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          Je ne vous souhaite pas de vivre ça un jour, mais heureusement ça ne dura pas longtemps. Alors que je me sentais sur le point de sombrer dans la folie, une voix cria un mot incompréhensible et le cauchemar cessa immédiatement.

           Elle était là.

           La femme que j’avais suivie venait de surgir au milieu de mes tortionnaires. Elle n’étais plus en blanc, mais portait une longue robe aux diverses nuances de bruns et marron. Elle échangea avec ses semblables quelques phrases dans une sonorité musicale, puis parla en français :

           - C’est moi qui l’ai fait venir ici. Il est sous ma protection.

           - Tu connais la règle, Siloa, répondit un des hommes. Tu es responsable de tout ce qu’il peut causer. Soit attentive à lui !

            Ils se dispersèrent tous, recommençant leurs activités comme si rien ne s’était passé. Celle qu’ils avaient appelés Siloa me fit signe de la suivre et me conduisit à travers les passages où, elle exceptée, tout le monde était redevenu indifférent à ma présence.

            

            Elle poussa une des nombreuses portes qui s’ouvraient dans les murs. Je pénétrais dans une enfilade de pièces toutes ornées de boiseries et de lourdes tentures. Dans le bois, des bas-reliefs représentaient des scènes de chasse, de chevauchées sylvestres, des combats d’animaux, des banquets et des accouplements. Aucune fenêtre, la lumière venait des verrières du plafond. Les meubles étaient aussi en bois, ou en pierre, aux formes animales : éléphants, aigles, griffons. Des tapis, dont les motifs me rappelaient les mosaïques du sol des passages, couvraient les parquets. J’étais dans un décor de péplum barbare, entre « Salammbô» et « Le seigneur des anneaux ». J’avais besoin un grand besoin de trouver de nouveaux repères dans ma tête, dans ma vie…

            - Pouvez vous, dis-je, m’expliquer où nous sommes, qui vous êtes, et pourquoi vous m’avez emmené ici ? Parce que j’ai cru comprendre que sans vous je n’y serais jamais parvenu…

            Avec sa façon d’accomplir la moindre geste comme une chorégraphie, elle s’assit sur un banc de marbre couvert de coussins grenat.

            - Tu es dans le Sidh. Ne cherche pas trop à saisir ce que c’est. Notre monde existait avant le tien et il coexiste avec. Certains d’entre nous refusent tout contact avec les hommes, d’autres aiment se mêler à vous.

            - Vous avez changé de robe ? demandais-je en essayant de remettre de l’ordre dans mes pensées.

            - Non, c’est une robe du Sidh. Elle change d’aspect lorsque je change de monde.

            La réponse ne me satisfaisait pas, mais elle enchaîna :   

            - Je fais partie de ceux qui s’intéressent aux mortels. Ils nous amusent, ils nous intriguent…Et je crois même qu’ils inquiètent certains d’entre nous, quoi qu’ils en disent. Si je t’ai fais venir, c’est que tu m’as paru un cas intéressant.

            - Un…cas intéressant ?

            J’avais l’habitude qu’on me trouve séduisant, le mot « intéressant » me vexait. La suite était pire.

            - Je n’ai fait que révéler la musique que tu avais en toi. C’est que tu as une sensibilité, dans ce domaine, plus proche de notre monde que du tien. Voila pourquoi je t’y ai entraîné, pour pouvoir t’étudier.

            Cette fois je perdais mon calme.

            - Vous m’avez rabattu comme du gibier, vos amis ont failli me faire je ne sais quoi et tout ça pour m’étudier comme un cobaye ? Je ne sais pas chez vous mais chez moi il existe des droits de l’homme qui garantissent les libertés…

            L’argument n’avait pas l’air d’avoir de poids pour elle.

            - Quand vous faites des expériences sur les animaux, vous ne leur demandez pas leur avis. Et par rapport à vous nous sommes bien supérieurs à ce que vous êtes pour les animaux. Tu as déjà eu l’occasion de te rendre compte que t’opposer est  inutile…

            J’espérais que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, sans trop y croire cependant. J’étais prisonnier  dans un monde parallèle, livré sans défense à une créature qui me considérait comme un animal de laboratoire. La panique m’envahit en pensant à la vivisection et autres expérimentations. Semblant deviner mes pensées, elle continua :

            - Rassure-toi, ça n’a rien de désagréable, et tu auras une contrepartie, car l’expérience consistera en des échanges partiels de natures. Ainsi j’en saurai plus sur ta façon de percevoir le monde, et toi sur la mienne.

            - Mais…comment ça se fera, concrètement ?

            - Par des échanges fluidiques entre nos deux personnes. C’est la façon la plus efficace.

             Le plus naturellement du monde, elle se leva et fit glisser sa robe, sous laquelle elle ne portait rien. Elle tira un cordon et des rideaux s’ouvrirent sur un lit rond, tendu de tissu rouge. Elle s’y allongea, et, exposant son corps parfait (sans manifester de gène, mais pas non plus de désir ni d’impatience) elle attendit que je la rejoigne.  Inutile de dire que je ne la fis pas attendre longtemps. Même si le terme « échange fluidique » manquait nettement de romantisme, j’étais le plus chanceux des rats de laboratoire !

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            Armand interrompit un instant son récit et observa les journalistes qui le fixaient en silence. Son air rêveur aurait fait une excellente photo si la jeune femme n’avait pas complètement oublié son appareil.

            - Moi qui craignais d’être découpé tout vivant ou branché  sur des machines qui me feraient passer des courants électriques dans le corps ! Dès la première fois ce fut si exaltant que j’avais l’impression de découvrir la sexualité. La moindre caresse se développait en une multitude de nuances inconnues, une symphonie de sensations tactiles, visuelles, olfactives qui m’amenaient à chaque fois à une extase que je croyais suprême…Mais qui était dépassée l’instant d’après ! Mon morceau « Noces elfiques » en est le souvenir, bien terne par rapport au vécu !

            - Avec Siloa, le sexe lui-même vous inspirait de la musique ? Hasarda le journaliste visiblement dépassé par les paroles d’Armand.

            - C’est que je suis musicien ! Si j’avais été peintre, je l’aurais sans doute exprimé à travers un tableau, par une palette de couleurs…Bref, j’en sortis dans un état euphorique. Je planais plus haut qu’aucune drogue ne m’avait jamais fait planer. Et comme d’une drogue, je me sentais déjà accro à Siloa ! Elle, par contre, ne manifestait pas plus de tendresse. Elle me dit juste que « la première expérience avait été enrichissante » et qu’il faudrait la poursuivre pour obtenir des résultats probants. Tu parles que je comptais bien poursuivre « l’expérience » !

            Elle m’expliqua que les « échanges fluidiques » entre les habitants du Sidh et les humains étaient fréquents à une époque. Des enfants étaient même nés de ces unions, ce qui expliquait que certains humains possédaient des facultés dites « paranormales ». Les légendes humaines qui parlaient de rencontres avec les fées ou les elfes étaient en fait le souvenir de contacts avec le Sidh. Et puis progressivement les membres du Sidh s’étaient désintéressés des hommes, et ces histoires qui constituaient une mémoire commune des deux mondes ne furent plus que des contes pour enfants. A travers moi, Siloa renouait donc avec une ancienne tradition.

            Ainsi tous les jours nous faisions l’amour, moi avec passion, elle pour parfaire ses connaissances. Le reste du temps j’avais le droit de me balader dans ce monde étrange. Je savais bien que j’en étais prisonnier, je ne trouverais pas la sortie seul. Au bout de quelques jours et autant d’ « échanges fluidiques », je me rendis compte que ma perception changeait. Je découvrais le charme de chaque variation de lumière qui me présentait sous un nouveau jour des couleurs infiniment subtiles que je n’avais pas remarqué jusque là. Les motifs décoratifs des mosaïques du sol ou des sculptures murales prenaient un sens, souvent en se répondant les unes aux autres. Comme si, en s’éloignant, mon regard embrassait une perspective plus grande, je découvrais qu’elles n’étaient elles mêmes que les détails de motifs plus vastes et plus complexes. Le monde était plus beau, les possibilités qu’il offrait plus nombreuses, et cela allait en augmentant. C’était normal, m’expliqua Siloa, puisque grâce à nos « échanges » je communiais un peu à la nature du Sidh et, de façon extrêmement réduite, à la façon de voir de ses habitants.

            Je me restaurais avec eux. Ils mangeaient tous ensembles, sur de longues tables dressées dans leurs rues. Je ne sais pas ce qu’étaient leur mets, mais inutiles de dire que le plus fin des plats, préparé par les plus grands cuisiniers dethe_fairies_banquet_john_anster_christian_fitzgerald1 notre monde, à un goût de fast food avarié à côté de ce qu’on me servait tous les jours. Au début on ne m’accordait toujours pas d’attention, puis petit à petit les compagnons de Siloa se mirent à faire des commentaires dans leur langue tout en me jetant des regards intéressés, un peu comme si elle exhibait son singe dressé qui mangeait avec elle.

            Je vous ai déjà dit qu’en tant que musicien je percevais  mes rapports, non seulement sexuels, mais mes rapports au monde, de façon musicale. Siloa, sur ma demande, m’avait apporté un cahier de partitions (qu’elle était allée chercher dans le monde des hommes) et j’y notais les airs qui me venaient spontanément tout au long de la journée. Je n’avais pas de guitare avec moi et n’en avais pas besoin, tant la musique m’envahissait, je l’entendais presque aussi bien dans ma tête que si elle avait joué dans mes oreilles. Et les choses autour de moi perdaient de leur stabilité, si j’ose dire. Par moment, tout ce qui m’entourait m’apparaissait aussi éthéré que la musique : parfaitement construit et interdépendant, mais fluide, sans consistance solide, comme une mélodie ! Et voila que, à l’issue d’une longue étreinte avec Siloa, au moment où mon plaisir explosait, elle n’était plus là. Je n’avais plus sous moi qu’une coulée de lumière et une mélodie extrêmement harmonieuse.

             - Tu n’es pas comme je te vois, n’est-ce pas ? Lui demandais-je plus tard.

            - Tu me perçois comme tes sens grossiers peuvent me percevoir. Mais je ne suis pas comme ça. En réalité la femme que tu vois est une vue de ton esprit. Ton monde est une vue de ton esprit. Le Sidh est une vue de ton esprit. Et toi aussi…Bientôt il faudra que tu l’expérimentes.

            J’avais pris l’habitude de ne pas avoir d’explications plus claires. Cependant une question m’intriguait :

            - Siloa, au fur et à mesure que nous avons ce que tu appelles « des échanges fluidiques », ma façon de voir les choses est totalement transformée. C’est la part que tu me communiques. Mais toi, qu’en retires-tu ?

            Sans doute j’espérais qu’elle me réponde au moins : « du plaisir », mais même pas :

            - Je découvre ton fonctionnement et celui de ta race. Par exemple les émotions particulières que tu éprouves envers ma personne, et qui font que tu as besoin de savoir que je retire quelque chose de nos échanges. Je trouve fascinante cette dépendance à l’autre que vous recherchez, et qui exige en plus une réciproque pour vous rendre heureux !

            Plus je me promenais dans le Sidh, ces rues-passages, ces portes et ces jardins intérieurs me semblaient à la fois d’une beauté surnaturelle et irréelle, comme le jeu irisé de la lumière à la surface des eaux, qui cache les profondeurs du lac. Je retombais, au cours de mes ballades sans but, sur un de ces passages sombres, aux couleurs froides. Il était plus fascinant encore que la première fois, je le voyais comme une ouverture sur une nuit ensorcelée, pleine de promesses inavouables. Je m’y dirigeais. Le monde, je vous l’ai dis, n’était plus aussi stable pour moi et le passage s’ouvrait devant moi, semblable à une rose dont les pétales bleues et violettes s’écartaient pour m’engloutir en elle. Une main me retint.

            - Ne vas pas là, me dit Siloa qui venait de surgir à mes côtés.

            (A suivre...)

            

© HB 2007