la guerre ?

 

            Bon Dieu, c’était Daniel Picard !                                                         

 

            Un instant, il y était. Daniel ne faisait pas partie de ces souvenirs qu’il ravivait, mais une apparition imprévue. Emile l’avait vu et reconnu, avec son appareil dentaire et ses cheveux blonds comme s’ils s’étaient croisés à l’école quelques heures avant. Il l’avait non pas imaginé, mais bel et bien vu ! Peut être pas de ses yeux, mais à la façon dont on « voit » dans un rêve. S’était-il endormi un instant ? Il lui semblait aussi avoir encore les lèvres humides de l’eau fraîche qu’il avait bue. Pendant une minute ou deux, il avait fait l’expérience de bien plus qu’un simple voyage en pensée dans son enfance. Il s’y était retrouvé, immergé avec tous ses sens. Et non, ça n’était pas un rêve, c’était bien trop clair et cohérent pour être un rêve. Il en fut fortement troublé. Des tas d’interrogations se bousculèrent dans ses vieux neurones, qu’ils n’avaient pas sentis aussi rapides depuis bien longtemps : perdait-il la tête ? Avait-il halluciné ? Ou l’explication était-elle autre ? Tout ceci le préoccupa au point de lui ôter, pour le reste de la journée, le calme et l’abandon nécessaires à son passe-temps « proustien ». Le lendemain, se sentant plus serein, il décida de tenter à nouveau l’aventure.

 

            Dans une vitrine trônaient trois santons, les Rois Mages. Il les avait trouvés un jour sur une brocante, à l’époque où il sortait encore, et reconnu en eux la réplique de figurines que ses parents mettaient dans la crèche chaque année… Et sur le coup, déjà, de la nostalgie, il les avait achetés, pour pas cher d’ailleurs. Il n’avait pas pu récupérer la crèche à la mort de ses parents. Sa sœur était passé avant et avait donné pas mal de choses -qu’elle considérait comme inutiles -à Emmaüs, ça avait été un conflit familial mais enfin, ces trois petits bonshommes d’argile étaient la copie conforme de ses Noëls d’enfants. Balthazar était à genoux, un autre mage tendait son coffret et le troisième se tenait hiératique, portant ce qui semblait un flacon contre lui. Quelle madeleine exquise que celle des Noëls !

 

            Quelques jours avant le 25 décembre, ses parents décoraient le sapin dans le salon, la crèche à ses pieds. Émile se concentra sur la scène. Il constata en passant que pour ses souvenirs il n’avait pas ses problèmes de concentration habituelle, bien au contraire, tout lui venait si facilement…Dans la nuit de décembre, si tôt tombée, le salon n’était illuminé que par les deux guirlandes. Une clignotante avec des ampoules de forme oblongues et aux couleurs vives, une autre fixe faite de clochettes pastels. Lumières diaphanes qui étaient pour lui celles de Noël, comme l’odeur très particulière du sapin...Il réalisa soudain qu’il voyait les guirlandes, qu’il sentait le sapin ! Le sapin garni de ses boules rouges, vertes et argent, des oiseaux dorés sur les branches et le petit croissant de lune avec un lutin assis dessus ! Non, cette fois il ne rêvait pas où alors c’était un rêve complètement lucide. Un peu comme dans les séries policières où le témoin est plongé en état d’hypnose et où il peut revoir la scène du crime et remarquer des détails qui lui avaient échappés, Émile promenait son regard dans cette pièce qui était le séjour quand il était enfant…C’était si vieux ! Mais il reconnaissait le mobilier imitation Henri II. La table arrivait juste à la hauteur de ses yeux, les chaises à celle de sa poitrine. Il voyait tout ça comme dans un film, mais pouvait-il intervenir ? Toucher quelque chose, par exemple ? Il fut soudain surpris par deux longues jambes à côté de lui, passées dans un pantalon noir. Sans trop savoir comment il saisit les plis du pantalon et leva les yeux… Un homme qui devait avoir trente-cinq ans lui souriait!

 

            C’était trop d’émotion cette fois…Il revint tout d’un coup dans son corps de vieillard.

            — Non, moi je suis ta fille !

            En effet, elle se tenait devant lui, l’air contrariée…

            — Tu es là ? Je ne t’ai pas entendu arriver…Qu’est-ce que tu disais ?

            — Je disais que j’étais ta fille…Ça fait bien un quart d’heure que je suis là et toi tu étais complètement ailleurs, les yeux dans le vague, j’ai essayé de t’appeler mais rien à faire…tu peux pas savoir la trouille que j’ai eue ! J’étais sur le point d’appeler le SAMU…Et d’un coup, tu as murmuré : « Papa ! » et tu es revenu à toi…Non ça va pas du tout, ça !

 

            Il eut beau lui raconter qu’il dormait, qu’il rêvait, rien n’y fit, il eut encore droit à un discours sur le fait qu’il ne faisait plus rien de ses journées et qu’il allait perdre la boule…Finalement quand sa fille partit il ne fut pas mécontent de retrouver sa tranquillité et la possibilité de réfléchir à ce qui lui arrivait. Perdait-il donc vraiment la boule ? On lui avait dit que l’amnésie des faits récents et l’hypermnésie du passé, n’étaient pas bon signe à son âge. Bon mais là il ne s’agissait plus d’hypermnésie, de souvenirs même très précis. Il était transporté dans son enfance. Alors, délire ou…voyage mental dans le passé ? Une fébrilité nouvelle l’envahissait. Si réellement, il avait cette capacité de remonter le temps…C’était ridicule, il en aurait ri lui-même quelques années auparavant mais maintenant, c’était une perspective qui lui paraissait possible, sans qu’il comprenne pourquoi, peut-être tout simplement parce qu’il voulait y croire…Le médecin vint le voir le lendemain.

            — Alors Monsieur Émile ? Est-ce que vous allez bien ?

            — Bien sûr docteur, je me marie avec ma fiancée de vingt ans la semaine prochaine, répondit Émile qui se doutait du pourquoi il venait.

            — Essayez de comprendre que je ne veux pas vous embêter, mais votre fille vous a trouvé dans un état crépusculaire hier et elle est inquiète de vous laisser seul ici. Peut-être faudrait-il envisager un lieu où vous seriez entouré…

            — Crépusculaire ? Il faut dire que j’en suis plus au crépuscule qu’à l’aube dans ma vie…Alors laissez-moi donc attendre la nuit tranquille chez moi !

            — Il faudra qu’on en reparle ! Insista le docteur en le quittant.

 

            « Un lieu où vous seriez entouré »…Les choses prenaient un tour qu’il n’aimait pas du tout ! D’un autre coté, si jusqu’à présent sa seule évasion avait été purement intellectuelle, il entrevoyait une issue possible…Une issue absolument inespérée. Au lieu du saut dans le néant, devant lui, y avait-il une sortie dans l’autre sens ?

 

            Il fallait déjà qu’il sache si cette possibilité était illusoire ou pas. S’il s’était retrouvé vraiment transporté dans un de ses Noëls d’enfant, et si, pour de bon et volontairement, il y avait attrapé la jambe de son père, c’est qu’il pouvait agir sur le passé. Il avait lu autrefois une nouvelle de science-fiction…Un type qui remontait jusqu’à l’époque des dinosaures. Il faisait jusque quelques pas, mais en marchant sur le sol il modifiait le passé et à son retour, le présent était complètement différent. Bon de toute façon, il n’allait pas si loin et le seul dinosaure de l’histoire, c’était lui !

 

            A coté des santons, dans la vitrine, se trouvait un petit vase, orné des armes de Quimper, un souvenir de Bretagne ramené par sa mère. Ho, il n’avait rien de spécialement beau et la fille d’Émile le taxait de « kitch » quand elle en parlait. En fait, il gardait ce vase pour des raisons sentimentales, c’était une des rares choses qui restaient de la maison de ses parents qui n’était pas parti à Emmaüs.…Et pourtant, il allait falloir peut être le sacrifier pour être sûr d’une chose…Une chose qui en valait la peine !

 

            Le vase était lui aussi une de ses « madeleines » : toute son enfance il l’avait vu dans l’entrée de la maison, posé sur une commode à coté d’une poupée en costume provençal (Qu’était-elle devenue, celle-là ?). Á gauche de la commode, le porte-manteau en fer forgé, puis la porte qui donnait sur le séjour, avec au dessus une gravure représentant un bateau…Et voila, il revoyait le canevas exposé sur le mur d’en face, la très classique tête de berger allemand. Il baissa les yeux : ses pieds d’enfants étaient chaussés de petites pantoufles rouges.  Il dut se hisser légèrement sur leurs pointes pour attraper le vase, et, sans hésitation le fit basculer sur le sol où il se brisa avec un grand bruit.

 

            — Qu’est-ce que c’est ? Cria une voix de femme familière.

 

            Il était de retour dans sa vie d’octogénaire, avec une sensation de soulagement inattendue : en fait il se rendit compte qu’il était bien content d’échapper au savon que lui aurait passé sa mère s’il était resté…Là bas ! Puis il se souvint du but de l’expérience.

 

            Dans la vitrine, plus de vase. Á sa place, un taureau en porcelaine qu’il ne connaissait pas : « Souvenir d’Espagne ». Sa mère avait décidément le goût du kitch…

 

                Il sentit ses vieux membres pris de tremblements. Non, ce n’était pas la maladie de Parkinson, c’était le genre de tremblote qu’il avait pu avoir dans sa jeunesse en ressentant une vive émotion, comme étreindre la femme dont il était éperdument amoureux, ou tenir son premier nouveau-né dans ses bras…Cette fois il avait la preuve que ces voyages n’étaient pas juste dans sa tête. Il allait pouvoir partir, non pas vers la mort, mais vers l’enfance ! Qui n’a jamais eu ce vieux fantasme : recommencer sa vie en ayant l’expérience. La réincarnation, si elle existait, n’avait aucun intérêt si on ne se souvenait pas de ses vies antérieures. Par contre, repartir avec son esprit d’aujourd’hui ! Il pourrait éviter tellement d’erreurs commises, saisir tellement d’opportunités négligées !

 

            Recommencer, d’accord…Á partir de quel âge ? Le plus jeune possible, à condition d’avoir des souvenirs qui lui permettent de s’y transporter. Quel étaient ses souvenirs les plus anciens ? Presque rien avant cinq ans. Cinq ans, c’était l’âge de son entrée à la maternelle. Voila, période féconde pour son « redémarrage » dans la vie. Mais à quoi associait-il la maternelle ? Des jouets colorés…Il n’en possédait pas. La pâte à modeler…non plus. Ha oui, des dessins ! Des crayons de couleur…Il fouilla au fond d’un tiroir…Du rouge, du bleu, du vert…Il sortit des feuilles de papier. On sonna à la porte.

 

            Encore le médecin. Pour la première fois il ne lui ouvrit pas.

 

            — C’est pour quoi ? Demanda-t-il à travers la porte.

            — Monsieur Émile, je voudrais vous parler !

            — Oui, pas aujourd’hui, je suis occupé…

            — Occupé ?  Mais je ne vous ai jamais vu occupé !

            — Et bien je le suis…Je fais des dessins !

 

            Il ignora l’insistance du praticien, qui devait se dire que le père Émile, cette fois ça y était, il yoyotait  complètement ! Tant pis ! Il allait laisser sa vieille carcasse ici et en retrouver une autre…Non, retrouver la même, mais toute neuve ! Il commença à dessiner en s’appliquant comme à cinq ans…Il faisait quoi à l’époque ? Des maisons, des avions, des soldats avec des fusils. Il aimait dessiner, oui, il aimait…

 

            La lumière du soleil matinal tombait sur le bureau de la maîtresse. Le long des fenêtres s’alignaient des boîtes de jeux et de jouets, auxquels les élèves avaient accès à certains moments de la journée, mais pour le moment, c’était dessin. Il caressa la surface vernie de son petit pupitre, puis se mit à contempler sa main : si petite, si souple, si lisse. Il fallait qu’il s’habitue à un corps de cinq ans…Il avait l’impression d’avoir rétréci du tiers de sa taille. Il balança ses jambes sous la chaise…Plus aucune douleur, ni à la hanche, ni aux articulations…Et cette acuité visuelle : sans lunette il voyait à l’autre bout de la classe les marionnettes accrochées au mur, à coté du petit théâtre.

 

            — Tu as fini, Émile ? Demanda la maîtresse.

            Ha oui, la maîtresse…Il allait devoir lui obéir, ainsi qu’à ses parents mais de toutes façon « quand il était vieux », tout le monde commençait à vouloir le commander : sa fille, le médecin, l’infirmière…Et une instit de maternelle, c’était toujours mieux comme autorité que le personnel de la maison de retraite où il aurait vraisemblablement fini. Il se demanda s’il n’allait pas s’amuser à tenir des propos d’adultes qui allaient étonner tout le monde…Mais non, ça ne lui attirerait que des ennuis, il deviendrait un surdoué  qu’on ferait voir à des psychologues et tout ça…Il jouerait donc son rôle d’enfant, sachant que sa scolarité serait facile : pas de problème pour apprendre à lire et à écrire, à faire quelques calculs simples…Il se dit même qu’il éprouverait du plaisir à jouer avec ses copains, à la guerre ou à l’école.

Cette fois était la bonne, il ne redeviendrait plus Émile le vieillard, sinon naturellement, dans bien des décennies. Mais sûrement alors il aurait encore la possibilité d’un nouveau retour…Une troisième fois où il rectifierait encore les erreurs de celle- là, et ainsi de suite…Une seule vie ne suffit pas à atteindre la sagesse, mais au bout de plusieurs ? Il se sentit tout d’un coup tout puissant. Un nouvel avenir plein de potentialités s’ouvrait devant lui !…Il était redevenu enfant depuis un quart d’heure que sa vie antérieure lui paraissait déjà si loin. Pour pouvoir se réjouir encore plus de ce nouvel état il décida de se remémorer les dernières années, la décrépitude, la solitude…Il habitait dans une petite ville de banlieue…Comment s’appelait-elle, déjà ?

 

La maîtresse était juste à coté de lui. Il prit le crayon jaune et traça un grand soleil au dessus de la maison qu’il avait dessinée. Oui, il était de retour dans son enfance sudiste et ensoleillée…C’était tellement plus agréable qu’à…Mince alors, il n’avait plus ses douleurs articulaires mais il avait toujours ses trous de mémoire ! Elle allait encore lui dire qu’il perdait la boule…Elle, mais qui ça ? Maman ? Mais non, pas Maman, la dame qui venait le voir…Bon zut il la connaissait bien, pourtant,  cette femme là…Bien sûr c’était…Ha oui la maîtresse était là

— J’ai fini, dit-il en lui tendant son dessin.

Il aurait voulu marquer son nom sur la feuille mais il ne savait pas encore l’écrire. Maman lui avait promis de lui apprendre. Comme tous les jeunes enfants, Émile ne se préoccupait guère des drôles d’idées qui pouvaient lui passer par la tête…Il avait un instant pensé à un vieux Monsieur, comme son Papy, mais ce n’était pas son Papy. Et une dame qui venait le voir dans une vieille maison. On lui avait dit que lui aussi, il serait vieux un jour, mais dans longtemps, très longtemps ! Alors il n’y pensait pas et de toute façon, il n’arrivait pas à comprendre comment ce serait, la vieillesse ! Pour le moment, il attendait que la maîtresse permette de prendre les jouets…

 

Á la maison de retraite médicalisée Les Tilleuls, l’aide-soignante aida son collègue à déshabiller le vieillard et à lui passer sa chemise de nuit.

— Allez Émile, c’est l’heure de te coucher

Avec difficulté ils le firent passer du fauteuil roulant sur le lit, déjà garni d’une alèze. Elle essuya son front d’un revers de main.

— Quand même, dit-elle en regardant Émile, j’espère ne pas finir comme ça ! Qu’est- ce que c’est triste de se retrouver à l’état de légume !

— Oh, répondit le collègue…C’est moche de vieillir mais il a pas l’ait triste, lui…Il sourit tout le temps ! Dans le fond on sait pas ce qu’il vit ! Peut être qu’il a trouvé refuge dans un paradis perdu, et qu’il a oublié tout le reste !