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La maison m’avait séduit d’emblée. Ce n’était certes pas un palais, juste un ancien pavillon à quelques kilomètres de Paris, avec deux chambres à l’étage, un salon et une cuisine en bas, un petit jardin. J’avais décidé de fuir la capitale, fuir ce milieu artistique où j’avais rencontré Eléonore et que nous fréquentions ensemble. Pour pouvoir vivre le deuil de notre relation (et j’ignorais si ce deuil était possible à faire) j’aspirais à une période de solitude, loin des pique-assiette et beaux-parleurs qui nous avaient envahis toutes ces années. Je voulais me consacrer à la peinture, retrouver l’inspiration que je cherchais désormais comme on cherche le sommeil : l’effort pour la trouver ne faisait que la faire fuir. Depuis notre rupture, j’avais de vagues idées de tableaux, mais à chaque tentative de les matérialiser elles s’évanouissaient au bout de deux ou trois coups de pinceau.

 

Ce pavillon me semblait à mon image : dans un état d’abandon, attendant sa restauration. Si le gros œuvre n’avait guère souffert, l’humidité avait décoré les murs de larges taches de dégradés gris et noir, souillé et décollé le papier peint par endroits. Quelques travaux de peinture et de tapisseries y remédieraient vite, puis, en hiver, le poêle massif assainiraitl’intérieur. Cependant, dès que mon esprit cessait d’être occupé par des activités manuelles, l’image d’Eléonore s’y imposait comme celle de sa seringue à un morphinomane. Je ne supportais plus l’appartement de Paris à cause du souvenir de notre bonheur qui y était lié, mais cette maison dans la campagne m’apparaissait finalement froide, de par son absence. Bien vite je dus constater que le changement de lieu de vie ne me donnait pas plus d’envolée artistique. Les feuilles rageusement déchirées s’accumulaient, portant quelques croquis inachevés. Je me heurtais toujours au même vide, celui de ma vie sans Eléonore. Rien ne venait.

 

Etait-elle ma muse ? Elle n’avait jamais compris mon art, mais la côtoyer me donnait ce que j’avais baptisé « Le Royaume », la sensation soudaine de m’abstraire du quotidien et qu’une porte s’ouvrit vers le haut, vers des plans supérieurs dont je fixais la vision sur ma toile : visages et corps angéliques,paysages d’au-delà…C’était précisément ce « Royaume » qu’elle me reprochait : « Tu es à côté de moi mais pas avec moi ». Je la soupçonnais même d’en venir à détester ma peinture qui m’éloignait d’elle. Et pourtant sans elle, j’étais sec !

 

Comme un homme qui se débat dans les sables mouvants, je m’enfonçais dans les eaux noires de la mélancolie. Plus je remuais et plus je m’enlisais. Lors d’un voyage au Mont Saint Michel, j’avais appris que pour sortir des sables mouvants il faut se coucher et rouler sur le coté…Mais comment rouler sur le coté ?

 

Mes nuits étaient désormais hachées. J’avais pris l’habitude de me relever, de venir m’asseoir au salon et de me verser quelques verres de fine, mais l’alcool ne donne pas d’inspiration. Une nuit, la pendule indiquait trois heures et j’étais installé sur le sofa, face à un mur marqué d’une large tâche d’humidité.

 

« Le mur »

 

Ce mot me tira un sourire amer, tant il m’évoquait le mur dressé entre mon art et moi. Je restais là, sans force et sans désir, à contempler vaguement la tache, laissant mes pensées vagabonder…Le phénomène qui suivit ne m’était en vérité pas inconnu : je me souvenais bien, enfant, de mes rêveries devant la forme des nuages ou les veines du bois. J’y apercevais toutes sortes de figures et paysages. Dans l’état de déréliction où je me trouvais alors, mon esprit se mit comme de lui-même à se livrer aux mêmes associations : sans que ma volonté y participe, les zones sombres et claires de la tache semblèrent s’organiser en un visage de femme qui m’apparut soudain très nettement. Il était d’un ovale parfait, encadré par de longs cheveux noirs ondulés. Je pouvais détailler les yeux en amandes, la bouche pulpeuse et le nez fin. Et de ce portrait comme magiquement surgit émanait un air altier, l’air d’une princesse issue d’un mystérieux passé. Jamais, dans les nuages ou les motifs du bois je n’avais vu une image aussi claire, comme un tableau depuis toujours peint sur mon mur et devant lequel je serais passétous les jours sans le voir. Je distinguais la douce courbe des épaules de la femme et même, derrière elle, un paysage d’arbres autour d’un lac tranquille.

 

Je saisis fébrilement mes crayons, craignant que l’image ne disparaisse dés que je m’enfus détourné. Mais elle était toujours là. Je la reproduisis alors soigneusement, comme un copiste devant un modèle. Lorsque je l’achevais, la lumière du jour filtrait à travers les persiennes et le chant des oiseaux retentissait dehors. Pour la première fois depuis qu’Eléonore était sortie de ma vie, je venais d’achever un portrait. Sur ma feuille s’était matérialisée une femme à la beauté hautaine, qui aurait pu représenterLa Reine de Saba, ou une patricienne romaine. Epuisé, je me couchais et dormis d’un sommeil ininterrompu, la joie au cœur : je renaissais à mon art !

 

A mon réveil, vers deux heures de l’après midi, je considérais le portrait que j’avais tracé, mais lorsque je voulu revoir le visage sur le mur, je ne le vis plus. Il est vrai que la différence d’éclairage, l’heure de la journée, la disposition de celui qui regarde, font apparaître dans la même tache une configuration différente.Etrangement, je ne percevais plus la femme, mais seulement le lac devant lequel elle se tenait. Le système nerveux, le cerveau, produisent des illusions selon des modalités que nos scientifiques n’ont pas fini d’explorer, me dis-je. Bien que le décor du lac ne fût pas aussi étonnant que ma vision de la veille, je m’apprêtais à en tirer un croquis, lorsque mon attention fut attirée par la tenture qui couvrait le mur et cachait la porte, à ma gauche. La lumière du jour jouant sur les caprices du tissu, je vis dans les replis l’apparence d’arbres, et entre eux des animaux issus d’un bestiaire de rêve : chimères, hybrides de mammifères et d’insectes, un cheval au buste de femme, un cerf ailé…Je les dessinais à leur tour, puis la faim se faisant sentir je décidais d’aller prendre une collation à une auberge proche.

 

Lorsque je revins, le jour baissait et j’allumais la lampe. Les ombres s’étendirent dans la pièce et je regardais à nouveau la tenture. La source différente de lumière y faisait apparaître, à la place du rideau d’arbres, la série de colonnes d’un mystérieux temple. Nonchalamment appuyée contre l’une d’elle, surgit une silhouette, celle d’une femme de haute taille, aux longs cheveux. Ce n’était qu’une ombre chinoise mais je discernais sans peine la forme de son corps, qui semblait couvert de voiles légers. Je la reconnus d’emblée : c’était la même créature aristocratique dont le visage s’était formé dans la tache murale. Cette fois je pouvais la dessiner en pied, complétant son absence de traits avec le portrait que j’en avaisréalisé. Je baignais dans « Le Royaume » avec une intensité que je n’avais jamais atteint durant ma liaison avec Eléonore.

 

Etrange rêve éveillé que cette femme qui surgissait à nouveau ! J’aurais été moins étonné si elle avait ressemblé à mon ancienne maitresse. Mais de quel recoin obscur de mon âme venaient ce visage et cette allure particulière quiétaient si étrangers à Eléonore? Et puis j’écartais ces interrogations, me disant que je n’avais jamais cherché à comprendre le mystère de mon inspiration. C’est la lumière de l’intuition qui la révèle, celle de la raison la fait disparaître comme les étoiles face au soleil. Je décidais plutôt de m’exercer à extraire de nouvelles visions de ce qui m’entourait dans cette maison. Et en fait, elles venaient désormais sans effort : dans les nœuds et les veines du plancher je voyais distinctement des plantes et des fleurs aux formes fantastiques. Chaque tache, chaque déchirure du papier peint était pour moi un animal ou un végétal de délire.

 

Plus tard dans la soirée,la Dame était à nouveau présente sur le mur. Je notais quelques différences avec le premier dessin réalisé : sa tête était plus inclinée, son cou s’ornait de plusieurs rangs de perles et de lourdes boucles pendaient à ses oreilles. Ses yeux soulignés de traits noirs avaient un regard encore plus intense, et comme, fasciné, j’observais ces nouveaux détails, il me sembla que sa bouche s’épanouissait en sourire…Son air de princesse hautaine s’adoucit. Je vis distinctement ses lèvres bouger tandis qu’une voix claire résonnait à mes oreilles :

 

« - Je m’appelle Gina »

 

J’ouvris brusquement les yeux. Je m’étais assoupi dans le fauteuil, en face du mur. L’illusion dans la tache d’humidité était bien là,mais toujours immobile et muette. Pourtant j’avais du mal à considérerce que je venais de vivre comme un simple rêve. J’inscrivis « Gina » en bas du portrait. Etait-ce le prénom italien, ou devais-je comprendre « Djinna », le féminin de « Djinn », ces êtres surnaturels des légendes arabes ?

 

Je pris mes pinceaux et commençais à réaliser des tableaux à l’huile à partir de mes différents croquis, m’appliquant particulièrement à la représentation de Gina. Saisi par une fièvre de création, je ne me souciais plus de l’heure ou du jour, je peignais sans interruption. Toutes ces images m’apparaissaient comme autant de fenêtres ouvertes sur un autre monde, et ce monde avait son unité, sa réalité. Je me faisais l’impression d’être un explorateur qui creuse et qui fouille, mettant à jour progressivement des poteries, des statues, des objets qui lui permettent de reconstituer une cité disparue. Avec la différence que l’univers que jedécouvrais étaitbien vivant : c’était le jardin sur lequel régnait Gina.

 

Les images s’imposaient d’elles-mêmes, sans que je force ma volonté ou mon imagination, et j’éprouvais même des difficultés à réaliser qu’il ne s’agissait que de traces d’humidité ou de fibres végétales. Plutôt qu’une vieille maison à la tapisserie souillée, je me croyais dans une galerie de tableaux aux sujets étonnants, comme le rideau d’arbres à ma gauche, dont je percevais les détails avec de plus en plus d’intensité. Je finis par m’en approcher, et, chose remarquable, alors que l’illusion d’optique aurait dû s’estomper et redevenir les simples plis d’une tenture, elle n’en était au contraire que plus précise, je voyais la structure de l’écorce et les feuilles nervurées…Et voila que je passais entre les arbres,que le sol du salon faisait place à une terre moussue. Je fus surpris par un battement d’ailes et un oiseau gigantesque et multicolore, aux allures tropicales, prit son envol juste devant moi. L’endroit était plein de cris d’une faune inconnue, de mouvements dans l’herbe. Une forme sombre, que je ne pus détailler, se glissait au milieu des troncs. Je débouchais alors dans une clairière baignée d’une lumière dorée. Un pavillon de toile, d’une riche étoffe, y était tendu. Des bannières ornées de formes d’animaux fabuleux flottaient dans la brise légère.

 

Les pans ouverts du pavillon laissaient voir une litière couverte de coussins, et Gina se tenait dessus, à moitié allongée, vêtue de ses voiles légers qui mettaient plus en valeur son corps qu’ils ne le cachaient. Ses poignets et chevilles étaient parés de bracelets d’or décorés d’arabesques ciselées. Elle me considérait à nouveau de ses yeux sombres et son maintient à la fois aristocratique et tendre m’incita à l’approcher. En souriant, elle me tendit une main. Comme je la saisissais, elle m’attira tout contre elle…

 

Une cloche sonna au loin.

 

Je me redressais sur le sofa où je m’étais endormi, reconnaissant la cloche du portail de la maison. Lorsque j’ouvris la porte, la lumière du jour m’éblouit un instant. Depuis combien de temps étais-je enfermé avec mon art et mes rêves ? Une jeune femme se tenait devant la grille. Agée d’une trentaine d’années, ses cheveux bonds impeccablement réunis en chignon, elle était de taille moyenne et vêtue d’une robe violette.

 

- Bonjour Monsieur, me dit-elle, lorsque vous avez aménagé je n’ai pas eu l’occasion de me présenter. Je suis Félice Dorval,j’habite la maison voisine. Pardonnez mon intrusion, mais j’étais inquiète. Je vous ai entendu fermer vos volets il y a trois jours, et, comme ils restaient clos,j’ai eu peur que vous ne soyez souffrant.

 

Son visage était charmant, mais elle me dévisageait étrangement de ses yeux bleus. Portant la main à ma joue, je réalisais que j’avais passé ces trois jours sans me raser ni me changer, et que mon allure devait être pour le moins indigne d’un honnête homme. J’éclatais de rire et tentais de larassurer : j’étais peintre et avais passé ces derniers jours dans une frénésie d’inspiration, qu’elle veuille bien me pardonner mon aspect négligé, j’allais arranger cela et si elle le voulait bien, je viendrai lui rendre la politesse de sa visite, chose qu’elle accepta. Je regagnais la maison et ouvrit en grand les fenêtres. Un bain, un rasage et le changement de mes vêtements achevèrent de chasser les fantasmagories qui m’envoutaient depuis ces trois jours (Trois jours…J’en avais même perdu la notion du temps !)

 

Je me hâtais chez Félice. L’intérieur de sa maison où elle m’offrit le thé, était propre et clair, tellement différent de chez moi ! Nous passâmes un moment exquis, à parler de nous : elle était veuve depuis quelques années et souffrait de la solitude, d’autant plus qu’elle n’avait pas d’enfant. Elle était d’une grande érudition, et si elle était étrangère au milieu de l’art elle s’intéressait beaucoup à la peinture. Nous avions par ailleurs beaucoup de goûts en commun. Je la quittais comme exalté, après l’avoir invité pour le thé le lendemain. Je sentais que quelque chose se passait entre nous, et j’en avais presque oublié Eléonore…Et Gina !

 

Rentré chez moi, je constatais que les taches sur le mur n’étaient plus que des taches, les plis de la tenture n’étaient plus qu’un jeté de tissus…Mais j’avais plusieurs tableaux en cours, et l’inspiration reviendrait en son temps. Mon cœur était ailleurs maintenant, tout à l’invitation de ma voisine. Je me mis à faire du rangement. J’avais l’impression qu’une page se tournait.

 

La nuit fut agitée. Je rêvais que je me trouvais, comme le jour précédent, dans le jardin de Gina. Mais cette fois il était plongé dans les ténèbres et son allure était sinistre et angoissante. Gina m’y poursuivait, sous une forme gigantesque et je fuyais en vain. Elle finit par me saisir, mais, alors que je m’attendais à subir sa colère, elle chuchota à mon oreille des paroles obscures et me laissa partir. Le jardin avait repris son aspect enchanteur. A mon réveil je ne pus me souvenir de ce qu’elle m’avait dit. Je me passais de l’eau froide sur le visage. Les images fantastiques ne m’apparaissaient toujours pas dans la maison, et Félice devait venir cet après-midi là.

 

Vers quatre heures, elle arriva, apportant un gâteau qu’elle venait de confectionner. Elle fut surprise en voyant mes œuvres, et me demanda d’où je tirais mon inspiration. Je tentais de lui expliquer les illusions d’optiques, les images oniriques nées d’accidents naturels comme les fibres du bois…

 

-Cette femme est donc imaginaire ? Dit-elle en contemplant le portrait de Gina. J’ai du mal à y croire ! Elle parait si vivante…Ce regard…Cette expression !

 

Je lui indiquais la tache sur le mur.

 

- J’ai beau fixer cet endroit, je n’y vois rien d’autre qu’une vilaine tache ! Fit-elle avec un petit rire….Je suis désolée !

 

- Je suis désolé moi aussi, répondis-je.

 

Je me souvenais maintenant de ce que m’avait dit Gina en rêve.

 

Saisissant Félice par les cheveux, je la précipitais contre le mur. Elle hurla au premier choc, puis perdit connaissance lorsque je la heurtais encore. Je recommençais plusieurs fois. Sur la tache d’humidité s’en étendait une autre, écarlate, celle là. Le corps de la jeune femme avait glissé, recroquevillé, sur le sol. Je vis alors la trace de sang pâlir et disparaître, complètement aspirée par le mur.

 

Au bout de quelques instants, Félice remua. Elle se releva paisiblement et se tourna vers moi. Son visage ne portait aucune marque de commotion. Elle me parut soudain plus grande, d’un port altier qui n’était pas le sien. D’un geste vif elle défit les épingles qui retenaient son chignon et ses cheveux coulèrent sur ses épaules. Ils étaient noirs. Elle me fixa de ses yeux désormais sombres et en amande. Entre mes pieds poussaient des plantes extravagantes, surgies de la terre qui remplaçait le plancher. A ma gauche il n’y avait plus ni porte ni tenture, mais les cris d’animaux retentissaient sous les arbres.

 

Je sus alors que j’étais prisonnier du paradis infernal de Gina…