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               1-Ténèbres

 

 

            On ne retiendra de moi que la noirceur de mon âme, et je ne prétends à aucune justification ni excuse. Je fus cruelle, perverse et sans pitié, bien plus que ceux que ceux qui en parlent ne l’imaginent. Néanmoins, la première noirceur que j’ai connue est celle de la misère. Je ne garde presque pas de souvenir de mon père très tôt emporté. De mes premières années ne me restent que les murs sinistres de la cahute partagée avec ma mère, des quelques branches ramassées qui ne pouvaient faire un feu suffisant pour nous réchauffer, et de la faim permanente. De cette terre qui ne donnait rien, malgré les efforts d’une femme seule. Je n’avais dû survivre qu’à cinq ou six hivers lorsque ma mère selon la chair me vendit à celle qui devint ma Mère-en-Ténèbres.

           

Nous étions à la période où les jours étaient les plus courts et un vent glacé laissait présager la neige. On voyait parfois passer des équipages sur les chemins, mais ce jour-là, une grande Dame s’arrêta devant chez nous. Elle portait sous son manteau une longue robe noire au corset grenat, et montait en amazone un cheval de nuit. Deux serviteurs armés, aussi massifs qu’elle était fine et aussi laids qu’elle était belle, l’escortaient. J’étais épouvantée par ce qu’elle dégageait : ce n’était pas simplement l’aspect impressionnant que tous les nobles,  plutôt la même terreur que dans mes cauchemars d’enfants, ceux où je fuyais à travers des forêts nocturnes peuplées de loups et de fantômes. Ce fut pire quand je compris le but de sa visite: elle m’échangeait contre un tas de pièces d’argent.

Ma mère pleura un peu, m’expliquant que je n’aurais pu atteindre l’âge adulte dans les conditions qu’elle m’offrait.

— Épargne-nous tes lamentations, femme ! S’écria la Dame. Ta fille sera à l’abri du besoin et toi aussi, avec ce que je t’ai payé !

Je criais et sanglotais quand elle me saisit et me déposa sur le devant de sa selle, sans me permettre d’embrasser une dernière fois ma génitrice, qui murmura « Ne lui faites pas de mal ». Sans lui répondre, la Dame lança sa monture au trot.

La chevauchée dura une partie de cette journée grise, à travers les arbres nus où croassaient les corbeaux. Alors que le ciel s’obscurcissait, nous franchîmes le porche de son château.

 

Le premier contact avec ma nouvelle demeure me paru enchanteur : j’y trouvais un grand feu de cheminée et la Dame me fit servir un repas comme je n’en avais jamais connu : de la viande bien grasse, des légumes abondants, et mes premières sucreries. Elle se planta devant moi et me tint des propos qu’à l’époque, je ne compris pas :

 

— Il existe bien des forces dans le monde occulte, me dit-elle en substance, cependant, celle des Ténèbres est la plus puissante et la plus terrible. La plus exigeante aussi. Je suis Dame Érèbe, une Mère des Ténèbres. Chacune de nous se doit de former une disciple pour transmettre son savoir. Je t’ai choisie parce que tu me sembles posséder des capacités endormies. Si tu arrives au bout de mon éducation, tous tes désirs seront comblés. Si tu n’es pas à la hauteur, comme trois enfants choisis sur quatre, je ne t’aurais pas achetée pour rien. Ton sang, tes os, ton cœur, serviront pour mes sortilèges. Ta graisse aussi, quand tu en seras pourvue !

 

Je survécus, et je fus même une élève douée. Dans la tour nord du château, où se dressaient les autels, dans les laboratoires secrets, au milieu des tombeaux souterrains et de leurs habitants sans repos, j’appris les rituels et les incantations, le maniement des simples et les exercices de l’esprit. « Tout attachement, amour, compassion, sont des obstacles à ton pouvoir, m’expliquait Dame Érèbe. Tu dois les extirper de ton âme pour y établir l’empire des Ténèbres. Alors tu seras souveraine sur la terre pendant ta vie et dans l’abîme après ta mort ». Si mon ancienne mère, malgré ses fatigues et les privations, m’avait procuré quelques caresses, la nouvelle ne m’en donna qu’avec son bâton, lorsque je ne satisfaisais pas à ses exigences. Bientôt, non seulement  je n’eus plus peur de ce qui se cachait dans la nuit, mais j’en fis mon allié. Mon cœur devînt plus dur qu’une armure d’acier et ma volonté, semblable à une épée aiguisée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            2-Sang

 

 

          Un soir de mon seizième automne, la période froide et obscure de l’année débutait et la religion des faibles allait célébrer tous ses saints. Une animation inhabituelle régnait au château, des hommes de main avaient apporté quelque chose avec une charrette. Dame Érèbe me fit venir dans la chapelle, où brûlaient de nombreuses chandelles noires.

            — Ton apprentissage est terminé, m’annonça-t-elle. Ce soir s’accomplira le pacte de sang qui te liera définitivement aux Ténèbres.

            Malgré le temps passé, je reconnus la pitoyable créature liée nue sur l’autel, entourée des instruments cérémoniels : ma mère naturelle. Quelque chose remua en moi, le temps d’un soupir, et mourût aussitôt.

            — Avec le prix que j’avais payé, dit la Dame, elle aurait pu acheter une vache, en vendre le lait, la faire féconder et élever des veaux. Au lieu de ça, elle a tout dépensé en nourriture et en bois, et s’est vite retrouvée dans la même misère. Elle va au moins nous servir à quelque chose.

 

            Afin de m’éprouver davantage, on ne l’avait pas bâillonnée. Elle hurla et supplia mais pendant plusieurs heures, je la torturais d’une main sûre, gravant dans sa chair divers signes magiques. A minuit je lui tranchais la gorge sans hésitation. Érèbe recueillit le sang dans une coupe, m’en versa sur la tête, dans un geste d’onction royale, et m’en fit boire un peu. Un gouffre de nuit et de flammes s’ouvrit en moi. Je sentis la puissance pénétrer chaque fibre de mon être.

            — Tu es désormais toi aussi une Mère des Ténèbres, me dit la Dame. Sois-leur fidèle et rien ne pourra te résister. Si tu les trahies, elles se retourneront contre toi.

 

 

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            Peu de temps après je quittais le château de Dame Érèbe. Je ne la revis jamais et n’en ressentis jamais l’envie. Elle avait été mon initiatrice aux sombres mystères, aucun affection ne me liait à elle, pas plus qu’à quiconque. Elle m’avait aussi appris les bonnes manières et légué une somme en or avec laquelle je m’établis dans un lointain royaume prospère. J’étais maintenant d’une beauté rare : une chevelure aussi noire que mon cœur, un visage marmoréen et des yeux dotés du pouvoir de fascination. Je racontais être une jeune noble venue de l’étranger et tout le monde tombait sous ma coupe. Les grandes familles m’invitaient, me voyant telle que je voulais apparaître : pure et simple, attentionnée et d’agréable compagnie. Toute la ville proclama bientôt que mon âme était à l’image de mon corps, si bien que je n’eus aucun mal à être admise à la cour. Bien sûr je fis le même effet sur le couple royal et la Reine se prit d’affection pour moi, me confiant ses tourments secrets : ils n’avaient pas encore d’enfants. Les fumigations, onguents et bains prescrits par les médecins n’y faisaient rien. Si la situation perdurait, son époux devrait, bien malgré lui, la renier pour avoir un héritier.

Les choses de déroulaient au mieux pour moi.

Un jour d’hiver, la neige tombait au dehors et nous faisions des travaux de couture devant le feu. Ce n’était pas par hasard que j’avais expliqué à la souveraine que j’aimais coudre. Nous brodions chacune les initiales de nos prénoms sur des mouchoirs de soie: je me concentrais, dirigeais un faisceau de pensées sur les mains de la Reine. Sans qu’elle en fut consciente, je pris un instant le contrôle de ses gestes et elle se piqua le doigt.

— Oh Majesté, m’écriais-je, vous saignez !

Je m’empressais d’éponger le petit écoulement avec mon mouchoir.

— Ce n’est rien, dit-elle.

Elle regardait par la fenêtre :

— Mon époux souhaite que nous ayons un fils pour lui succéder, pourtant moi, j’aimerais avoir une fille aussi belle que vous, avec la peau blanche comme cette neige qui tombe, des cheveux noirs comme l’ébène et la bouche rouge comme ce sang !

Je jubilais en rentrant chez moi avec le mouchoir sanglant : ces quelques taches, issues du corps de la Reine, allaient me servir de support pour mes sortilèges. Je me livrais d’abord à une première opération pour la guérir de sa stérilité. Bientôt, le royaume fut en liesse : un prince ou une princesse remuait dans le ventre royal. Je me rendais plus souvent encore auprès d’elle, la couvrait d’attentions et de cadeaux, généralement des bijoux ensorcelés qui renforçaient encore mon emprise.

Lorsqu’on annonça que la Reine était prise des premières douleurs, je me réfugiai dans mon repaire, devant l’autel. En face de moi, mon miroir magique : une pierre noire plate et polie qui me procurait la vision d’autres lieux ou d’autres temps. Ce jour-là, évidement, c’était l’accouchement que j’observais. Posée devant le miroir, une figurine de cire contenait le sang du mouchoir. Tandis que le travail d’enfantement avançait, j’y plantais une à une des aiguilles, en invoquant les puissances ténébreuses. Je voyais au fur et à mesure les matrones s’agiter, leurs visages gagnés par l’inquiétude, et la parturiente saisie d’effroi et de malaise. On finit par aller chercher le médecin  de la cour, mais, l’enfant expulsé, il ne put que constater la mort de la Reine. Le nouveau-né vivait. C’était une fille qu’ils appelèrent Alba.

Le chagrin du Roi était grand et je me rendais prés de lui pour l’assurer de ma sympathie,  je l’entourais de douceur et d’amitié pendant toute la période de son deuil, et aussi après…

J’avais vingt ans lorsqu’il me prit pour épouse.

 

 

 

           

 

 

             3-Reine

 

             J’étais la Reine. Parvenue à cette place convoitée, je modifiais mon attitude : je m’étais servi de mon pouvoir pour séduire, désormais je serai crainte. Mon mari fut bientôt entièrement sous ma domination. J’utilisais sa semence, aussi efficace pour l’envoutement que le sang, et le moindre de mes regard l’aurait incité à déclencher une guerre ou lever un nouvel impôt. Grâce à mon miroir magique, je savais ce qui se disait de moi : au début, ce n’était que « Elle a bien changé depuis qu’elle est sur le trône », puis on commença à me trouver cruelle, et cela me convenait. Quelques nobles et notables voulurent s’opposer aux  mesures que je prenais. Quand on vit leurs corps pourrir dans des cages suspendues à la sortie de la ville, les contestations se firent discrètes. Cela ne suffisait pas. Oubliées mes robes claires et chamarrées, je me vêtais de noir : à travers moi, les Ténèbres régnaient. Je récitais des invocations, accompagnées de sacrifices, qui se répandaient telle une peste dans l’air, pénétraient le cœur de mes sujets, y semaient une terreur obscure et renforçaient mon empire sur leurs esprits serviles.

Alba grandissait, et comme en réponse aux souhaits de sa mère, présentait des ressemblances avec moi : même cheveux de jais, teint laiteux et bouche vermeille. Je m’en réjouissais : je l’avais laissée vivre (Hélas ! Ce fut ma première erreur !) afin d’en faire ma disciple, et ces similitudes démontraient une nature commune entre nous.

En effet, Dame Érèbe m’avait expliqué pourquoi elle m’avait choisie. De tout temps-bien que la chose arrivait plus souvent dans le passé- il y eu des aventures, et parfois des unions durables, entre les humains et les diverses espèces qu’ils nomment fées, alfs ou autres. Ces rencontres furent souvent fécondes et, si les caractéristiques de ces peuples disparaissent au cours d’une lignée, il arrive qu’elles ressurgissent dans un individu, qui est alors particulièrement doué dans les domaines de la magie et de l’enchantement. Alba et moi étions de ceux-là.

Elle s’épanouissait, devenait une superbe enfant : quand elle eut cinq ans j’y voyais ce que j’aurais été à son âge, sans le dénuement et la faim. Intriguée par le reflet qu’elle me présentait, je décidais de ne pas l’éduquer tout de suite aux noires arcanes, de prendre le temps de l’étudier d’abord, à la façon dont les savants observent les plantes ou les animaux

Elle manifestait une joie de vivre qui m’irritait, quand je pensais à mes plus jeunes années : les domestiques l’aimaient autant qu’ils me redoutaient, et souvent je dus la battre pour qu’elle tienne son rang de princesse, ou battre les servantes pour corriger leurs familiarités. Pourtant rien n’y faisait. Le charme faisait partie de ses dons et contrairement à moi, elle en usait sans calcul. Je compris vite aussi ses compétences auprès des élémentaux : j’étais seule à voir  les sylphes modeler les formes des nuages au gré de ses rêveries.  L’année de ses huit ans, les récoltes furent menacées par la sécheresse. Quelques valets vinrent lui parler. Ce jour-là elle resta plusieurs heures à contempler le ciel qui se chargea petit à petit, jusqu’au soir, où  tomba la pluie que n’avait pas obtenues processions et prières.

Je remarquais aussi comment elle communiquait avec les arbres. Sans parole, en effleurant leur écorce, un dialogue s’établissait avec l’âme végétale, les esprits sylvestres et chtoniens. Enfantillages que tout cela ! Magie inférieure pour sorcière de village, bien ridicule face à la formidable force des Ténèbres !

               Lorsqu’à dix ans je la surpris entourée d’oiseaux qu’elle pouvait caresser sans qu’ils ne se sauvent, un peu comme ce saint italien si populaire, je tentais une expérience. Je gardais dans mes caves toutes sortes d’animaux venimeux, aussi, tôt le matin, déposais-je un serpent au poison mortel dans le jardin où elle jouait, au milieu du parterre de fleurs qu’elle affectionnait. Le lendemain, un jardinier périt d’une morsure à l’endroit même où Alba avait passé la journée, sans que le reptile ne l’attaque.

            Ses aptitudes devaient être orientées dans une autre direction que ces stupidités. J’avais nommé capitaine de ma garde personnelle un homme qui avait les qualités requises : servile et barbare, il m’obéissait sans discuter ni se poser de problèmes de conscience. De temps en temps il enlevait pour moi, dans la campagne alentour, un enfant qui finissait sacrifié lors de rituels nocturnes.

            Je lui demandais d’amener Alba à la chasse : qu’il lui apprenne à tuer, qu’il lui fasse prendre goût au sang, afin que s’éveille en elle la sauvagerie et la cruauté qu’exige la voie ténébreuse. Ma tentative resta vaine : non seulement elle ne voulait pas s’en prendre au gibier, mais encore, lorsqu’elle chevauchait avec lui, les animaux semblaient fuir bien avant son approche, comme avertis du danger.

 

            Je devais me faire une raison : cette fille était perdue pour les Ténèbres ! Elle ne serait pas ma disciple, néanmoins,  je décidais de ne pas l’occire tout de suite. Mieux valait attendre qu’elle soit adulte, jouvencelle et encore vierge, c’est alors que je tirerais le maximum de son immolation. Á l’issue d’une cérémonie sanglante, j’arracherai son cœur et je le dévorerai, absorbant sa jeunesse et ses pouvoirs.

            Je ne cherchais donc même plus à freiner ses sentiments, sa compassion pour le prochain : selon une règle de magie noire, plus la victime est « bonne » et « pure » et autres stupidités de la sorte, plus le bénéfice de son sacrifice est grand. Elle devint une jeune femme dont la beauté éclipsait la mienne, plus que jamais mon image inversée, vouée à la lumière et la vie comme je servais les Ténèbres et la mort. Elle aimait le soleil et soignait les animaux, manifestait aussi des dons évidents de guérisons sur les humains : quelques emplâtres, quelques tisanes données aux serviteurs souffrants et les blessures ne s’envenimaient pas, les fièvres tombaient. Je devais surmonter mon dégoût devant ce qu’elle me présentait et fixais date de sa mort pour ses seize ans, l’âge où j’avais été définitivement initiée en versant le sang de ma mère.

 

 

 

 

 

 

 

            4- Nains

 

            Et pourtant, lorsqu’arriva l’année fatidique, l’idée de simplement la tuer ne me convenait plus.  Depuis que je la côtoyais, elle incarnait tout ce que je haïssais, et ses traits que nous avions en commun me la rendaient encore plus insupportable. Il était simple d’extirper son cœur physique de sa poitrine, mais le centre de son être me resterait inaccessible. Son âme, avec sa candeur et son amour, c’est elle que je voulais atteindre, la pervertir et la faire désespérer : alors seulement je serais satisfaite. J’élaborais un plan digne de moi (Hélas, encore une fois !)

            Je fis venir le capitaine de ma garde.

            — Mon fidèle officier, voici venu le moment de s’occuper d’Alba.

            — À vos ordres, Majesté. Souhaitez-vous que ce ça se passe cette nuit ? J’irai la saisir dans sa chambre et je l’amènerai à la tour Nord, par le passage secret.

            — Mes souhaits on changés. Demain, je la confierai à toi pour une promenade. Tu l’amèneras au Bois d’Enfer

            Je vis l’homme pâlir.

            — Je ne te demande pas d’aller plus loin, imbécile ! Une fois arrivé là-bas, tu lui raconteras que ta mission était de la tuer et de lui arracher le cœur pour me l’amener, mais que tu ne peux t’y résoudre…Dis-lui de se sauver vers les Terres Gastes, que je ne l’y poursuivrai pas, mais de ne jamais revenir au château, la mort l’y attendant…

            Le Capitaine fit ce que j’avais demandé, bien sûr. Ce jour-là je suivis toute la scène dans mon miroir noir. Je vis son expression d’horreur quand le capitaine lui annonça mon projet homicide, tout en faisant semblant de la prendre en pitié. Cette stupide créature qui me côtoyait depuis sa petite enfance n’avait jamais envisagé que je pusse ordonner sa mort ! En la voyant s’enfuir en direction des terres gastes, je sus que ses malheurs ne faisaient que commencer, conformément à ma volonté.

                Les terres gastes, qui commençaient une fois passé le bois d’Enfer, était l’endroit le plus maudit qui jouxtait mon royaume. Avant l’apparition de l’Homme, diverses forces occultes se firent la guerre, chacune pour la domination de la terre. Certaines d’entre elles furent victorieuses et un équilibre précaire s’établit, donnant naissance au monde tel que nous le connaissons. D’autres, vaincues, furent emprisonnées pour toujours dans les profondeurs souterraines. Celles qui dormaient sous les terres gastes étaient si maléfiques, que, malgré leur captivité, le sol était imprégné de leur influence. La vie y était réduite à des formes dégénérées et chaotiques. 

            Alba, dans sa vie protégée, n’en avait jamais entendues parler. Elle fut déconcertée quand elle voulu établir un contact avec la végétation, comme elle savait le faire ailleurs. Des arbres sombres et tordus, elle ne percevait que des chuintements hostiles. Des yeux rouges paraissaient la menacer dans les replis du bois. Elle voulut toucher un buisson et retira sa main, brûlée par la sève vénéneuse des feuilles. Le soleil se rapprochait de l’horizon et des bruissements se faisaient entendre : de gros rongeurs surgissaient des fourrés en sifflant. Certaines branches, qui n’étaient pourtant pas sur son chemin, l’accrochaient au passage, doués d’une volonté malveillante.

            Elle hâta le pas, suivi un sentier qui traversait un passage encaissé. Des grottes s’ouvraient sur les cotés et devant, des traces de foyers éteint, et surtout une série d’idoles grossièrement taillées dans des troncs. Les figures représentées étaient sans doute les plus monstrueuses qu’elle ait connue jusque là, mais ils indiquaient au moins la présence d’habitants. Elle s’effondra à leurs pieds et y resta prostrée. Je n’avais qu’à attendre, sachant que la suite serait encore plus réjouissante.

            En effet, à peine la lumière eut-elle disparue que de petits hommes velus sortirent des cavernes : longs cheveux attachés au dessus de leurs têtes, visages porcins mangés de barbe, ils portaient des tuniques de cuir et de fourrures. Leurs yeux, quasiment aveugles le jour, perçaient l’obscurité. Quand ils entourèrent Alba, elle les supplia de lui venir en aide. Peut-être confondit-elle ces nains noirs avec des gnomes, auxquels ils étaient vaguement affiliés. Elle ne commença à hurler que lorsque le premier la saisit et qu’elle comprit ce qui l’attendait. Bientôt, son épuisement fut tel qu’elle ne put que gémir sous les outrages qui continuaient.

            Comme je m’y attendais, lorsqu’ils eurent fini, ils ne la tuèrent pas mais l’emmenèrent dans leur repaire, à moitié évanouie, ses vêtements déchirés et ensanglantés. Chaque jour, dans mon miroir, je contemplais sa déchéance : esclave des nains, elle devait accomplir toutes les tâches : ramasser le bois, chercher l’eau et subir quotidiennement la bestialité de leur rut. Lorsqu’ils mangeaient autour du feu, elle se tenait en retrait, à même le sol, et ils lui jetaient une part de leur nourriture, composée d’une espèce de gros rat, seul animal comestibles en ces terres.  Quitte à me ressembler, elle connaissait enfin ce qu’avait été le début de ma vie : la famine et la fatigue. Les viols, je n’y avais échappé que grâce à mon installation chez Dame Érèbe. Alba, mon double lumineux, élevée dans le luxe et adorée des siens, se trouvait rabaissée au rang de souillon et catin, dépouillée à jamais de son innocence. Tandis qu’au château tout le monde s’inquiétait de sa disparition, je la regardais s’enfoncer dans le désespoir. Les quelques moments de répits que lui laissait le sommeil des nains, elle demeurait hébétée près des idoles, le corps à peine couvert par ses haillons, ayant perdu la capacité de pleurer. Le moment était venu pour la dernière étape.

 

 

 

            5-Pomme

           

            Je me mis en route un matin, seule, sur une charrette. Je m’entourai d’un brouillard d’illusion  qui me donna l’apparence d’une vieille femme, une de ces sorcières inférieures qui vendent des herbes médicinales, des sorts et des poisons. Je dépassai bientôt le Bois d’Enfer. Je ne craignais rien, moi, des terres gastes. Ce qui était enfouis au dessous aurait pu me mettre en péril, mais pas sa misérable corruption de la surface, trop faible pour me nuire.

                        Alba vivait au même rythme que ses maîtres : la nuit elle travaillait et satisfaisait leurs appétits charnels. Le matin elle s’endormait, mais se réveillait plus tôt qu’eux, au milieu de l’après-midi. C’était le moment où elle allait s’assoir à coté des idoles, sans doute pour voir la lumière du jour avant que ne recommence son supplice. C’est là que je la trouvais quand je m’engageais entre les entrées des cavernes. J’étais le premier être humain qu’elle rencontrait depuis mon capitaine, mais elle ne manifesta aucune émotion.

            — Vas t’en loin de cette région, Grand-Mère, me dit-elle, il n’y a que le malheur ici.

            — Alors pourquoi y restes-tu ? Tu as l’air si triste…

            — Je ne peux aller nulle part. Tu ne croiras pas si je te dis que j’étais une princesse… J’ai du m’enfuir, parce que ma marâtre voulait me tuer. Et les nains qui habitent ces grottes m’ont volé mon honneur et usent de moi comme d’une ribaude. Je n’ai plus aucun espoir.

            — Petite Demoiselle, repris-je, je vends des sortilèges et des potions qui peuvent résoudre et soulager bien des problèmes ! Je devine tu n’as surement pas le moindre denier sur toi, même ta robe est en lambeaux ! Mais comme je suis touchée par ta souffrance, je t’offrirai mon aide, sans rien demander en échange.

            — Tes sortilèges n’y pourrons rien ! La seule chose qui puisse me soulager, c’est que la mort m’emporte au plus vite…

            C’était ce que j’attendais.

            — Si tu en es là, j’ai quelque chose pour toi.

            Je sortais de mon chariot une superbe pomme rouge.

            — Ce fruit, ma jolie, est imprégné d’un philtre puissant dont le secret vient des sorciers  de pays lointains. Il provoque un profond sommeil et l’apparence de la mort, puis si le sujet n’est pas réveillé dans les trois jours, il glisse dans la mort définitive. Croque cette pomme et tous tes tourments seront finis, sans la moindre douleur.

            — Mais…Mettre volontairement fin à sa vie est une faute grave aux yeux de Dieu !

            C’est sincèrement que je ricanais.

            — Tu crois vraiment qu’il y a un dieu qui t’as mise dans le malheur ? Qui t’as fait naitre princesse pour te retrouver putain ? Ce dieu-là serait un drôle ! Ne t’en fais pas ma fille : tu t’endormiras paisiblement et les ténèbres t’engloutiront, il n’y aura ni récompense ni châtiment, plus rien…

            Je savais que dans son état il ne faudrait plus qu’un petit coup de boutoir que s’effondre son édifice moral.

            — Donne-moi ta pomme, Grand-mère !

            Elle la prit et la dévora : la faim la poussa sans doute autant que l’envie d’en finir. Très vite, sa tête dodelina, elle se coucha sur l’herbe.

            — Merci, murmura-t-elle encore avant de sombrer.

            J’avais gagné, j’étais venue à bout non seulement de son bonheur, mais de son innocence, de sa vertu, j’avais obtenu qu’elle se donne la mort volontairement. Néanmoins, je ne ressentais aucune joie. Elle était à mes pieds, sans connaissance, et je ne savais que faire. La laisser là ? Les nains se distrairaient encore avec elle, même une fois qu’elle serait irrévocablement passée. D’autre part, je pouvais, moi aussi, en tirer des avantages. Même si elle n’était plus ni pure ni vierge, il m’était encore possible de m’approprier sa jeunesse à partir de son sang et de son cœur. Je l’emportais dans ma charrette et rentrais au château. 

 

 

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            6- Baiser

 

            J’avais trop attendu cet instant, à tel point qu’au moment où il était arrivé, toute émotion était absente. Le plaisir viendrait sans doute plus tard, quand je n’aurais plus Alba devant les yeux. Dans mon laboratoire, je la débarrassais des quelques hardes qui la couvraient encore, je lavais son corps des diverses souillures accumulées et la déposais dans un cercueil de verre, que j’utilisais pour garder les cadavres dans mes opérations de nécromancie.

            Elle se trouvait aux portes de la mort, sans les avoir franchi. Il était encore temps que j’aspire sa force vitale. Mes instruments étaient prêts : la lancette pour la saigner, le couteau pour fendre ses chairs et en retirer les organes, mais je ne pouvais me décider. Depuis que j’avais reçu l’éducation de Dame Érèbe je n’avais jamais éprouvé le moindre scrupule à commettre les pires crimes, alors pourquoi cette hésitation devant celle que j’avais tant souhaité détruire ?

            Je détaillais, à travers l’écrin de verre, ses formes épanouies dans la perfection de la jeunesse, le blanc de sa peau que tranchaient le noir de sa chevelure et du bas de son ventre. Est-ce que ce corps magnifique attisait mes désirs luxurieux ? Non, car ma magie l’aurait obtenu avec plus de facilité que les nains par la force. Il ne s’agissait pas de cela. J’avais appris à sonder ma propre conscience, aussi je me plongeais dans la méditation pour comprendre ce qui m’arrivait. Des images, des pensées que j’avais repoussées jusque là surgissaient de mes abysses intérieurs…

            Le feu de l’enfer, dit-on,est le feu de l’amour divin qui brûle celui qui l’a refusé…Sans en être encore à adhérer à ce genre de croyance, je réalisais que ce que je haïssais chez Alba, c’était une façon d’aborder le monde que j’avais renié en me donnant aux ténèbres. Cette fille de seize ans, qui me ressemblait tant tout en étant  mon opposé, en fait, me fascinait : j’aurais pu être elle, elle aurait pu être moi. Nous étions liées comme l’ombre l’est à la lumière : Alba était un mystère, un mystère qui m’attirait, et qu’il soit inaccessible m’était insupportable. J’avais tout fais pour l’avilir, à défaut de pouvoir l’atteindre. Cette révélation me plongea dans un grand trouble, une émotion à laquelle je croyais être insensible : enfoui au plus profond de mon âme si corrompue, restait un grain d’innocence préservé. C’était cette étincelle de lumière en moi que je voulais supprimer à travers elle…illusion !

            Je ne devais pas la tuer, mais la sortir de son sommeil. Je voulais la rejoindre, la connaitre.

           

            Je prononçais les incantations, brûlait les herbes qui neutralise l’effet du philtre et, selon le rituel, j’entrouvrais sa bouche et y posais la mienne dessus, lui communiquant le souffle de vie par ce baiser. Sa poitrine se souleva, aspirant une grande goulée d’air. Ses yeux s’ouvrirent, avec le regard particulier de celui qui a entrevu l’autre coté. Elle prononça quelques mots inaudibles, puis sa voix redevint claire :

            — Majesté, c’est vous ?

            Je l’aidais à se redresser, dans son cercueil de verre. Prenant conscience de sa nudité, elle se couvrit spontanément les seins et le sexe.

            — Ne t’inquiète pas, lui dis-je, tu es de retour chez toi. Tu ne crains plus rien.

            — Vous vouliez me tuer…

            Je ne sus que répondre. Comment lui expliquer mon changement, que j’avais moi-même du mal à comprendre ? Depuis l’enfance je n’avais manifesté aucune pitié ni sympathie envers quiconque, les mots me manquaient pour exprimer ce que je ressentais alors. Il me vint l’idée de faire exécuter le capitaine des gardes, seul au courant de mon projet, en l’accusant d’avoir agit de son propre chef. Soudain Alba éclata en sanglots.

 

 

            7-Ténèbres

 

            — La vieille sorcière m’avait dit que la nuit m’engloutirait, et qu’il n’y aurait plus rien…Et c’est ce qui est d’abord arrivé. Je me suis endormie, toutes les douleurs des viols et de la fatigue ont disparues et j’ai plongé dans l’oubli, le néant…Je ne sais combien de temps cet état a duré, mais je me suis réveillée dans le noir total, je ne sentais plus mon corps, je flottais dans un vide immense, silencieux. Alors j’ai sentis une présence prés de moi, qui à prononcé mon nom. J’ai demandé :

            — Qui êtes-vous ? Et où suis-je ? 

            —Tu es dans les Ténèbres, m’as-t-on répondu J’en suis un habitant…Ce que tu appellerais sans doute un démon 

            — Un démon ? Je suis damnée parce que j’ai mis fin à mes jours ? Pourtant je n’ai pas peur de vous, vous me paraissez amical !

            — Tu n’es pas damnée, ni morte. Et je ne te veux pas de mal. Tu sais qui est responsable de ce qui t’es arrivé ?

            — Hélas, oui, ma marâtre voulait ma mort : le capitaine m’en a averti mais je suis tombée aux mains de ces nains maléfiques. Finalement une vieille femme m’a donné une pomme qui devait mettre fin à mes souffrances.

            Je voulu, à ce moment du récit, prendre la parole pour tenter d’expliquer que les choses avaient changées, mais elle continua :

            — Alors l’habitant des Ténèbres m’a raconté comment ma mort ne vous suffisait pas, encore fallait-il que je sois abaissée, salie et violentée, maltraitée au point de croquer dans ce fruit de mort…Et il m’a appris aussi que la vieille sorcière qui me l’a donnée, c’était vous ! Et il m’a demandé : « Est-ce que tu peux lui pardonner ce qu’elle t’a fait, en toute bonne foi ? » « Non, c’est impossible ! » « Est-ce que tu veux te venger si tu retournes dans le monde ? » Et j’ai dis oui. Il m’a alors dit « Tu vas revenir à la vie, et je t’accompagne… »

            Avant que je n’aie pu réaliser ce que cela signifiait, qu’un éclair jaillit de ses mains me frappa.

            Lorsque je me reprenais conscience, j’étais attachée sur mon propre autel. Alba se tenait devant moi, mon couteau sacrificiel en main. Elle n’était pas revenue seule de sa plongée aux portes de la mort. Je me souvins des paroles de Dame Érèbe lors de mon initiation : Sois fidèle aux Ténèbres et rien ne pourra te résister. Si tu les trahies, elles se retourneront contre toi. Je les avais trahies. Et Alba, par désir de vengeance, avait renié la lumière. Moi qui voulais l’atteindre dans son innocence, j’y avais réussi ! Le démon ramené l’initiait à son tour et je serais la victime du sacrifice.

            Que m’attend-t-il de l’autre coté? Serais-je livrée aux Ténèbres qui me feront payer ma trahison, ou trouverais-je un possible chemin de rédemption ? Tout ce que je sa            is, c’est que ma mort sera longue et douloureuse, comme celle que j’ai infligée à ma mère. Alba a commencé à entailler ma chair, elle se penche pour boire à mes plaies, aspirer toute ma puissance déchue…

            Je vois son visage au dessus de moi, avec ses cheveux noirs comme l’ébène, sa peau blanche comme la neige, et rouge de mon sang…

 

sang