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            Pour atteindre le domaine, elle avait dû quitter la nationale, guetter un embranchement particulier de la départementale,  et s’engager sur une petite route tortueuse, qui lui avait fait penser aux premières images de « Shining ». Contrairement au film de Kubrick, elle ne se trouvait pas en montagne, mais au fond d’un vallon étroit, encadré de parois couvertes de mousse et d’arbres, où elle ne rencontra pas âme qui vive. À quarante ans, dont presque vingt à exercer le métier d’infirmière, Delphine n’était pas impressionnable, mais ce lieu vide, sombre et étriqué, sans autres perspectives que d’avancer vers l’inconnu, la mettait mal à l’aise. Peut-être était-il trop à l’image de sa vie actuelle… Elle chassa ces pensées et vit avec soulagement que le vallon se terminait, ouvrant sur la rase campagne. Elle aperçut même au loin un petit village (ou un gros hameau), mais toujours personne sur le chemin…Il lui fallu encore rouler vingt bonnes minutes, à travers un sous-bois, avant de stopper sa voiture devant de hauts murs, interrompus par un unique portail aveugle de fer noir. Pas de doute possible, c’était bien l’endroit qu’on lui avait décrit au téléphone.

 

Alors qu’elle appuyait sur l’interphone, elle se savait déjà observée par les caméras perchées en haut de l’enceinte. Personne ne lui répondit mais le portail s’ouvrit presque immédiatement. Un agent de sécurité en costume noir se tenait devant elle. Elle lui tendit sa lettre de convocation et sa carte d’identité, sur laquelle il ne jeta qu’un  coup d’œil rapide.

 

            — Bonjour Madame, nous vous attendions. Reprenez votre voiture et  continuez jusqu’au bâtiment principal. Vous pourrez vous garer devant.

 

            Elle suivit l’allée goudronnée, sur laquelle débordaient les hautes herbes d’un parc laissé visiblement à l’abandon depuis longtemps. Au bout, le « bâtiment principal » était en fait un manoir, aux murs blancs, haut de deux étages et sans doute un troisième mansardé sous les toits d’ardoise. Pendant qu’elle sortait de son véhicule, Delphine réalisa l’état de la demeure : l’enduit des murs craquelait par endroit, à d’autres il manquait par plaques, découvrant la pierre de taille. Elle remarqua, au dessus de la porte, ce qui restait d’un blason de pierre, martelé jusqu’à devenir indéchiffrable. La décrépitude de cette façade, avec en fond le ciel nuageux, lui communiqua une angoisse diffuse. Aucun bruit de vie ne lui parvenait. Avait-elle vraiment envie de travailler ici ? Sans lui laisser le temps d’y penser plus longtemps, un nouvel homme en habit sombre vint à sa rencontre, en bas des quelques marches.

 

 

 

            Il la conduisit à travers un vaste hall parqueté et un escalier. Les tapis grenat qui les couvraient sentaient un peu le moisi et des tapisseries aux couleurs passées, ornées de scènes mythologiques ou bibliques, ornaient les murs. Delphine avait suffisamment de culture religieuse pour reconnaître, à l’étage, l’hospitalité d’Abraham : le patriarche se tenait devant sa maison, accueillant trois visiteurs à l’aspect ordinaire, mais le halo qui entourait leurs têtes suggérait une origine céleste.

 

            Celui qui se tenait dans le bureau où on l’introduisit avait la cinquantaine, stylé, avec des cheveux poivre et sel. Il lui serra la main et l’invita à s’assoir.

 

— Bonjour, je suis Jean Miquel, responsable de la gestion du domaine. Avant de signer votre contrat d’embauche, je voudrais en préciser les termes. Vous devrez donc vous occuper d’un monsieur âgé, que nous appellerons Le Prince…

 

— D’accord. C’est un prince de sang, un descendant des rois ?

 

— Cela fait aussi partie du contrat, Madame. Le Prince doit rester anonyme. On dira qu’il est de haute lignée.

 

— Il a quel âge ?

 

Miquel ébaucha un sourire :

 

— Il est très âgé … Désolé, mais nous ne pouvons vous donner aucun renseignement sur lui.

 

Tous ces mystères agaçaient un peu Delphine.

 

— C’est bien la première fois que je dois m’occuper d’un patient dont je ne connais ni le nom ni l’âge… Vous savez, je suis soumise au secret professionnel.

 

— Je conçois que ce soit déstabilisant pour vous, mais… Vous devez juste comprendre que cette personne a une importance capitale, je ne peux en dire plus. En fait, ce poste vous demandera peu de travail, mais par contre, pas mal de contraintes. Vous devrez habiter ici. Vous pourrez vous absenter de temps en temps, pour des périodes de vingt-quatre heures maximum, mais pas plus. Vos nous avez bien garanti ne pas avoir d’attaches familiales, ni conjugales ou affectives ?

 

Elle opina de la tête. Non, plus de contact familial, et depuis sa récente rupture, elle aurait accepté un poste dans un ermitage ou un couvent plutôt que de renouer de sitôt  une « attache affective ».

 

— Bien, continua Miquel. Vous percevrez cinq mille euros par mois.

 

Elle sursauta. Quelle infirmière pouvait espérer un salaire de cinq mille euros ?

 

L’homme avait bien perçu sa surprise

 

— C’est pas mal, n’est-ce pas ? En échange il faudra accepter de ne pas s’éloigner longtemps du domaine, ne pas chercher à savoir ce qui ne vous regarde pas, et respecter la confidentialité…

 

Il sembla deviner ses interrogations :

 

— Je vous rassure : il n’y a rien d’illégal… Disons que c’est quelque chose comme… un secret d’Etat. Moi je gère les biens et protège la personne du Prince, l’argent n’est pas un problème. Votre contrat sera à durée indéterminée, et si vous souhaitez le rompre, vous devrez nous en avertir deux mois à l’avance. Venez maintenant, je vais vous présenter au Prince.

 

Nouveau corridor aux tentures fanées et aux tapis usés, donnant sur une porte gardée, surmontée du même blason martelé.

 

— Les armes de la famille, précisa Miquel. Détruites, sans doute pendant la révolution !

 

Une chambre s’ouvrait dans le couloir à droite, occupée par un grand lit à colonnes et quelques meubles anciens. Delphine s’attendait à rencontrer un prince des émirats, pourtant, l’homme qui se tenait assis dans un fauteuil de cuir râpé, face au feu de la grande cheminée, n’avait rien d’oriental.  Avec son corps long et maigre enfoui dans une robe de chambre carmin, il avait l’aspect d’un Don Quichotte ravagé de rides, à la barbiche et aux longs cheveux blancs. Ses yeux noirs se perdaient dans la contemplation du foyer ou de quelque scène intérieure…peut-être même du vide.

 

— Prince, dit cérémonieusement Miquel, je vous présente Delphine, votre nouvelle infirmière.

 

Elle se présenta à son tour, sans réaction de la part du vieillard. Soudain celui-ci paru sortir du sommeil :

 

— Vous les entendez, qui chantent ? dit-il en la fixant. Ils chantent pour moi…

 

— Je n’entends rien, Monsieur… 

 

— Vous êtes allée au jardin, Martine ? Ajouta-t-il

 

C’était clair, le Prince était complètement sénile.

 

— Martine, c’était l’infirmière avant vous, expliqua Miquel. Votre travail consistera dans l’application et la surveillance d’un protocole médicamenteux. Vous recevrez les gélules toute les semaines, et vous lui en donnerez une matin et soir. Sur ce cahier (Il désigna l’objet sur la table) vous noterez ici tout changement dans son comportement ou son état, c’est très important ! Nous espérons beaucoup de ce traitement.

 

C’était donc un essai thérapeutique. Mais, au vu de la sénescence avancée de ce pauvre homme, qu’attendaient-ils de ces mystérieuses gélules ? Qu’elles fassent repousser les neurones perdus ? Peut-être justement que c’était là le but, et dans ce cas ce médicament serait révolutionnaire. Mais pourquoi sur lui ? Avait-il été choisi à cause de sa richesse, de sa puissance ? « C’est quelque chose comme… un secret d’Etat » avait dit Miquel… Une raison politique ? Elle s’interrogea encore sur l’identité mystérieuse de son patient. « Ne pas chercher  à  savoir ce qui ne vous regarde pas …» … Cinq mille euros par mois…Et puis zut ! Une telle manne valait bien de ne pas trop chercher à comprendre pendant quelque temps…

 

Miquel lui montra le logement aménagé pour elle : une chambre aussi grande que celle du Prince, avec le même aspect de luxe décrépit : murs un peu lépreux, lourds rideaux défraîchis, mais on l’avait équipé de la façon le plus moderne : une télévision led de quarante pouce, un coin cuisine avec four, micro-onde, réfrigérateur… Elle se demanda si l’installation électrique était adaptée…Un salle d’eau personnelle, contiguë à la chambre… Rien n’avait été négligé pour son confort !

 

— Qu’est devenue Martine ? Demanda-t-elle à Miquel avant qu’il ne la laisse s’installer

 

— Oh ! Elle se sentait trop isolée, ici, elle a préféré démissionner… 

 

Dehors, le soleil se couchait sur ce qui ressemblait plus à une jungle qu’à un parc… L’atmosphère était étrange, dans ce domaine ! Mais qu’importe, pour Delphine qui ressentait le besoin de prendre du recul avec sa vie, l’endroit était idéal, et le salaire, un rêve !

 

Les premiers jours passèrent dans une impression de flou onirique. Elle n’avait effectivement que très peu de travail : on lui apportait des flacons de gélules blanches, sans indication, et le vieil homme les avalait, d’un air résigné. Elle surveillait sa tension, son pouls, mais n’avait rien à noter dans le cahier : aucun changement notable. Toujours perdu dans son exil intérieur, il ne s’adressait  à elle que pour lui poser les mêmes questions :

 

— Vous les endentez chanter ?

 

— Que devient mon jardin ?

 

D’autre fois il prononçait des phrases dans une langue inconnue de Delphine : appartenait-il à une famille princière étrangère ?  Elle s’aperçut vite qu’aucune indiscrétion ne filtrerait, ni de Miquel, ni des agents de sécurité ou des employés de maison. Aucune fraternisation non plus. Tous se montraient courtois et attentif à ses besoins, mais toutes ses tentatives pour sympathiser, ou nouer une conversation, se révélaient vaines. Ces hommes (il n’y avait que des hommes, d’ailleurs) semblaient n’avoir rien de personnel à lui dire. Et puis, ce silence !  Même en plein jour, aucun bruit de conversation ne lui parvenait. Plus étonnant : pas non plus de chant d’oiseaux, dans ce manoir entouré d’arbres. Malgré son propre besoin de solitude, elle comprenait pourquoi Martine n’avait pas tenu.

 

Pour occuper ses journées, elle commença à se promener dans le parc, au seul son de ses pieds foulant la végétation envahissante. C’est ainsi qu’elle découvrit le jardin.

 

Elle pénétra dans une partie clôturée du domaine et remarqua immédiatement les buissons taillés, la pelouse tondue. L’automne était déjà avancé, la journée se terminait et l’odeur d’un feu d’herbe parvint à ses narines. Un quinquagénaire aux cheveux gris, attachés en queue de cheval, s’affairait à ranger des instruments. Il répondit à son salut.

 

— Bonjour. Vous êtes l’infirmière du Prince ? Je suis Amon, le jardinier. Ma famille a toujours été à son service et je continue, bien qu’il ne soit plus très en forme…

 

Il y avait quelque chose de chaleureux, que Delphine rencontrait pour la première fois depuis au domaine, dans la personne d’Amon. Il éluda lui aussi les questions sur le prince mais ils parlèrent de choses et d’autres. Elle en ressentit une euphorie suivie d’une bouffée d’angoisse, à l’idée de retourner dans sa chambre du manoir.

 

— Je dois y aller, annonça-t-elle. Ca m’a fait plaisir de parler avec vous… Le prince parle souvent de son jardin…

 

Il fallait qu’elle se confie à quelqu’un…

 

— L’ambiance est si étrange, ici… Je comprends que Martine ait craqué… Vous la connaissiez ?

 

L’expression d’Amon changea.

 

— Oui… Mais on n’a pas dû tout vous dire sur Martine. Il faut que vous sachiez…Vous ne vous doutez pas à quels enjeux vous êtes mêlée !

 

— Dites-moi, de quoi s’agit-il ?

 

— Vous ne me croiriez pas…

 

Il baissa la voix, comme si des oreilles indiscrètes pouvaient l’entendre, bien qu’il n’y eut personne alentour.

 

— Vos donnez des médicaments au prince, pas vrai ? Et si je vous disais que ça ne le soigne pas, au contraire, ça contribue à le plonger dans cet état de stupeur… C’est pas de la démence sénile, on le drogue…

 

Elle voulu parler mais il fit signe de la laisser continuer.

 

— Faites l’expérience de ne plus lui donner ses cachets quelques jours, et revenez me voir… Il faut que je vous laisse.  Ravi de vous connaître, Madame…

 

Delphine rejoignit sa chambre, en proie à une tempête intérieure… Participait-elle vraiment à droguer ce vieil homme, ce qui était inacceptable, d’un point de vue tant légal que moral. Amon mentait-il ? Pourtant, tous ces mystères autour de ce prince anonyme, cet isolement… Et ce salaire mirobolant pour si peu de travail ? Était-ce le prix de son silence ? Elle devait savoir.

 

            Le lendemain, Delphine ne donna pas au prince son traitement, ni le matin ni le soir. Le jour se passa dans le silence habituel, sous le ciel nuageux d’octobre. Quand, le matin suivant, elle le trouva debout, son regard devenu attentif et fixé sur elle, sa première réaction fut d’ouvrir le cahier posé sur la table.

 

            — Ne leur racontez pas, s’empressa-t-il de dire

 

            Bien sûr. Cet « éveil » n’était surement pas le fait du hasard. Elle ne nota rien.

 

            Il passa les heures suivantes à parcourir sa chambre, en regardant régulièrement par la fenêtre. Il ne répondit pas quand l’infirmière tenta de l’interroger. Ce ne fut que le jour suivant qu’il lui demanda, d’une voix claire et posée :

 

            — Pourriez-vous faire du feu, s’il vous plait ?

 

            Bientôt un foyer jeta ses lueurs dans l’après-midi gris. Il s’installa juste en face, sur son fauteuil. Ses yeux se perdirent dans les flammes : il était retombé dans sa stupeur.

 

            Alors qu’elle le raccompagnait vers son lit, elle vit la conscience jaillir à nouveau dans son regard :

 

            ─ Vous avez rencontré Amon, n’est-ce pas ? C’est un fidèle…Écoutez-le !

 

            Il se coucha et sembla reparti dans des mondes inaccessibles… Par contre, cette nuit-là, Delphine eut du mal à trouver le sommeil. Un carrousel de questions,  que le silence extérieur rendait plus obsédant, tournait dans sa tête. Au lever du jour, elle avait pris une décision : comme convenu, elle annonça qu’elle s’absentait pour la journée et pris la route de la ville.

 

            Cela faisait bien trois ans qu’elle n’avait pas revu Étienne. Après une liaison de quelques mois, elle s’en était vite lassée. Elle n’en ressentait pas moins de la sympathie pour lui et savait qu’elle pourrait compter sur son aide. En effet, il la reçu chaleureusement dans son bureau, au laboratoire où il travaillait.

 

            — Étienne, amena-t-elle rapidement, est-ce que tu peux me rendre un service ? Analyser le contenu de ces gélules…

 

            — C’est que…j’ai pas mal de travail mais je le fais dés que j’ai un peu de temps. Elles ne portent aucune indentification… Tu les sors d’où ?

 

            — Je ne peux pas te raconter, mais j’ai besoin de le savoir le plus vite possible… S’il te plaît… c’est peut-être une histoire grave !

 

            —  Allez, ok, pour toi, je vais me débrouiller. Je finis à six heures, tu veux pas qu’on aille boire un verre après ?

 

            — Désolée, je ne vis plus en ville, je dois repartir… Apelle-moi dès que tu as des résultats !

 

            Il réussi encore à lui demander si elle avait quelqu’un dans sa vie… Elle était désolée pour du bon… Désolée de resurgir dans la vie d’Étienne pour se servir de lui. Mais il fallait qu’elle sache si elle participait vraiment à un protocole médicamenteux… ou à l’assassinat d’un vieillard !

 

 

 

            De retour au manoir, le prince était plus vaillant quand elle le retrouva. Il traversa encore de longues heures de mutisme, mais en émergea plusieurs fois. Dans ces moments-là, il ne la prit plus pour Martine : il lui demanda même son prénom, puis chuchota :

 

            — Delphine, il faut que vous retourniez voir Amon… J’aimerais que vous me rameniez des fleurs de mon jardin.

 

            Le pauvre n’était encore pas bien repéré dans le temps.

 

            — Prince, il n’y a pas de serre pour les fleurs, et nous sommes presque au mois de novembre !

 

            Il eut un geste de déni :

 

            — Il y en aura.

 

 

 

            Lorsqu’elle arriva au jardin, elle se demanda d’abord si l’atmosphère particulière du domaine n’avait pas déréglé son équilibre mental. De la terre noire, avait surgit une multitude de fleurs. Elle n’en connaissait pas l’espèce, mais leurs larges coroles aux couleurs vives, rouges, jaunes, bleues, tranchaient avec la grisaille ambiante.

 

            Amon sortit de sa maison.

 

            — Comment… Comment avez-vous fait ça, en plein automne ? Bafouilla-t-elle en montrant les fleurs

 

            — Moi, je n’ai rien fais, c’est vous ! C’est tout simplement que le prince et ses terres ne font qu’un, et quand le prince sort de sa torpeur, la terre aussi…

 

            Il réunit un grand bouquet multicolore, qu’il dissimula dans un sac.

 

            — Amenez-les-lui. Mais que les gardes ne les voient pas.

 

            — Amon, je ne comprends rien à ce que vous me dites… Qui est le prince, et qui sont ces gens qui m’ont engagée ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de terre et de fleurs qui poussent fin octobre ?

 

            — Attendez-moi là…

 

            Il rentra chez lui, et ressorti avec une sorte de grosses jumelles.

 

            — C’est une caméra thermique. Elle permet de voir les gens dans la nuit, en repérant la chaleur de leur corps. Cette nuit, servez-vous en pour observez le service de sécurité du domaine…

 

            — Je ne comprends toujours pas !

 

            — Faites ce que je vous dis, On en reparlera !

 

            Décidément, les énigmes se complexifiaient. Elle rangea la caméra dans le sac, avec le bouquet, espérant en apprendre plus la nuit venue.

 

 

 

            Pour la première fois de son séjour, elle vit le prince sourire.

 

            — Mes fleurs ! Mais gardez-les, elles seront mieux dans votre chambre.

 

            Était-ce un effet des « médicaments » s’il avait paru tellement vieux ? Après quelques jours de sevrage, même ses rides semblaient avoir régressé. Il paraissait toujours âgé, certes, mais une force émanait de lui, comme ces vieillards solides qui cultivent leur champ à quatre-vingt ans. Delphine se décida à l’aborder :

 

            — Expliquez-moi : qui êtes-vous ? Que vous veux-t-on ?

 

            — L’histoire serait longue, ma chère amie, et je ne suis pas encore assez fort pour tenir longtemps. La vérité, c’est que je suis un souverain légitime, et que l’on m’a spolié de mon royaume. C’est pour m’en tenir à l’écart que j’étais traité ainsi, plongé dans cet état d’abrutissement dont vous m’avez sortie. Bientôt j’aurais à nouveau la pleine possession de mes moyens, et alors vous serez aux premières loges pour assister à la reconquête. Je ne vous oublierai pas. Je vais devoir dormir pour récupérer l’énergie que, grâce à vous, je retrouve. À demain, Delphine.

 

            Souverain ? Spoliation ? Reconquête ? Cela évoquait les vieilles légendes, ou les romans de fantasy. Delphine comprenait mieux certaines choses : le « secret d’Etat » dont avait parlé Miquel, les services de sécurité partout, la drogue donnée … Elle en ressentit à la fois de l’angoisse : n’était-elle pas en danger désormais, pour avoir aidé ce prince au pouvoir usurpé ? Mais aussi de l’excitation : sa vie devenait à nouveau intéressante. Il y avait quand même des éléments inexplicables, comme cette floraison automnale.  

 

            Lorsqu’elle rentra dans sa chambre, le soir tombait. Quelque chose lui sembla inhabituel, mais quoi ? Elle réalisa alors qu’elle entendait des cris d’oiseaux, à la place du silence habituel. Le bouquet de fleurs s’était mis à dégager des parfums particulièrement délicats qui embaumaient toute la pièce. « À mesure que le prince émerge de son apathie, l’atmosphère du domaine se modifie » pensa-t-elle.

 

            Une agitation inaccoutumée régnait aussi sous ses fenêtres, dans le parc : le personnel de sécurité circulait dans tous les sens, échangeant des paroles brèves et incompréhensibles. Elle pensa à la caméra thermique. Après avoir éteint la lumière, elle la mit en fonction et porta l’œil à l’objectif. Elle s’amusa un instant à contempler sa main qui se détachait de l’ombre, irradiant de rouge, puis se posta à la fenêtre, en direction des vigiles.

 

            Rien.

 

            Elle les voyait s’agiter dans le noir, mais aucune lueur rouge ne témoignait d’un corps chaud. Elle reporta l’objectif sur sa main, toujours aussi brillante. Le radiateur de la chambre, lui aussi, apparaissait écarlate. Nouveau coup d’œil dehors : l’appareil n’identifiait personne.

 

            Il lui fallait encore vérifier quelque chose. Se glissant dans le couloir, elle ouvrit discrètement la chambre du prince. La forme dans le lit n’émettait aucune chaleur non plus.

 

            Quelques instants plus tard, elle arrivait au jardin, où la maison d’Amon était éclairée. Il lui ouvrit, avant même qu’elle n’ait cogné à la porte.

 

            — Je vous attendais, dit-il simplement.

 

            Elle ne partageait pas son calme.

 

            — Cette fois, vous allez tout m’expliquer : le prince qui rajeunit, les fleurs qui poussent en automne, les habitants du manoir que la caméra thermique ne perçoit pas. Je suis où, ici ? Chez les vampires ? C’est une mauvaise blague ?

 

            — Je vous avais dit que vous ne me croiriez pas. Non, les habitants sont bien vivants, mais pas matériels.

 

            Elle se laissa tomber sur une chaise.

 

            — Je rêve ! Ils sont quoi ?

 

            Elle le regarda à travers la caméra

 

            — Vous non plus…

 

            Sa phrase resta en suspens : Amon avait disparu.

 

            — Nous sommes des êtres spirituels, Delphine. Vous seule êtes matérielle, ici.

 

            Il avait surgit derrière elle, lui arrachant un cri. Puis il était à sa gauche, puis elle ne le vit plus, mais entendait sa voix.

 

            — Vous me croyez, maintenant ? Nous pouvons prendre une apparence corporelle, mais elle n’est qu’illusoire.

 

            Il se tenait à nouveau devant  elle. La panique la gagnait. Tant de choses inexplicables s’étaient produites, ces derniers temps, que toutes ses conceptions s’en trouvaient ébranlées.

 

            — Vous…Vous voulez dire que vous êtes des esprits, des espèces de dieux, ou d’anges?

 

            — Vous nous appelez quelquefois comme ça, dans vos mythes…  Je sais que c’est difficile à admettre, mais le domaine est un lieu intermédiaire entre le monde matériel et l’univers spirituel. Et ils se servaient de vous pour y maintenir le prince prisonnier.

 

            — Mais… pourquoi ont-ils besoin de moi ?

 

            — C’est une règle du monde spirituel : nos actions passent par l’intermédiaire des mortels. On vous a parlé de la prière, de l’exorcisme, des sacrements ? Tous ces actes humains qui agissent sur notre univers, qui lui-même agit sur le votre. Martine a fini par comprendre, et elle n’a pas résisté à la pression. On a découvert son corps dans la rivière. Mais vous, vous avez bien agit : en désobéissant à leurs consignes, vous avez permis au prince de se régénérer. Retournez près de lui : son avènement est proche.

 

            Elle se retrouva devant la maison du jardinier, où plus aucune lumière ne brillait. Non, ce n’était pas possible, elle rêvait, ou elle délirait ! Sans pouvoir croire en la réalité de tout cela, elle reprit le chemin du manoir. À peine rentrée dans sa chambre, son téléphone sonna…

 

            — Allo, c’est Étienne… C’est pas trop tard pour t’appeler ?

 

            Étienne ! Au moins un élément familier dans cette histoire surréaliste…

 

            — Non, je n’étais pas couchée… Tu as déjà pu avoir des résultats ?

 

            — Oui, sans difficulté, ma belle… Tes gélules mystérieuses contiennent une substance à base de gluten, d’amidon, de sel… Bref, c’est du pain, tout simplement !

 

            — Du pain ? Mais, ce n’est pas possible…

 

            Étienne eut un petit rire.

 

            — bien sûr c’est possible ! Il s’agit d’un protocole médicamenteux, non ? Et tu sais comme moi comment ça se passe, pour les essais de nouveaux traitements : une partie des sujets reçoivent la nouvelle molécule, d’autres un placebo. Ton patient fait partie de la seconde catégorie, c’est tout ! Et en parlant de pain, qu’est-ce que tu dirais si je t’invite au restau ?  … Dis-moi, c’est quoi ce que t’écoutes ? C’est très joli !

 

            — Excuse-moi, Étienne, faut que je te laisse, on se rappelle…

 

            Elle raccrocha, interrompant Étienne qui renouvelait son invitation …

 

            Dans leur vase, les fleurs ramenées du jardin chantaient, avec des voix cristallines, en se balançant sur leurs tiges. Des lueurs irisées en irradiaient en même temps que les notes, en une harmonie céleste.  Devant la fenêtre, passaient des oiseaux aussi multicolores que les fleurs. Les senteurs caressaient doucement les narines de Delphine. Ce manoir vétuste et solitaire se changeait en pays des merveilles. Depuis qu’elle avait arrêté de donner les gélules au prince, tout semblait renaître avec lui… ces gélules qui pourtant ne contenaient que du simple pain ! Allongée sur le lit, elle pensait ne pas trouver le sommeil, après tous ces évènements.  Pourtant les chants, leur beauté fascinante et sereine, la bercèrent et elle ferma les yeux sans même s’en apercevoir.

 

 

 

            Le premier bruit qui la réveilla fut un choc contre les vitres. Elle était toute habillée sur son lit, sa montre indiquait sept heures. Le ciel était sombre et des formes indistinctes tournaient devant la fenêtre. Elle comprit que c’était les oiseaux. Soudain c’est de l’intérieur du bâtiment que parvint une détonation, comme si l’on frappait dans les murs avec une masse. Au même instant, les oiseaux poussèrent un grand cri, presque humain, un cri sauvage. « Retournez près de lui : son avènement est proche » avait dit Amon. Cela avait-il donc un rapport avec le prince ?

 

            Elle s’approche de la vitre : les volatiles, dans la nuit qui n’était pas terminée (Pourtant en cette saison il aurait dû faire jour !) n’avaient plus l’air aussi bariolés que la veille. Elle poussa un hurlement quand un d’entre eux s’écrasa contre le carreau et fendit le verre. Ce n’était pas tant de surprise,  qu’à cause des yeux qu’elle entrevit : non pas ceux, sans expression, d’un animal, mais un regard reflétant l’intelligence… et la haine !

 

            Un chant s’éleva. Rien à voir avec l’air merveilleux de la veille : il s’agissait d’un chant funèbre à plusieurs voix, fait de hurlements dans une langue inconnue, la langue que parlait quelquefois le prince. Les fleurs mesuraient maintenant au moins un mètre et se dressaient dans leur vase, comme autant de serpents multicolores sur la tête de Méduse. L’horreur saisit Delphine, à l’idée qu’elles pouvaient s’allonger jusqu’à elle, la frapper… Sans les quitter des yeux, elle se dirigea vers la porte, cherchant à tâtons dans son sac de quoi se défendre. Ses doigts se refermèrent sur le flacon des gélules non administrées. Lorsque les fleurs diaboliques firent mine de s’approcher, instinctivement, elle le leur jeta. L’instant d’après, il ne restait sur le sol que l’eau du vase renversé et un bouquet de fleurs fanées.

 

            Elle se précipita dans le couloir, alors qu’un nouveau coup ébranlait le manoir. La première chose qu’elle vit fut, en même temps que le bruit, un éclair jaillir de la chambre entrouverte du prince

 

            — Ne restez pas là !

 

            Miquel se précipitait vers elle. Mais il était… différent, comme vu au travers d’un prisme : tandis qu’il s’approchait, ses traits changeaient en permanence. Ses cheveux gris étaient devenus d’un blanc éclatant. Les autres membres de la sécurité affichaient des transformations similaires. Ils entouraient la porte du prince, brandissant ce qui pouvait être des épées, mais dont les lames étaient de longues flammes.

 

            Il la poussa dans le corridor, à l’opposé de la chambre d’où monta la voix du prince, roulant comme le tonnerre :

 

            — Delphine !

 

            Les murs émettaient des craquements. Les bords des vieilles tentures rougeoyèrent, et le tissu défraichi se consumait, révélant, derrière, les premiers morceaux de fresques de couleurs vives.

 

            — Delphine, venez à moi, vous êtes de mon coté ! Rajouta la voix, belle et grave, étrangement attirante. Delphine fut tentée de faire marche arrière pour rejoindre celui qui l’appelait. Mais elle se souvint que les oiseaux et les fleurs, si charmants la nuit d’avant, étaient monstrueux à son réveil.

 

            — Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle à Miquel qui est le prince, à la fin ?

 

            Miquel reprit un instant son apparence humaine.

 

            — Écoutez-moi : si je vous dis qu’il est le prince de ce monde ? Grâce aux gélules, nous le maintenions dans un état où sa puissance était réduite. Depuis le mal existait, mais négativement, par absence du bien, où par ce qu’il avait semé au début, dans le cœur des hommes…

 

            Dans l’entrée, la tapisserie de l’hospitalité d’Abraham avait entièrement brulé. Dessous apparut une autre scène, de teintes éclatantes : dans le jardin d’Eden, sous le regard du serpent, Adam et Ève croquaient dans le fruit interdit.

 

            — C’est le Prince des Ténèbres, Delphine ! Nous nous sommes rendu compte qu’Amon, le jardinier, le servait en secret… C’est lui qui vous à persuadé d’arrêter de lui donner le traitement, ne le niez pas !

 

            La situation devenait trop folle, elle ne pouvait que se réveiller et réaliser que ce n’était qu’un cauchemar… Les cris et les déflagrations augmentaient, quelque chose avançait dans le couloir qui menait à la chambre…

 

            — J’ai fait analyser les gélules, ce n’était que du pain !

 

            — Du pain, extérieurement, oui… mais après sa consécration, il est le corps de Celui qui seul peut le neutraliser… Vous lui donniez la Sainte Communion !

 

            Nos actions passent par l’intermédiaire des mortels. On vous a parlé de la prière, de l’exorcisme, des sacrements ? Tous ces actes humains qui agissent sur notre univers, qui lui-même agit sur le votre … Lui avait dit Amon…

 

            Elle avait libéré le diable !

 

            Maintenant tout le couloir était plongé dans l’obscurité, seule une lueur pâle pointa au bout, une lueur sinistre. La voix du prince se fit entendre, plus proche :

 

            — Delphine, venez chercher votre récompense, votre place est prés de moi !

 

            Devant elle, une autre tapisserie acheva de se consumer, laissant apparaitre… la pendaison de Judas ! Ce n’était pas un cauchemar, sinon elle se serait déjà réveillée en sursaut. Elle ne pouvait plus ni hurler, ni pleurer, seulement murmurer :

 

            — Je suis maudite…

 

            — Non, dit Miquel, ne l’écoutez pas, il est le père du mensonge, il veut vous faire désespérer. Vous ne saviez pas ce que vous faisiez, et ils vous ont trompée en vous montrant leur pouvoir sous un jour séduisant.

 

            — Oui, ces fleurs magnifiques…

 

            — De toute façon, repris l’homme, notre mission était de retarder ce jour, mais il devait arriver. Je vais vous éloigner d’ici.

 

            — Et vous, qui êtes-vous ? Eut-elle encore la force de demander.

 

            — Je ne m’appelle pas Miquel, mais Michaël. Ma milice le combat depuis les origines…

 

            Il l’entoura de ses bras et elle fut éblouie par une lumière blanche. Elle se sentie enlevée dans les airs, transportée très loin…

 

 

 

 

 

            Dans le refuge, l’infirmerie de fortune ne désemplissait pas. Delphine tentait, avec les moyens du bord, et souvent sans pouvoir compter sur un avis médical, de soigner les blessures, les maladies ordinaires. La nourriture commençait à manquer, et plus inquiétant encore, des épidémies apparaissaient. Elle devait aussi être attentive à l’angoisse de ses patients, à l’état d’incertitude où ils se trouvaient quand à la situation. Au loin éclairs et explosions s’enchainaient tous les jours, l’horizon disparaissait sous les fumées : on parlait de guerre, peut-être de guerre nucléaire, bien qu’on ne vit aucune armée en mouvement.

 

            Tous les médias avaient disparus, les moyen de communication étant hors-service, seules demeuraient les rumeurs : certaines prédisaient l’arrivée imminente d’un envahisseur impitoyable, mais qui était-il ? Suivant les sources, il venait d’Europe de l’est, pour d’autres du continent africain, du Moyen-Orient ou d’Asie. Delphine seule savait, mais ne disait rien. Un prêtre catholique, le père Béranger, essayait lui aussi d’apporter tout le réconfort possible aux malades, sans savoir que l’ultime pérégrination avait commencée. Entre deux soins, elle lui demandait de ranimer son espérance.

 

            — Mon Père, les cavaliers de l’Apocalypse, ce sont bien : la guerre, la famine, la peste ? Et quel est le quatrième ?

 

            — On l’interprète parfois comme étant le Christ qui va vaincre le mal et l’enfer…

 

            — Oui, s’il vous plait, citez-moi encore ce passage sur Satan enchaîné mille ans…

 

                — C’est dans le chapitre vingt de l’Apocalypse : « Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l'abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans » … Mille ans, bien sûr c’est un chiffre symbolique, ça veut dire très longtemps… Puis il est dit qu’ « Après cela, il faut qu'il soit délié pour un peu de temps. »

 

            — Mon père, donnez-moi la Sainte Communion !

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